Philosophie

Le désir : Ou l'enfer de l'identique

Couverture ouvrage

Byung-Chul Han
Autrement , 125 pages

Quand le désir devient écho de soi
[mardi 01 septembre 2015]


Dans ce livre, Byung-Chul Han dresse un constat sans concession. Le capitalisme, en transformant tout en marchandise, a réduit le désir à une pathologie narcissique, débarrassée du rapport à autrui.

« Le capitalisme élimine partout l’altérité pour tout soumettre à la consommation » 

Le Vaisseau-fantôme.

Le désir ou l’enfer de l’identique de Byung-Chul Han et préfacé par Alain Badiou est un livre qui s’attache à montrer la métamorphose-disparition de l’amour dans une société où tout obéit paradoxalement à la loi du narcissisme. Cependant la contradiction disparaît si on ne confond pas ce dernier avec l’amour-propre qui introduit une ligne de partage entre moi et autrui, une séparation, un refus de la confusion. A ce titre, il y a place pour la négativité du désir en tant que reconnaissance de l’autre, même pour s’y mesurer. Dans le narcissisme, autrui disparaît dans la logique de cet enfermement sur soi. L’amour n’est alors concevable non pas comme plaisir des sens mais ouverture au courage du renoncement à soi et attention à autrui. Or ce courage a disparu constate Byung-Chul Han, ancien métallurgiste à Séoul, émigré en Allemagne en 1980 pour y faire des études de philosophie . L’autre est absorbé par un regard qui ne le voit pas, tant il est obsédé d’abord par son propre reflet. L’autre est réduit à un miroir. L’altérité se dissout dans le règne du « même », où le sujet, privé de désir, est fatigué au risque de la dépression mais trop vivace pour mourir. Convoquant les philosophies du désir, ce livre entreprend de les réajuster pour expliquer et comprendre ce qu’il en est de cette dissipation du désir en ce siècle du virtuel et du souci d’un soi performant. Notre société écrit Byung-Chul Han, est semblable au Vaisseau fantôme « dont l’équipage, selon la légende, est composé de morts-vivants […] métaphore de la société de la fatigue qui est aujourd’hui la nôtre » .

Un temps additif

Convoquant de multiples ressources cinématographiques, musicales, philosophiques, l’auteur dresse le portrait d’une société qui accumule les biens mais aussi les moments du temps, dans un souci additif qui n’a rien à voir avec le désir d’éternité amoureux, « preuve que le temps peut accueillir l’éternité » . Il s’agit de se mettre à l’écart de ce désir compulsif de la réduction de l’autre à une propriété incluse en moi qui finit par tuer le désir. Temps de la performance qui additionne des moments privés de cohérence.

De la domination par autrui à l’auto-domination du sujet

Si de Sartre on a retenu la formule, devenue un lieu commun, « L’enfer c’est les autres », Byung-Chul Han prend le contrepied de cette affirmation pour analyser la disparition de toute altérité dans un monde indolore. Nous sommes passés d’une société disciplinaire, écrit-il, à une société de la performance. On ne cesse d’en appeler à l’individu, à ses projets, à sa motivation. Une nouvelle figure du sujet prend forme : un sujet narcissique qui s’exploite lui-même. Les contraintes sont désormais intériorisées, sans que la domination ne s’incarne dans un maître extérieur. Dans les années soixante-dix, on parlait d’une société de la surveillance et de la punition permettant la séparation et le contrôle des corps, selon les thèses sur la domination de Michel Foucault. A cette société du contrôle des corps par leur séparation, à l’image de celle mise en place en période d’épidémie de peste afin d’éviter la contagion, s’est substitué un autre modèle : celui de la confusion, de la réduction à l’identique. Il n’y a plus de distinction entre le dedans et le dehors, il n’y a plus de comparaison avec l’autre, la confusion remplaçant la délimitation. Le sujet est face à un ciel vide, pris dans le bonheur de l’absence. Byung-Chul Han nomme cet état «dialectique du désastre», étymologiquement, un ciel d’où les astres ont disparu. L’amour, principe de séparation de soi, ouverture à la présence de l’autre, est impossible.

Certes explique l’auteur, la disparition de l’altérité c’est aussi la fin de la domination par un maître extérieur. Un fort sentiment de liberté se développe alors, mais le paradoxe de ce discours en fait néolibéral, est que la domination s’exerce par soi sur soi au nom de la liberté. Cela conduit Byung-Chul Han à une relecture de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave. « En tant qu’entrepreneur de lui-même, il est maître et valet à la fois » . On sort de la négativité du désir pour accéder au monde de la positivité, monde de la survie, de la « vie nue » au sens où elle redoute la mort. Ce monde est celui de l’accumulation capitaliste qui cherche la performance. L’amour seul libère le temps de cet enfermement dans le discontinu additif et la peur de la mort.

Mort de l’érotisme

Ce n’est pas la multiplicité des choix de partenaires, rendue possible par « l’extension de la technologie du choix »  qui expliquerait la disparition de l’amour mais plutôt le fait que la libido investit complètement notre subjectivité. Il n’y a plus dès lors de frontière entre moi et l’autre. C’est la fin de la « démarcation négative à l’égard de l’autre» . Analysant le film « Cinquante nuances de Grey », Byung-Chul Han y trouve la mort de l’érotisme tel que l’analysait Bataille. L’autre n’est plus l’occasion de la transgression ou de l’excès : « Propre, rasée/épilée à la cire en tout temps » . Il y a un impératif hygiéniste et de bonne santé, une exigence de disparition de la douleur. À ce titre, le discours se fait douceur et tendresse. La dissipation de l’autre qui ne se donne plus dans l’étrangeté de son altérité rend impossible la caresse au sens de Lévinas : « ce qui se dérobe à jamais » . Il s’agit bien plutôt de maîtriser le corps de l’autre afin d’éviter la surprise. À l’amour entendu comme suspension de tout échange du fait d’un temps devenu « une clairière dans le temps », se substitue la disparition de l’altérité, le triomphe de la marchandisation de l’autre et du temps performant.

Le pornographique c’est un obscène sans sexe, mais surtout il est profanisation du monde par le jeu d’exposition. Cette affirmation conduit Byung-Chul Han à s’opposer radicalement aux thèses d’Agamben. Pour ce dernier, chaque chose exposée dans son isolement préserve intrinsèquement en elle-même un noyau théologique. Le musée renvoie ainsi au temple. Faux, rétorque Byung-Chul Han. L’exposition renvoie au capitalisme qui montre toute chose comme marchandise. De ce fait, le capitalisme avive la pornographie de la société.

Ce jeu d’exposition tue, en outre, en montrant tout, l’imagination créatrice, et détruit le fantasme érotique. Ce monde de la transparence, de la vision, ne permet plus de fermer les yeux. L’exhibition économique est nivellement, lissage, fin des aspérités et des mystères. L’argent « nivelle les différences essentielles » .

Conséquences politiques

Nous vivons dans un monde où la rupture avec le désir, la pornographie généralisée, engendre une dépolitisation de la société. L’action politique est désir d’un autre monde, communiquant ainsi avec l’Eros. L’Eros est désir d’une transformation, d’une rupture par la rencontre. S’associant à la politique il est source révolutionnaire de changement. Mais tout cela est non seulement remplacé par une pornographie exposée dans sa visibilité, mais nous sommes aussi soumis à l’additif de l’information et des données qui rend impossible le discours de la narration et de l’interprétation. Au silence de la pensée se substitue le bruit de l’information.

Le pouvoir du logos de Socrate s’accompagnait d’une force de séduction, signifiant l’indissociabilité de la pensée et du désir. Alcibiade confondait ce désir et le sexe. Le philosophe est amant du logos, parole de la rencontre. La philosophie n’est possible qu’avec le désir, entendu comme tension vers le logos. Cette puissance créatrice de sens, on la retrouve dans cette analyse de Byung-Chul Han. Tout n’est pas encore joué…

« Ils se réunirent, et le désir les prit par les yeux ... » - Empédocle.

 

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2 commentaires

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Sylvain Reboul

02/09/15 16:43
Vitupérer l'époque est stérile. Ce n'est pas une attitude critique dès lors que l'on refuse refuse de discerner le positif dans le négatif pour transformer celui-ci, car tout dans nos désirs est ambivalent. Le capitalisme marchand refuse toute ambivalence du désir et réduit la qualité à la performance quantitative. Mais faire de même dans l'autre sens est tout aussi réducteur et conduit à l'impuissance du désir dêtre et d'agir...
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Pierre

06/12/17 17:04
Amusant de voir qu'il y a des éditeurs pour publier ce type de "philosophie" d'untrès haut niveau de généralité et d'un si faible niveau d'information factuelle (sans parler de l'anthropomorphisme qui fait écrire que le capitalisme "veut" quelque chose...)

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