Suivez-nous

FacebookRSS

Société

Spike Lee : American Urban Story

Couverture ouvrage

Karim Madani
Don Quichotte , 208 pages

Spike Lee, comme un symbole
[vendredi 04 septembre 2015]


Karim Madani plonge au cœur de la communauté afro-américaine à travers l'œuvre de Spike Lee.

Journaliste et écrivain, Karim Madani a fait du hip-hop, de la black et de la street culture ses sujets d’étude favoris. Paru le 7 mai dernier aux éditions Don Quichotte, Spike Lee : American urban story s’inscrit dans ce processus d’exploration des cultures alternatives. S’appuyant sur la filmographie du scénariste, réalisateur et producteur américain, Karim Madani explore les conditions sociales et sociétales de la communauté afro-américaine de 1977 à nos jours, de l’émergence et l’influence de ses courants musicaux à ses codes vestimentaires, en passant par l’impact destructeur de la drogue et la gentrification des quartiers populaires de la grosse pomme. Chaque film de Spike Lee aborde, en filigrane, les problématiques sociales américaines et ce livre, en explorant les aventures de Radio Raheem (personnage emblématique de Do the Right Thing), Strike (Clockers) ou Monty Brogan (La 25e heure) parmi tant d’autres en offre un esthétique mais néanmoins seyant condensé.

De l’art au militantisme

Ce récit s’inscrit dans le plus pur style Madani, parsemé d’anglicisme, rappelant ainsi les premières revues ayant fait des cultures urbaines leur thème de prédilection dans les années 90. Mais plus qu’une apologie de ce que certains estiment encore être une « sous-culture », c’est bien par une énumération des trop nombreuses affaires dont les noirs américains ont été victimes depuis des décennies que l’auteur introduit son récit. Il érige même Spike Lee, Shelton Jackson Lee de son vrai nom, en macabre prophète lorsqu’il corrèle la mort par strangulation de Radio Raheem – elle-même inspirée de celle de Michael Stewart en 1983 –, à celle d’Eric Garner en juillet 2014 .

Depuis She’s gotta have it (Nola Darling n’en fait qu’à sa tête en français), Spike Lee se démarque de ses prédécesseurs, s’imposant comme une exception dans le paysage culturel américain, épousant alors la cause afro-américaine à travers des thèmes et des angles toujours plus incisifs au fil d’une filmographie malgré tout hétéroclite. Entre diversité ethnique et inégalités sociales, celui que Michael Bloomberg – Maire de New York entre 2002 et 2013 – surnomme le « Ministre de la culture de Brooklyn » brise les tabous d’une industrie cinématographique rompue aux stéréotypes hollywoodiens du jeune noir, armé, délinquant, père indigne et absent, se cantonnant au rôle de gangster plus au moins aguerri. Quand l’appel de Farrakhan lui inspire Get on the bus – les voyageurs y prenant place étant selon la volonté du réalisateur « une métaphore de l’Amérique noire »  –, l’exploitation de la cavale meurtrière du « Fils de Sam » durant l’été 1977 offre aux spectateurs l’excellent Summer of Sam et le cliché du jazzman toxicomane auquel s’ajoute l’embourgeoisement des cultures populaires qu’il décèle dans Bird de Clint Eastwood le conduiront tout droit à la réalisation de Mo’Better Blues, film qui a d’ailleurs offert au réalisateur une des nombreuses polémiques et accusations de racisme dont il a été la cible.

S’il y a bien un film que Spike Lee souhaitait réaliser, c’est celui qui a offert une visibilité et une crédibilité au charismatique Denzel Washington ; Malcolm X. Alors que le réalisateur canadien Norman Jewison était dans un premier temps pressenti, Spike Lee lance dans la presse : « Depuis la sortie de l’école de cinéma, ce projet de film sur Malcolm X me hantait. Nuit et jour. Je n’ai aucun problème avec Norman mais je crois que je suis mieux placé que lui pour faire ce film. »  Avant d’ajouter : « Malcolm X ne peut être tourné que par un Noir. […] Norman a fait ce film, Dans la chaleur de la nuit, à la fin des années soixante-dix, le genre de film intégrationniste qui a permis à beaucoup de Blancs et de Noirs de la classe moyenne de s’exonérer des véritables questions de racisme. »  Norman Jewison évoque alors des problèmes dans le scénario et Spike Lee rafle la mise. Les modalités imposées par Warner Bros (35 millions de dollars pour une durée de deux heures et quart maximum) étant aussi drastiques que l’investissement de Spike Lee n’est dantesque, le réalisateur entame alors – sur les conseils de son mentor Francis Ford Coppola – une recherche de fonds privés. L’enfant de Fort Green lance donc ce que l’on nommerait aujourd’hui une campagne de crowdfunding, il entre en contact avec les leaders d’opinion, les têtes d’affiche de la communauté noire-américaine (Michael Jordan, Magic Johnson, Michael et Janet Jackson, Oprah Winfrey, Prince, Bill Cosby…) et récolte les fonds nécessaires à l’indépendance qu’il recherchait. Karim Madani ajoute au sujet du biopic : « Avec le film Malcolm X et son réalisateur très hip, il était possible d’adhérer à la cause noire tout en étant "cool" et à la page. »  Un militantisme décelable jusqu’au nom de sa propre société de production, Forty acres and a mule, véritable référence à la période où l’esclavage fut aboli .

Ce livre n’évoque malheureusement pas les documentaires qui alimentent et enrichissent encore un peu plus l’œuvre de Spike Lee. Les quelques pages consacrées à l’amour que porte le réalisateur à la ville natale de Louis Armstrong, La Nouvelle Orléans, notamment suite à l’ouragan Katrina auquel il consacre un documentaire, ne suffisent pas à compenser ce manque : « Mon film est un hommage à la ville. Si vous pensiez que New York avait une âme, et bien La Nouvelle Orléans en a deux. » 

Darwinisme social : violence, crime et trafic de drogue

Sans aucun doute, Do the Right Thing est un film transgénérationnel qui a marqué les esprits. Mais outre la performance cinématographique, ce film a également popularisé la paire de chaussures qui porte le nom du plus grand basketteur américain, la Jordan. Cette fulgurante notoriété aura de lourdes conséquences dans les rues de la ville qui ne dort jamais. En effet, Karim Madani y consacre un chapitre entier, relatant alors quelques-unes des nombreuses violences (environ 300 rien qu’à New York) qui ont touché les acquéreurs de la fameuse paire de chaussures à 100 dollars. Une vague d’homicides que les hommes en bleu appelleront « Code 23 » en référence au numéro de maillot du joueur des Bulls dont les chaussures cristallisent toutes les peurs à la fin des années 90.

Pour illustrer l’importance du fléau et la détermination dont font preuve ces néo-criminels, Karim Madani cite l’un d’entre eux, un adolescent condamné à vingt-cinq ans de prison : « Jordan ou la vie. Je ne peux, je ne veux porter que ça… » , avant d’y ajouter le témoignage d’un officier de la police criminelle de l’époque : « Do the Right Thing n’a pas provoqué autant de fusillades que des films comme Boyz in the Hood, New Jack City, ou encore Menace 2 Society. Mais le truc avec les chaussures Jordan, ça nous a dépassés. On traçait les contours des corps des gamins à la craie, et il y avait toujours ce kid en chaussettes, étendu sur le bitume, les bras en croix, avec une balle de 9 millimètres dans la boîte crânienne. »  Face à ce mortuaire fétichisme, Spike Lee est alors sommé de réagir. Il opte pour le New York Times en 1991 et livre un discours empreint d’un curieux dédouanement : « Je ne comprends pas. Quand il y a une fusillade dans un commissariat, est-ce qu’on demande des clarifications à Sly ou à Schwarzy ? » 

L’auteur corrèle cette « Jordan épidémie »  à l’épidémie de crack qui a ravagé New York entre 1984 et 1994. Cette dernière aura d’ailleurs anéanti le mouvement des Black Panthers et à l’auteur de dresser un historique du vaste business de la drogue et son économie souterraine à New York, particulièrement à Washington Heights (quartier du Nord de Manhattan) que le New York Times rebaptise crack city dès 1985 . Il survole donc certains travaux de journalistes et universitaires pointant du doigt l’influence de la guerre contre les sandinistes au Nicaragua dans le développement du trafic de drogue et ses effets collatéraux dans les grandes villes américaines au début des années 80. Une situation illustrée par la réplique de Wesley Snipes, interprétant Nino Brown dans New Jack City de Mario Van Peebles: « Il n’y a pas de seigneurs de la drogue colombiens, de cartels sud-américains dans les rue d’Harlem, personne ne fabrique d’Uzi dans les rues d’Harlem. » 

Freakonomics, livre de Stephen J. Dubner et Steven D. Levitt, respectivement journaliste et économiste, sur l’économie alternative reflète bien une réalité dépeinte dans Clockers. Des jeunes sans signe ostentatoire de richesse, vivant chez leur mère dans des HLM dont l’intérieur est orné de boîtes à chaussures pleines d’argent liquide. « Le trafic de drogue représente certainement un cancer qui ronge la jeunesse noire des grandes villes américaines » . Nous devons cette métaphore à Richard Price, il l’illustre parfaitement dans son livre  qui inspirera à Spike Lee le film éponyme. Le sociologue américain Sudhir Venkatesh, – auteur notamment de Dans la peau d’un chef de gang et de Trafics  – résume la démocratisation du trafic de drogue ainsi : « Si vous allez chez McDonald’s, vous trouverez toujours un Big Mac, même si votre serveur préféré […], a été licencié. Sur les bancs de la cité, c’est la même chose. Vous êtes un camé, un de vos dealers a été arrêté ou s’est fait assassiner, vous trouverez toujours un autre type pour vous vendre le produit. C’est la logique capitaliste poussée à l’extrême, mais qui fait sens. » 

Le trafic est rôdé, mécanique et pérenne mais les autorités américaines, à travers la mise en place de lois controversés – Lois Rockefeller, Three Strikes Law, Loi Rico ou encore la « tolérance zéro » dont Rudolph Giuliani est l’instigateur –, tentent d’anéantir ce fléau, imposant alors un rythme d’arrestations dantesque qui engendrera une baisse de la criminalité à partir des années 90, mais également une pléthore de bavures et d’amalgames que l’auteur ne manquera pas d’évoquer.

Visionnaire quant au processus de gentrification de sa ville , Spike Lee, intellectuel et fils de musicien (son père n’est autre que le jazzman Bill Lee), parvient à capter l’essence, à ressentir et retranscrire l’atmosphère du ghetto. Véritable référence contemporaine, son œuvre aura indéniablement influencé le paysage artistique et esthétique depuis la fin du XXe siècle. De John Singleton à Mathieu Kassovitz en passant par James Gray ou Kim Chapiron, l’influence de Spike Lee s’étend également à l’industrie musicale. En effet, nombreux sont les artistes à citer des œuvres de l’enfant des brownstones de Brooklyn dans leurs chansons : Nas, Oxmo Puccino, NTM, Public Ennemy, Jay Z… Jusqu’à présent jamais oscarisé, Cheryle Boone Isaacs, présidente de l’Académie des arts et sciences du cinéma, a annoncé il y a peu la remise en novembre prochain d’un Oscar d’honneur pour l’ensemble de la carrière et « l’extraordinaire contribution » que Spike Lee a apportée à l’industrie cinématographique.

De la popularisation de la Jordan à son utilisation remarquée du travelling au ras du bitume, l’homme à lunettes a marqué toute une époque et l’expérience personnelle de l’auteur reflète cette vitalisation du ghetto : « Do the Right Thing m’a fait l’effet d’une claque magistrale. Pour la première fois, je voyais le travail iconoclaste d’un jeune homme en colère, insolent mais surtout streetsmart : Do the Right Thing divertit autant qu’il ne conscientise. » 

Fruit de 10 ans de travail et de recherche, ce livre n’est pas une biographie exhaustive mais bien une manière d’appréhender les biais par lesquels Spike Lee met la narration au service des idées et causes qu’il défend. Karim Madani offre un ouvrage abordable qui permet surtout une immersion dans les prémices d’une culture urbaine naissante, comme lorsqu’il évoque la panne d’électricité de 1977, celle qui, parmi les pillages et les violences, a vu émerger une culture hip hop à laquelle s’identifie aujourd’hui une partie de la population américaine . A travers des thèmes hybrides, loin de toute digression, Karim Madani livre un récit passionné et renseigné, explorant une culture dont le réalisateur est une des figures de proue. Bien que plus discret ces derniers temps, Spike Lee reviendra sur le devant de la scène début 2016, avec son nouveau film Chiraq – contraction de Chicago et Iraq popularisée par certains rappeurs de la ville pour souligner le taux de criminalité de la Windy city qu’ils comparent à celui d’une zone de guerre en Irak –, dont le titre a d’ores et déjà suscité d’hostiles réactions.

 

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr