Parce qu’il sut combiner une attention passionnée portée aux jeux de la signification avec un tact d'artiste, et une distance ironique, Roland Barthes correspond mieux à notre époque qu’à la sienne.

La récente biographie consacrée par Tiphaine Samoyault à Roland Barthes  ne pourra que combler tous les lecteurs, les curieux, les studieux d’une œuvre et d’un homme qui rayonne davantage mort que vivant : jusqu’en 1980, Barthes ne tenait pas parmi l’intelligentsia forgée dans la mouvance structuraliste le rang qui semble depuis sa disparition lui revenir.

Rendu célèbre par ses Mythologies (1957, facilement récupérées aujourd’hui en objets vintage ou de nostalgie), il se trouvait dépassé sur le terrain du mythe par la construction autrement monumentale et sévèrement scientifique de Lévi-Strauss ; sémiologue désireux de développer une critique sociologique à partir de l’étude des jeux de langage et des combinatoires signifiantes, jamais laissées au hasard dans les trafics de l’échange social, il traversait le champ des sciences du langage en amateur éclairé, et ses emprunts à Saussure, à Hjelmslev ou à l’ancienne rhétorique pouvaient paraître de seconde main, ou relever d’un ingénieux bricolage.

Son rapport à la psychanalyse, envers laquelle il se montrait également attentif, demeura de son propre aveu « indécis » – et lui-même résuma son bref passage sur le divan de Lacan (trois séances) par « un vieux con avec un vieux schnoque »  ! Politiquement, il ne transforma pas son marxisme initial en adhésion au Parti communiste, qualifié par lui de « formidable enflure »  ; il avait connu de près à Bucarest, où il enseigna dans les années 1950, les ravages de la novlangue et des manipulations lexicales. La patience et l’infinie délicatesse de son écriture littéraire rémunérait donc à ses yeux les assertions trop brutales du théoricien, ou en général du sujet parlant, dont il redoutait la force d’intimidation, et dont il tenta de fuir autant qu’il le pouvait, par ses cours ou ses prises de position publiques, l’arrogance tranchante ou démonstrative ; à cet égard, les dévergondages d’une parole « libérée » en mai 68 ne pouvaient rencontrer son approbation, et toute son œuvre ultérieure semble un effort pour frayer, en direction du « neutre », une voie qui échappe aux violences du vouloir-saisir.

Sa propre voix, d’ailleurs, montre à l’encontre des abus qu’on peut faire de l’assertion une précaution ou une défense qui l’accompagnèrent toute sa vie : à la fois douce, musicale et timbrée, elle désarmait d’avance le pugilat ou le choc des affirmations. Le paradoxe est que l’œuvre de Barthes ne fut pas pour autant irénique : sa célèbre querelle « sur Racine » avec Raymond Picard (1963) fit de lui le porte-drapeau des Modernes montant à l’assaut de l’ancienne Sorbonne, et ses textes sémiologiques avec leurs termes techniques ou leurs néologismes, régulièrement qualifiés de jargon par ses adversaires (qui furent nombreux à l’Université autant que dans les médias) servaient aussi, jusque dans la khâgne où je faisais alors mes classes, à tirer de MM. Lagarde, ou Michard, des soupirs navrés.

Sa biographe revient souvent sur la crainte, manifestée par Barthes, de n’être qu’un « imposteur » ; entendons peut-être cette peur d’occuper une place ou un poste qui le constituent en sujet parlant unilatéralement, représentant d’une doctrine ou d’une classe, alors que lui-même s’enchanta toujours des discours moirés, ou bigarrés – « poikila » comme disait Homère des jeux du soleil sur la mer vineuse… Sa vocation sémiologique venait de loin, d’un corps très tôt médicalisé qu’on pèse, dont on prend plusieurs fois par jour la température et qu’on entoure au sanatorium d’un constant appareil de tests et de soins ; mais cette sémiologie par laquelle il guettait, voire espionnait, les formations du symptôme (dans les corps comme dans le langage) lui permettait justement d’élargir cette aventure du sens, d’en exhiber les bifurcations ou la vitalité inconsciente qui toujours nous déborde, nous échappe. Il vécut donc tiraillé entre douceur et tranchant, entre la visée du neutre et ses propres pulsions d’assertions, en proie à ce que lui-même appelle un « louvoiement désespéré » . Une anguille, résuma un peu brutalement Robbe-Grillet au colloque de Cerisy (1977) ; un esprit tordu (les seuls intéressants), et dont il n’est donc pas facile de faire le tour, ni le résumé de surplomb.

Sept cents pages ! Le genre biographique, anti-barthésien par excellence, devait bien finir par le rattraper. On peut s’irriter, à lire Tiphaine Samoyault, de tant de longueurs, on peut lui opposer le Roland Barthes par Roland Barthes (1975), joyeux, pudique et primesautier hapax de la collection des « Écrivains de toujours » qui ne fit pas, lors de sa parution, l’unanimité. Le voici pourtant, nous l’avons dit, plus grand mort que vivant. « Une certaine pensée de la mort a tout mis en mouvement », écrit justement Derrida dans son beau témoignage « Les morts de Roland Barthes » ; et on s’accorde à juger que son plus grand livre, où la déchirure personnelle s’unit si intimement à la percée ou à la prise théoriques, fut sans doute son dernier, dont il remit quelques rares exemplaires à ses amis depuis son lit d’hôpital.

La Chambre claire (1980), quel beau titre pour un livre ultime, et quasiment posthume ! Ses premiers lecteurs ne mesurèrent pas l’avance que nous donne ce texte s’il s’agit de penser les images, ou l’imaginaire (concept sartrien auquel il est dédié). Au point qu’on a depuis abusé des citations de cet ouvrage, ou qu’on a voulu penser à travers lui toute ou le tout de la photographie, ce qu’il faut bien sûr nuancer, patiemment corriger. Quand cette photographie n’était pas encore l’objet de spéculation (aux deux sens du mot) qu’elle est devenue, Barthes s’en emparait frontalement pour la placer en pleine lumière, en pleine énigme. « Clarté » : on ne soulignera jamais assez combien Roland Barthes fut tendu, aimanté par elle, en rejetant pour cela les attaches ou les paresses de la doxa, qui n’apporte qu’une confusion douillette (on a plaisir à se tromper à plusieurs, la bêtise partagée est même une grande ressource du lien social).

À cette glu, à cette vase envahissante qui menacent toujours l’effort de penser, Barthes opposa très tôt, venues de Brecht, la secousse, la lézarde et diverses techniques de distanciation. C’est-à-dire de jeu. Il faut insister sur son passage par le théâtre, et par ce que celui-ci donnait à voir lors des grandes années du TNP. « J’ai une maladie : je vois le langage »  ; et, ailleurs, « je vois le théâtre partout » . Ou, mieux qu’au théâtre, voit-on en effet l’emploi et la violence des mots ? Devant celui de Brecht, Barthes se déclare ébloui, incendié : « un marxiste qui avait réfléchi sur les effets du signe : chose rare » . Cette passion développée parmi ses camarades de rédaction de la revue Théâtre populaire (Bernard Dort, Michel Vinaver) fit de lui un juge tranchant, voire polémique, ce trait d’époque du dogmatisme engendrant une appréciable énergie intellectuelle.

Barthes ne supporte pas le théâtre gras (auquel il oppose l’antique théâtre grec, et plus tard l’oriental), et nous le voyons attaquer le jeu vériste ou expressif, l’hystérie, un costume ampoulé… Ou par exemple dézinguer Gérard Philipe pour son interprétation (bourgeoise ?) de Richard II. Tiphaine Samoyault nous le montre ainsi replongé dans les grandes passions des époques successivement traversées. Aurions-nous oublié à quel point le théâtre constituait alors, en ces années 1950, un enjeu politique, polémique ? Les grands intellectuels (Sartre, Camus) lui donnaient régulièrement des pièces, persuadés de tenir avec la scène un espace, critique, d’affrontement et de solidarités.

La polyphonie énonciative, dont il fera l’éloge sous l’influence notamment de Julia Kristeva, a donc sa source en amont, dans cette passion pour la scène – qu’il délaissera pour d’autres objets également stratifiés, ou pluriels. Mais la fraîcheur de l’énonciation sera toujours pour lui attirante, c’est elle qu’il recherchera dans le haïku (un éclat d’être-au-monde quasi photographique), dans la drague (des partenaires toujours nouveaux n’enfoncent pas le corps dans la prise), dans l’écriture en fragments du journal, discontinue, événementielle. Le fragment ne garantit-il pas à la pensée son caractère de frappe, ou d’incident ? L’image, ou plus attirante encore l’écriture à laquelle il aimerait tant parvenir du roman, promettent de même une subversion des codes et des langages : le roman enfonce un coin dans les systèmes, redonnant (contre l’Université et ses paroles mortes) du jeu aux vrais savoirs, qu’il ne séparait pas de la saveur.

Méfiant vis-à-vis de tout discours nappé, de tout système trop fermé, Barthes sa vie durant élabora un dispositif de fiches et de notes en éclat, une mémoire démembrée par laquelle il déjouait le Livre trop rigide et annonçait, à tâtons, nos modernes technologies de l’archive et d’un savoir polyphonique, hypertextuel. Mort trop tôt pour connaître l’ordinateur personnel, on peut rêver aux usages qu’il en aurait tirés.

Nous épousons ainsi, au fil de cette (longue) lecture, les méandres et les contradictions d’une œuvre qui avait plus d’avenir que les bruyants manifestes de la modernité. Parce que Barthes nous parle individuellement à l’oreille, avec tact, sa personne nous touche davantage que les grandes figures auxquelles il se trouva associé. Tiphaine Samoyault consacre quatre chapitres éclairants à quelques vis-à-vis, Sartre, Foucault, Lévi-Strauss, Sollers, tous plus bruyants ou flamboyants que lui ; et ces noms mêlés à celui de Roland Barthes nous rappellent qu’on savait alors tresser le lien, aujourd’hui rompu, entre la littérature, la philosophie et la critique sociale. Mais là où ceux-ci maniaient l’opposition frontale, et un verbe tranchant, Barthes (qui n’eut jamais à s’opposer à un père) déjoue l’affrontement, et préfère entretenir un espace maternel de jeu, et de séduction. Sans doute esquiva-t-il les rendez-vous ou les sommations directement politiques (son voyage en Chine à la remorque de Tel Quel, où il se contente d’acquiescer mollement ou de suivre sans adhérer, fait tâche dans son parcours) ; comment être un intellectuel autour de 1968 sans tomber dans l’embrigadement ni dans l’isolement ? L’ethos du chercheur remplaça pour lui l’engagement au sens propre ; et son séminaire de l’EPHESS servit de base à sa recherche, en apportant la meilleure réponse à la question de savoir « comment vivre ensemble ».

Sa mère, et la mort de celle-ci, furent sa grande passion ; le sanatorium, où il entra dès dix-huit ans, l’avait exclu des grands événements d’un monde de bruit et de fureur (les années de la guerre) en le reléguant dans une communauté certes petite et souffrante, mais feutrée, et parcourue d’affinités et de sensibilité. Cette vie ordonnée et à quelques égards caparaçonnée ne se déroula jamais loin d’un piano, ni de ces demeures des Pyrénées-Atlantiques à l’incomparable lumière… Et s’il rompait, pour quelques mois, ces adorables attaches en faveur d’un pays (le Japon, où il reçut le choc qui engendra en 1970 ce grand livre, L’Empire des signes, ou le Maroc pour ses tentations sensuelles), il y trouvait le plaisir d’un dépaysement propice à goûter le bruissement de langues qu’il comprenait à peine, et à relancer les rencontres sémiologiques.

Comment parler de ceux qu’on aime ? Par le roman bien sûr, archi-genre et horizon ultime de l’écriture, que Barthes malgré tout son désir n’écrivit pas, non plus que Tiphaine Samoyault ; mais ce gros livre, sans tomber dans le gras, ravive notre amour et notre regret de Roland Barthes dont le tact artiste, la voix feutrée, en un mot le style font à notre époque si cruellement défaut#nf#