Le Grand Bouillon c’est d’abord un lieu. Un espace-temps où certes la culture est le label, mais dans la ville d’Aubervilliers c’est bien plus que cela. Un lieu de rencontre où chacun trouve ce moment propice à la discussion ou à la rêverie. Un abri en ces temps concurrentiels où le temps n’est qu’une denrée parmi d’autres.

Discussion de comptoir ? c’est ce qu’on dit de ces lieux où chacun se laisse porter par sa parole que le travail contient. Je ne pense pas que ce soit le cas. Meublé kitch, prenant ses distances avec un désir de reconnaissance, refusant les cases même si ce n’est pas toujours facile. On y croise des individus à la singularité forte, pas forcément rattachés au cercle de la culture officielle. La culture c’est d’abord un état d’esprit, une ouverture à la curiosité, elle aussi bien souvent tenue en laisse.

C’est un café culturel. Il est normal qu’on y laisse une place à ce qu’il est convenu d’appeler la culture. Concerts, expositions, débats, sont fréquents et gratuits, don exceptionnel dans un monde où tout se consomme et se paye. Mais la culture c’est aussi très proche du semis de l’agriculteur. On sème pour récolter. Pas des applaudissements. Non. Des paroles, des amitiés, des disputes aussi, comme dans tout lieu social.

Récemment Alex, artiste graffiste a peint une fresque sur le mur du café. Il aime la texture de ce mur qui rend la peinture rugueuse, ébréchée comme le mur qui restitue les épreuves du temps sur ses portraits. Il peint des femmes à qui il restitue la force qu’il ressent en elle. Femmes battantes mais qui se protègent. Les yeux sont clos. Ce n’est pas par hasard. Le regard n’est pas le seul mode d’expression. La bouche est entr’ouverte et donne du mouvement au visage. Les sourcils froncés. Dans la rue les passants s’attardent, interrogent, discutent avec l’artiste. Ils voient l’œuvre en train de se faire. Les enfants sourient. Certains même applaudissent.

Marie est au bar avec Louis et Malek. Pour vous servir. A boire, à manger bien sûr, mais pas seulement. Un sourire, une discussion aussi. C’est une maison « le grand Bouillon ». Nombreux sont les sans-abris de la parole échangée. Les sans-abris de la solitude.

Marie le sait et donne d’elle sans mesure. Malek ne cesse de courir à l’écoute de l’un, de l’autre. Louis s’occupe de la musique, sert au bar, passe plus d’une heure à ranger et nettoyer le soir après la fermeture. Donner épanouit. Frêle, Marie essaie de réaliser les rêves de chacun. Avant elle s’occupait déjà de la culture, mais dans ce bar elle vit le terrain du ressenti, du parage. Elle est dans la culture. Elle la vit. Ecouter chacun à une époque de repli autiste est un choix plutôt rare.

Le grand Bouillon c’est une association. Il y a donc d’autres membres, moins visibles. Il y a un graphiste, un photographe, par exemple, mais en fait ils sont tous polyvalents. Ils ont retapé cet ancien bar, ont mis à nu des pierres de taille, ont repeint, créé un jardin aromatique et odorant autour d’un arbre. Ils ont tous réalisé un rêve.

Marie sourit. Elle regarde sa fille courir. Elle croit aux lendemains qui chanteront. Pour l’instant elle accueille les paumés du petit matin, les meurtris, les boute-en-train…un lieu qui s’éveille par la présence humaine. Un lieu qui bouillonne du goût de l’aventure, de l’envie du risque.

Prendre le risque de réaliser ses rêves, c’est cela un lieu culturel#nf#

 
Pour aller plus loin: 

www.grandbouillon.org/ 

(Photographie prise par Julien Bonet)