Elle est fluette à l’énergie surprenante. Avec ses petites lunettes, vision doublant l’objectif à l’œil vif, elle approche au plus près de l’intimité de la pensée en secouant les habitudes du corps.
Elle fait des portraits de sociologues, de philosophes. Dur exercice que de montrer l’exercice de la pensée. Alors elle est son appareil-photo, lui donne une vie qui le délivre de ce rapport mécanique au monde. Inséparable de cet œil elle donne à voir ce dernier de l’intérieur.
Je l’ai rencontrée ce soir où il s’agissait de parler des laïcités et de la religion avec trois chercheurs, à l’abri de la foule. La pensée souffre du bruit. Nous étions plongés dans la réflexion.
Elle entra dans ce café où nous étions installés. D’un air souriant, amusé et sérieux tout à la fois, elle tenta de les convaincre tous les trois, de se prêter au jeu de l’objectif. C’est vrai que sans son appareil elle semblait fragile. Il y eut quelques instants de flottements. Puis finalement, tous acceptèrent.
Nous montâmes dans son atelier où d’autres étaient déjà passés. La lumière était là, dans un jeu de renvoi.
Je regarde ces poses qui n’en sont plus. L’homme est pris dans cette luminosité calculée de la spontanéité de sa pensée.
Contraste du mouvement. L’élévation de la pensée du regard de l’homme-arbre, spiritualité qui pèse puis se détache vers un ailleurs ouvert sur le hors-champ de la révélation. Tout est en contraste chez la photographe. La photo est carrée prise avec un appareil argentique suédois Hasselbad . Elle suppose le temps de l’attente, du résultat différé. Isabelle a travaillé avec le photographe Horst Tappe, un photographe qui une fois les photos prises, les accrochait dans sa cuisine. Semblable à un œnologue, il attendait, dégustait  et étiquetait ensuite la photo qui serait la bonne. Eclipse de la séduction immédiate.
Ricoeur s’appuie sur le grillage. Fatigue de l’âge que ressuscite l’œil. Le visage est paisible et fixe un point invisible. Il se tient au seuil de la pensée, une pensée qui échappe à la prise mais qui l’habite.
La photographie est réflexion elle aussi. Miroitante.

Xuan Thuan Trinh au visage émerveillé. Sourire à cet ailleurs qui éveille la pensée. Lumière du regard et du visage qui renvoie la paix du songe heureux.

Isabelle sent cette force de paix de la pensée.

Derrida, un fauve. L’œil saisit le bleuté qui réunit corps et esprit. Tête inclinée ses yeux nous mènent à une intériorité sauvage.
Les mains cadrent, fenêtre est alors le visage au regard illuminé. Sourire à partager malicieusement de l’autre côté du rideau de l’art. Sourire du modèle qui renvoie à la photographe son cadrage, mais le hors-champ le trahit, il ne peut le contrôler dans ce mouvement dansé de la photographe.
Isabelle danse ses photos. Parfois c’est même un cent dix mètre haies rajoute-t-elle. Il faut faire vite. Le modèle doit s’abandonner et en même temps j’ai un but, l’amener là où il sera lui-même. Je lis les œuvres de mes modèles, m’en imprègne.
La photo est mouvement. Isabelle va à l’encontre des discours de la Chambre Obscure.
Alors elle donne vie à son appareil qui devient un membre de son corps, et plaque du vivant sur ce mécanisme. La photographie n’est pas une grimace.

Elle monte en ce moment un projet autour de la danse. La photographie donne à voir la vie, le mouvement, tirant partie du numérique à la temporalité immédiate. Elle marche avec la chorégraphe et danseuse, Christine Gérard, dont le spectacle s’appelle « La marche ». Jeu de miroir où la photographe rejoint son sujet. La danseuse va à elle…elle va à la danseuse. Demeure l’écart de la rencontre : la photographie.

Pour aller plus loin :

Site : http://www.levy-lehmann.com/ isalevy@orange.fr

Travaux autour de la danse :

La chorégraphe Véronique Frélaut
http://compagniekalam.blogspot.fr/

La chorégraphe Christine Gérard
http://www.christinegerardchoregraphe.com/

Au Forum Nice Nord en mars 2016, présentation du spectacle chorégraphique  « La Marche »