La légende de Clovis, un mythe précoce dont les mutations épousent les combats pour la légitimité politique depuis le Moyen Age.

Sous la plume du père Daniel dans son Histoire de France (1696), Clovis est le premier roi des Français et le fondateur de la monarchie française ; mais, avant tout, ce que retiendront les auteurs de l’époque médiévale jusqu’à nos jours, c’est surtout que Clovis fut le premier roi chrétien. Pourtant, ce roi dont l’existence est bien attestée va donner naissance à de nombreux mythes tout au long de l’histoire. C’est cette légende et son élaboration que Laurent Theis tente de suivre dans son ouvrage paru en 1996 et que les éditions du CNRS republient cette année.

Pour commencer, il procède en deux temps. Il débute en évoquant le contexte qui précède le règne de Clovis puis s’attarde ensuite sur son règne. Ainsi, l’auteur n’hésite pas à remonter bien en amont du règne, afin de décrire l’intégration des guerriers Francs au sein de l’armée romaine et, plus largement, de mettre en valeur l’interpénétration des deux cultures – quoique les rapports entre les deux aristocraties, plus récemment étudiées Régine Le Jan, auraient mérité d’être davantage mis en avant pour la réédition –. Une large place est accordée à Childéric, le père de Clovis, dont le tombeau fut découvert en 1653 à Tournai. L’auteur prend pour exemple le sceau de ce dernier qui combine à la fois une légende en latin et une représentation de Childéric avec des traits proprement « barbares ». Ainsi, une identité à la fois romaine et franque semble propre à l’élite franque de ce temps.  Toujours à propos du contexte, Laurent Theis prend soin de montrer comment le christianisme se diffuse en Gaule depuis le IIIe siècle. Des figures emblématiques comme Saint Martin, troisième évêque de la ville de Tours, sont évoquées afin de comprendre comment leurs cultes vont rayonner sur toute la chrétienté. L’auteur décrit aussi comment se propage l’hérésie arienne – condamnée à Nicée en 325 – qu’embrassent la plupart les rois « barbares » et une partie de l’élite. C’est après avoir dépeint ce large paysage historique que l’auteur en vient à Clovis.

Laurent Theis précise que les historiens disposent de trois types de sources pour appréhender le règne de Clovis : des copies de lettres dont le roi fut le destinataire ou l’expéditeur ; des récits hagiographiques ; la fameuse Histoire des Francs rédigée vers 580 par Grégoire, évêque de Tours. Toutefois, c’est le récit de Grégoire qui demeure le plus parlant. C’est lui qui évoque les épisodes du vase de Soissons, du mariage avec Clotilde, de la conversion et du baptême, de l’expédition en Burgondie, de la bataille de Vouillé et enfin de la mainmise sur les royaumes francs. Dès la fin du VIe, la légende autour de Clovis commence donc à s’élaborer.

Pour Grégoire, Clovis est un nouveau Constantin dont la vie est rythmée selon un schéma quinquennal : il est roi à 15 ans ; remporte sa première grande victoire à 20 ans ; est baptisé à 30 ans… Laurent Theis propose donc de procéder à une lecture critique du récit de Grégoire en convoquant d’autres sources. Par exemple, l’épisode du vase de Soissons semble être inventé  afin de symboliser la bonne entente entre Clovis et l’épiscopat. L’épisode du baptême et de la conversion peut se lire de manière plus politique. Alors qu’il est en conflit avec d’autres royaumes barbares et hérétiques, Clovis a pu choisir de se convertir pour s’attirer les faveurs de l’Église et de l’empereur Anastase. Il devient alors l’unique dépositaire de la vraie foi en Occident et, de fait, le seul détenteur de la légitimité du pouvoir aux yeux de Constantinople. D’ailleurs, Clovis va être nommé consul et porter la chlamyde et le diadème. Après avoir triomphé des Wisigoths à Vouillé, c’est à la manière d’un empereur qu’il défile devant la foule qui l’acclame aux noms de consul et d’auguste. Au final, Clovis apparaît comme un roi vainqueur, un roi législateur, un roi « parisien » et surtout comme un roi pieux et catholique.

On peut dire que le processus de mythification de Clovis débute dès le Moyen Âge. Laurent Theis fait du sacre du jeune Louis VII en 1131 l’évènement qui unit la royauté capétienne au mythe de Clovis. Une chronique contemporaine mentionne en effet que l’huile utilisée est celle dont saint Rémi fit usage pour oindre Clovis. Depuis le IXe siècle au moins, l’héritage idéologique de Remi et de Clovis est particulièrement entretenu par les évêques de Reims. Au IXe, Hincmar de Reims fait de Clovis le représentant du pouvoir impérial, et de Rémi le relai de l’autorité pontificale. L’enjeu est grand pour l’épiscopat rémois. Il s’agit en effet d’obtenir le monopole du sacre royal. Le faux et l’authentique se mêlent alors pour asseoir la légitimité de l’église rémoise, aussi bien dans sa capacité à sacrer les rois que dans son patrimoine foncier. En insistant sur des épisodes comme celui de la Sainte Ampoule, Hincmar s’impose face à ses concurrents de Chartres, Toul ou même de Saint-Denis qui cherchent tous à capter ce même héritage. C’est chose acquise avec Louis VII. Jusqu’à Charles X, tous les rois de France – à l’exception d’Henri IV – seront sacrés à Reims ou par un évêque de la cité.

La légende de Clovis est, du XIIe au XIVe, reléguée au second plan au profit de Charlemagne dont la stature impériale et la chanson de Roland ont contribué à faire fructifier un nouveau mythe. La figure de Clovis ressurgit alors dans le courant du XIVe siècle, alors que la monarchie française connait des difficultés. La nouvelle dynastie des Valois va devoir trouver une figure qui permette d’assurer la transition : c’est Clovis qui va être convoqué. Cette fois-ci, on attribue au descendant de Mérovée le choix des trois fleurs de lys dans les armoiries royales. Bien plus même, ce serait Dieu lui-même qui aurait donné à Clovis le lys à la place des trois crapauds qu’il portait jusqu’alors. Dans la foulée, Clovis devient aussi celui qui, le premier, a levé l’oriflamme et a usé de ses pouvoirs thaumaturgiques. En peu de temps, Clovis apparaît comme celui par qui ont été transmis les attributs de la royauté française. Cela permet aux Valois de se détacher du caractère dynastique lié à l’exercice de la royauté au profit du caractère franc, et ainsi de renforcer leur légitimité. Ils sont bien, eux aussi, des descendants de Clovis, puisqu’ils portent les trois lys, lèvent l’oriflamme et soignent les scrofuleux.

Mais les Valois ne sont pas les seuls à se réclamer de Clovis. De nombreux éléments de culture populaire vont être repris par quelques auteurs afin de récupérer l’héritage. Les ducs de Bourgogne revendiquent l’héritage de Clovis qui a choisi pour femme Clotilde, une de leurs ancêtres. D’autres prétendent descendre d’un proche de Clovis. Ainsi, au XIVe puis au XVe, on voit apparaître aux côtés de Clovis tout un tas de conseillers particuliers qui, pour les uns le poussent à embrasser la vraie foi, pour les autres permettent la rencontre avec Clotilde. Tous ces récits alimentent la légende. De manière plus sérieuse, Clovis apparaît dans de nombreux faux lorsqu’il va s’agir, pour certains établissements religieux, de se doter d’une date de fondation et d’un fondateur. C’est le cas pour l’abbaye de Saint-Mesmin de Micy qui, en 1661, prétend que Clovis est à l’origine de sa fondation. Il faut attendre 1885 pour que l’acte soit reconnu comme étant un faux forgé au XVIIe. On l’aura compris, l’héritage de Clovis est prisé dans tous les milieux.

Mais à partir de la Renaissance et jusqu’au XIXe, la légende de Clovis est mise à mal. Nous sommes alors dans une période où « les origines de la France devinrent un objet d’étude plutôt qu’un article de foi » . La rivalité entre la France et l’Italie modifie les perspectives idéologiques. Clovis cède du terrain à un autre fondateur mythifié, Vercingétorix. Des auteurs s’avèrent bien plus iconoclastes, à l’image de Robert Gaguin qui, à la fin du XVe, avant de présenter l’épisode de la remise des lys à Clovis, précise d’un ton lancinant que ce qu’il avance « ne repose sur aucun auteur avéré ».  Courant XVIe, d’autres comme Bernard de Girard s’évertuent à relativiser la portée du sacre de Clovis ou encore à passer sous silence l’intervention de la colombe. Au XVIIe, les Bénédictins de Saint-Maur effacent tout le merveilleux des épisodes relatifs au règne de Clovis. Le XVIIIe va plus loin. L’abbé de Velly, s’il dit admirer le début de règne de Clovis, déteste en revanche sa fin car le roi se « barbarise » à nouveau. La conversion de Clovis devient même suspecte pour certains auteurs. Le coup de grâce est porté le 7 octobre 1793 par le conventionnel Rühl qui, d’un coup de marteau, brise la « Sainte Ampoule sur le piédestal de Louis le Fainéant, XVe du nom ». La légende se teinte de noir.

Cependant, durant le XIXe, Clovis subit une double récupération. D’un côté, les royalistes tentent de redorer leur blason et en appelle au Mérovingien. De l’autre, la République en fait un de ces grands hommes qui ont contribué à bâtir la nation française. Charles X, lorsqu’il se fait sacrer à Reims le 29 mai 1825, fait de Clovis son modèle. En parallèle, exhumé par Chateaubriand entre autres, le Moyen Âge fait son retour en force, enveloppé d’un vernis romantique. Dans cette période qui a connu des déchirements internes, Clovis est présenté comme celui qui a su gouverner tout à la fois des Germains, des Gaulois, des Francs et des Romains. Les grands historiens du XIXe, que ce soit Augustin Thierry ou Guizot, insistent davantage sur le caractère guerrier et « Frank » de celui que l’on préfère alors nommer Chlodowig. A partir de 1870, les récents évènements aidant, la victoire sur les Alamans est rappelée à la mémoire collective. Ainsi, au début du XXe siècle, un certain clivage se produit autour de la légende de Clovis. Si certains préfèrent retenir son côté chrétien qui permettrait d’affirmer une identité nationale pluriséculaire, d’autres préfèrent son caractère guerrier et conquérant. Quoi qu’il en soit, de l’histoire au mythe, la légende de Clovis ne cesse d’effectuer des allers-retours.

Finalement, la démarche de Laurent Theis inaugurait une tradition historiographique qui, depuis une vingtaine d’années, tente de distinguer l’histoire du mythe et d’éclairer celui-ci à la lumière de celle-là. Dernièrement, on a ainsi pu lire un ouvrage similaire à propos de Charles Martel et la bataille de Poitiers ou une analyse des divers usages mémoriels de la plus célèbre des dates du roman national, 1515.

Toujours stimulants, ces ouvrages sont très ambitieux. Traiter de la longue durée demande une méthode sûre et une application certaine afin de constituer un ouvrage qui tienne ses promesses. C’est ce qui semble parfois manquer à Clovis. De l’histoire au mythe, qui ne cite presque jamais ses sources et n’offre pas non plus de bibliographie. La construction de l’ouvrage oscille entre une présentation thématique et chronologique souvent confuse – on passe ainsi du XIe au XIVe sans transition claire, avant de revenir au IXe et ainsi de suite. Les exemples s’enchaînent et sont traités en quelques lignes, tandis que les auteurs convoqués ne sont que très peu replacés dans leur contexte : la recension semble alors prendre le pas sur l’analyse et l’explicitation Par ailleurs, l’étude se borne à étudier les sources textuelles alors qu’elle gagnerait certainement à s’intéresser à l’iconographie par exemple, et les quelques extraits de texte placés en annexe sont peu exploités et ne comportent aucun renvoi dans le corps de l’ouvrage. On peut également regretter que l’analyse de Laurent Theis s’arrête au début du XXe et ne couvre pas ce siècle qui, pourtant, a fait un large usage de la légende du Mérovingien – les récupérations qui pullulent actuellement sur la fachosphère n’en étant que le dernier avatar. Bref, l’ouvrage décevra certainement ceux qui y chercheront une référence historiographique solide. En revanche, un public novice pourra aisément y trouver son compte#nf#