Mohamed Bajrafil nous présente « l’Islam de France » comme une volonté d’ouverture propre à la religion musulmane. 

 

 Il est imam et tient à clarifier les termes, d’abord pour ses coreligionnaires. Mais « ce livre veut être un appel à la réconciliation des consciences et des cœurs » . A propos de la France, il rajoute : « Ce pays pourrait sombrer, si nous ne bougeons pas, dans des conflits communautaires et civils ». L’Islam a toujours su s’adapter au pays d’accueil. « L’Islam de France » c’est cette volonté de poursuivre la même démarche en France.


Sortir des représentations figées

Les musulmans ont figé leur représentation de la France dans un passé immuable sans en voir les changements, de la même façon que Houellebecq par un« manque aussi bien de lucidité que d’imagination »et  avec « ce goût si prononcé chez lui de la répétition sempiternelle de la même médiocrité »  en est l’illustration inverse pour ceux qui caricaturent es musulmans. Son roman Soumission en témoigne.

Pour Mohamed Bajrafil, chargé de cours à Paris12 et imam à Ivry-sur-Seine, il faut d’abord s’instruire sur le Coran et l’Islam avant de se laisser aller à des jugements hâtifs. S’appuyant sur des ouvrages savants, le Coran, les Hadiths ou l’analogie, il tente de clarifier les termes du débat pour parvenir à un consensus sur les ambitions de l’Islam. C’est un humanisme croyant fondé en droit qu’il désire présenter afin de sortir des préjugés et de sa violence consécutive.

Le « muslim »

Les techniques de désinformation se sont toujours appuyées sur les peurs collectives et la manipulation du sens des mots. C’est d’autant plus facile avec la langue du Coran qu’elle est  peu connue et surtout  souvent incomprise des non musulmans mais aussi des musulmans. Toute traduction en effet suppose un écart vis-à-vis de la lettre du texte. Coller au mot à mot c’est se risquer au contresens qui peut avoir parfois des conséquences fâcheuses. C’est ainsi que par exemple, le « muslim » dans la langue arabe, mot repris littéralement en anglais, c’est-à-dire le « bon croyant », est « celui dont la main et la langue sont en paix avec les gens » .

Le Prophète Mohamed est là pour accomplir l’Islam. Cela signifie d’abord, le transmettre et non l’imposer . Imposer par la force serait contradictoire. Il vient aussi parfaire ce qui est déjà là. Là encore, il faut être attentif. Nul immobilisme. Il ne s’agit pas de figer les choses. Seul Dieu, comme il est Dieu connaît la perfection. L’homme ne peut qu’en approcher. Sa compréhension du Coran n’est pas absolue. D’où la nécessité de débattre encore et toujours sous peine de sombrer dans l’idolâtrie. Ainsi faut-il viser la perfection jamais vraiment atteinte.

Vivre en harmonie

Croire c’est suivre un ensemble de règles qui permettent à chacun de s’accomplir en son être et dans le même temps de vivre pour le mieux avec les autres. C’est cela  qui s’appelle fiqh ou encore la chari’a. Cependant ce dernier mot « qu’on met à toutes les sauces, y compris les plus infectes », n’est utilisé qu’une fois dans le Coran et dans un tout autre sens : celui de chemin, voie. Il y a toujours eu des interprétations guerrières de ce terme, rajoute Mohamed Bajrafil, du fait que le Coran est d’abord un texte muet qu’il convient d’interpréter. Toute interprétation est sujette à des contresens. Pourquoi ? Certaines virtualités deviennent plus fortes que le réel. Il est tellement plus facile d’imaginer ce qui nous plaît que de fournir l’effort de penser. La traduction ne va pas de soi. De même en va-t-il pour le mot Djihad qui signifie « lutte, résistance, effort ». Le grand djihad relève d’abord de la lutte intérieure contre les pulsions qui nous animent. Le Coran « est le livre le plus réaliste qui soit » : il prend l’homme pour ce qu’il est. La violence, vouloir posséder ce que l’autre possède, tel est souvent ce qui guide les hommes. Il ne s’agit pas de faire comme si on pouvait se débarrasser de la violence une fois pour toutes mais de la codifier. Seule la violence de l’autre justifie une violence défensive, proportionnée. Œil pour œil, dent pour dent, pourrait-on dire.

Y-a-t-il un ordre politique islamique spécifique ?

Se pose dès lors la question de l’application politique du Coran. Cela s’appelle le califat. La question  du sens du califat, institution combattue par Ali Abderraziq dans son ouvrage L’Islam et les fondements du pouvoir en 1925, ce qui lui valut sa disgrâce par l’Etat égyptien, est une question d’actualité au vu de l’Etat islamique . Le califat connut trois périodes : les Omeyyades (661-750), les Abbassides (750-1258), les Ottomans (1259-1924). C’est la mort de l’Empire ottoman quand Mustapha Kemal qui deviendra Atatürk, abolit le califat. Aujourd’hui certains souhaitent le retour du califat, ce qui est selon Mohamed Bajrafil insensé : « il n’est pas théologiquement, historiquement, logiquement possible d’affirmer que le califat est un pouvoir universel et atemporel. ». Et de rajouter : « il est impossible  de ne pas dire qu’il vaut mieux vivre en France que dans le soi-disant Califat du prétendu Etat islamique » .

Le califat est-il un choix politique inscrit dans le Coran ? Il n’y a en fait aucun choix politique dans le Coran. C’est pourquoi à sa mort le prophète ne laissa aucune consigne à propos de sa succession. Aux Croyants de lire et comprendre.

Les fondements du droit

Pour vivre en harmonie les hommes doivent donc dégager les règles de vie ensemble à partir de la lecture du Coran. A partir du 8e siècle deux attitudes se dégagent : une attitude rationaliste qui cherche à comprendre le texte et une attitude athariste ou traditionnaliste qui compile les textes considérant qu’il suffit de lire pour répondre aux questions que l’on se pose, et précisément les questions juridiques. Cela donne naissance à quatre écoles de droit, circonscrites géographiquement, qui, malgré leurs divergences, vont établir les quatre sources du droit et de ses normes : le Coran, la Sunna (ensemble des hadiths), le consensus et l’analogie. L’analogie pour être valide dépend du Coran et de la Sunna. En revanche le consensus pose le problème de la vérité et de l’incertitude qui découlent du débat. Il y a trois types de consensus. Les deux premiers relèvent d’un consensus unanime : celui des savants de la communauté musulmane qui se sont mis d’accord sur un point particulier du droit, celui de toute la communauté musulmane. Le dernier est moins évident : il y a consensus quand la majorité des savants musulmans tombent d’accord à un moment donné. C’est le consensus le plus dogmatique qui met fin au débat.

L’Islam de France c’est s’adapter sans se perdre. Il n’y a pas d’Islam universel. Il appartient à ici et maintenant#nf#