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Histoire

Entre Islam et Chrétienté : La territorialisation des frontières, XIe-XVIe siècles

Couverture ouvrage

Stphane Boisselier Isabel Cristina Ferreira Fernandes
Presses universitaires de Rennes (PUR) , 266 pages

Repenser les frontières
[lundi 19 octobre 2015]


Comment la frontière, plus qu’une limite, peut devenir un territoire, au cœur des dynamiques d’échanges.

Issu d’un colloque tenu à Palmela, au Portugal, en juin 2011, ce volume rassemble dix communications qui s’interrogent sur « la territorialisation des frontières » entre Islam et chrétienté. La plupart se penchent sur l’Espagne ou le Portugal, mais trois d’entre elles savent également s’ouvrir à d’autres espaces : Benjamin Michaudel revient sur la Syrie côtière, Nora Berend sur la Hongrie, et Abbès Zouache sur la frontière maritime au large du Hedjaz, au moment où les Portugais s’implantent dans la Mer rouge. On l’aura compris, le spectre chronologique couvert est également très large, du Xème siècle au XVIème siècle, ce qui permet notamment d’éviter les coupures académiques.

Que faut-il entendre par territorialisation de la frontière ? L’expression renvoie aux modes d’appropriation de l’espace, à la façon dont des acteurs – pouvoir royal, ordres militaires, seigneurs féodaux, paysans immigrés – savent investir l’espace de la frontière et le maîtriser. Le concept même de « territorialisation » est clairement emprunté aux géographes, abondamment cités et utilisés tout au long de l’ouvrage : Manuel Silvio Alves Conde mobilise ainsi le modèle de Von Thünen pour analyser la périphérie de Tomar à la fin du Moyen Âge, avant de citer Guy Di Méo pour réfléchir à la notion de dynamiques territoriales . Cette référence constante aux géographes et aux approches géographiques souligne l’influence du spatial turn, qui continue ainsi à occuper une place de choix dans les récents travaux historiques. Stéphane Boisselier, l’un de deux coordinateurs de l’ouvrage, est d’ailleurs l’un des médiévistes français à avoir le plus et le mieux travaillé sur ces problématiques . Son introduction est ici à la fois très claire et très stimulante : loin de vouloir réduire la frontière à une simple limite politique ou géopolitique, il tient au contraire à en souligner la complexité et la richesse. Les frontières ont ainsi leur « propre logique d’organisation sociale et économique et [leur] propre mode de territorialisation » . Il s’agit dès lors de sortir à la fois du fantasme du « choc des civilisations » et du mythe de la Frontière américaine pour penser l’ambivalence de la frontière médiévale, un espace géographiquement périphérique mais fonctionnellement central, puisque c’est là que se font les échanges et les contacts. En conclusion, Stéphane Boisselier et Isabel Ferreira Fernandes soulignent que le schéma d’une « société organisée pour la guerre », selon l’expression célèbre d’Emmanuel Lourie, paraît moins solide que celui d’une « société organisée pour l’échange » .

La majorité des articles s’inscrivent dans une perspective somme toute plus classique, en se centrant sur les aspects politiques et militaires de la frontière, avec, notamment, une grande attention portée aux fortifications. Nora Berend interroge les fortifications dans une Hongrie menacée par les invasions mongoles puis par l’avancée ottomane : à une ligne de défense frontalière impossible et inutile, le roi préféra toujours une combinaison plus fluide de zones tampons, d’expéditions en territoire ennemis, et de rapides contre-attaques en cas de raids ennemis. Dans un retournement habile, Benjamin Michaudel souligne que les fortifications, images mêmes de l’opposition et symboles du conflit, sont aussi des objets propices aux transferts culturels et techniques : les châteaux des croisés empruntent aux traditions byzantines, aux modèles occidentaux, et aux savoir-faire arabes et turcs. Lorsque les Ayyoubides reprennent la Syrie, celle-ci est ainsi devenue un « formidable laboratoire architectural » . La frontière, ici matérialisée par un chapelet de châteaux, peut être plus nette, à l’image de la frontière entre l’Espagne et le royaume de Grenade, sur laquelle se penche José Enrique Lopez de Coca Castañer. La frontière est ici définie en termes juridiques : c’est la ligne au-delà de laquelle un captif espagnol ou grenadin est libre de rejoindre son pays d’origine, sans que celui-ci ne soit obligé de le rendre à son propriétaire. La frontière met donc en scène et en jeu des questions d’appropriation, et c’est également ce que souligne Flocel Sabaté lorsqu’il s’interroge sur les façons d’occuper la frontière dans le nord-est de la péninsule ibérique : faire construire un château ou une église, délimiter les territoires contrôlés en les bornant de croix, cultiver la terre, autant de façons de faire sien un espace où l’autre n’est pas loin.

Réfléchir sur la frontière, qu’elle soit limite, zone ou interface, c’est aussi réfléchir sur les pouvoirs qui investissent cet espace : Paul Pinto Costa et Pascual Martinez Sopena reviennent sur le rôle des ordres militaires, en soulignant notamment qu’ils travaillent le plus souvent « en synchronie »((p. 158) avec l’action de la monarchie. Mais les organisations spatiales propres à la frontière peuvent aussi influencer la mosaïque des pouvoirs : Flocel Sabaté souligne qu’il faut attendre que la frontière soit absorbée par le pouvoir royal pour que le paysage politique, basé sur des châteaux ayant droit de justice sur de petits districts, évolue vraiment. La frontière est ici l’espace des seigneurs ; à l’inverse, au XIIeme siècle, la zone située entre le Dourio et le Guadania fait partie du domaine royal, mais l’immense majorité des villes et des cités sont autonomes, et les droits et les biens du souverain sont cédés à perpétuité aux assemblées d’habitants, les concejos, alors que les seigneuries nobiliaires ou ecclésiastiques sont très peu présentes.

Loin de toute caricature, les auteurs de cet ouvrage collectif savent souligner la richesse des zones frontières. S’il y a bien, très souvent, une « frontière mentale » entre chrétiens et musulmans((un concept proposé par Jean-Pierre Molénat et repris ici par Pascual Martinez Sopena)), on voit que les frontières linguistiques, religieuses et politiques ne coïncident pas : la grande majorité des habitants de Tolède parlent arabe même s’ils se définissent comme chrétiens . L’opposition, dès lors, joue bien entre Islam et chrétienté, donc entre zones de domination politique, et pas entre islam et christianisme, même si cet élément reste évidemment important.

On pourrait, évidemment, faire quelques reproches – ainsi, l’article de Fernando Branco Correia, aurait bénéficié d’une relecture plus soignée pour corriger les nombreuses fautes d’orthographe, notamment dans les termes en arabe, qui sont ici écrits... de gauche à droite et non de droite à gauche. La notion même de « territoire » aurait pu être davantage discutée : Joseph Morsel a souligné que le terme n’était pas neutre, et qu’il présupposait une sorte de « naturalisation de l’espace » – le territoire serait l’espace socialisé, ce qui sous-entend que l’espace est neutre, brut, alors qu’il est évidemment toujours socialement construit et investi  . Et, même si on est loin d’une approche purement militaire de la frontière, beaucoup d’articles restent encore centrés sur les châteaux et les fortifications.

Il n’en demeure pas moins que cet ouvrage est stimulant, agréable à lire, et qu’il pose plus de questions qu’il n’en résout – preuve que l’on touche à une histoire en train de se faire. Moins que jamais, la frontière ne peut être pensée comme une barrière ou une limite : il s’agit de la voir d’un côté comme une interface, une « membrane » , et de l’autre comme un espace à part entière, avec ses modes d’organisation et d’articulation. L’enjeu est important : loin d’être un anti-espace, à la fois zone limite et zone morte, la frontière devient alors un vrai territoire, habité et ouvert. Les enjeux contemporains de ces affirmations n’échapperont à personne.


 

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