Un ouvrage qui s’adresse à tous ceux, chercheurs ou praticiens, qui s’intéressent aux soins dans l’enfance et à leurs fonctions socioculturelles.

S’inscrivant dans le mouvement général de développement des recherches en anthropologie de l’enfance, l’ouvrage, qui se divise en deux grands ensembles de textes, évite fort heureusement les pièges de la spécialisation et reste ainsi ouvert à la diversité des champs d’interprétation. Sa première partie rassemble des réflexions qui partent toutes d’une vision participative "passive" du bébé aux soins alors que la seconde insiste plutôt sur l’implication de l’enfant, le considérant cette fois comme "acteur" des soins et rituels. Aux analyses des nombreux auteurs qui ont contribué à ce livre collectif sont ainsi associées des images de terrain, des scènes quotidiennes, qui complètent utilement les propos écrits.


Le sens des "grammaires gestuelles" des soins

En introduction et à la suite de Marcel Mauss  , les auteurs rappellent que les techniques du corps diffèrent selon les sociétés. Le décryptage des "grammaires gestuelles" des rites quotidiens, nous disent-ils en forme de programme d’analyse, permet ainsi de saisir, dans leur contexte d’exécution, leur nature à la fois technique, sociale et politique.

Rites et soins se rejoignent, insiste Doris Bonnet (la coordinatrice de l’ouvrage avec Laurence Pourchez), dans leur fonction d’élaboration de l’identité. Ceux-ci rythment les étapes du développement individuel et social de l’enfant et participent de l’intégration à son groupe d’appartenance. Lieux privilégiés de transmission des signifiants culturels, les soins introduisent à la construction de sens dès le plus jeune âge. Leur exécution circonscrit également des espaces de symbolisation qui associent et distinguent les différentes sphères du social (publiques et privées, ordinaires et extraordinaires, individuelles et collectives). Conçus ainsi, ils deviennent des clés d’entrée fécondes pour appréhender la vie sociale dans son ensemble.


Façonner le corps : la naissance d’une identité

Les soins induisent un changement d’identité   qui va de la rupture avec le monde des ancêtres à l’intégration à la communauté de l’enfant, rendu humain via son propre corps. À titre d’exemple, l’emmaillotage des bébés est une technique de façonnement qui permet au corps de l’enfant de passer de l’informe à la forme humaine. Le maillot   revêt ainsi un caractère identitaire marqué : il est le prolongement du corps de l’individu dans ses aspects personnels et sociaux, et ce, depuis la naissance jusqu’à sa mort. Les soins représentent un espace d’articulation entre des éléments matériels (pâtes médicinales, huile, plantes, objets de divination…) et des rites d’identification (dation)  . Ils renvoient aux représentations du corps et de la personne, et deviennent ainsi lieu d’adhérence des réalités visibles et invisibles.


De l’équilibre social au sens politique des soins et des rites

L’ouvrage élargit ainsi la dimension technique de la toilette des nourrissons à des significations sociales et symboliques  . Celle-ci peut être notamment l’occasion de révéler des rapports d’apprentissage et de transmission, ou encore des relations de négociation et de conflits interculturels. À travers les soins est également abordé le lien mère/enfant  . Leur mise en  perspective avec le rôle du père est aussi l’occasion de rappeler l’autorité structurante de la famille dans son ensemble. Enfin, les réflexions relatives à l’identité peuvent conduire notamment à l’étude de l’affirmation de l’identité féminine ou des jeunes générations à partir de l’évolution des pratiques ou de leurs résistances  . Les soins de la première enfance (à travers les paroles, les gestes et les objets) sont situés dans la perspective de la transformation des systèmes rituels et représentent bien des moyens d’affirmation identitaire   ).


De la prévention au développement de l’enfant

Le rôle thérapeutique des soins est replacé dans une conception élargie de la prévention et du développement de l’enfant. Une telle approche conduit notamment à relier la prévention des maladies épidémiques à des systèmes rituels liés à des techniques de subsistance et à la communication avec l’invisible  . Des soins spécifiques sont également analysés, en particulier dans le cas des jumeaux   ), dont le statut de génie interroge le caractère ambivalent de ces naissances perçues à la fois comme exceptionnelles et dangereuses.


L’inscription socioculturelle des soins

L’ouvrage de Doris Bonnet et Laurence Pourchez nous livre de nombreux éléments fondamentaux pour comprendre les soins et les rites au cours de l’enfance. L’articulation entre ces deux domaines structurant de la vie individuelle et sociale est bien analysée. On y montre bien que l’absence de cérémonie (rite) n’enlève rien au caractère signifiant de la toilette (soin), considérée à partir de son inscription socioculturelle   )…Dès lors, une "pratique de routine" devient le lieu d’actes normalisés spécifiques et de représentations qui portent le regard du chercheur au-delà de leurs exécutions "naturelles".

Cette compilation de textes donne aussi l’occasion d’une lecture dynamique entre des sphères de l’existence trop souvent appréhendées de manière isolée ou par opposition : individuelle/sociale, naturelle/surnaturelle/culturelle, privée/publique, locale/interculturelle, passée/contemporaine. À travers ces liaisons est révélée l’importance de la dimension identitaire, des processus de transmission et d’apprentissage, du lien social et familial, des espaces symboliques de la réalité ; autant d’aspects que les soins rituels rendent significatifs de contextes précis à travers leur gestualité quotidienne. Les soins apparaissent ici comme un moyen d’élaboration culturelle par le biais duquel, chaque société, chaque époque, inscrit dans le monde l’existence singulière de ses nouveaux membres. Ces "nouveaux" individus suscitent un ré-ordonnancement de l’équilibre du groupe par le bais de ces actes quotidiens ritualisés. Ils participent à la réactualisation de l’ordre social et constituent ainsi un support essentiel de stabilité du groupe.


Dire la diversité des pratiques pour rétablir le dialogue

Par ailleurs, les auteurs rendent compte du contexte actuel des relations entre les professionnels des soins et l’entourage de l’enfant où prédominent la subordination ou/et la rivalité. Malgré la recherche d’une pédagogie de la négociation, les relations de soins laissent apparaître une dichotomie selon le modèle de "celui qui sait"  (le médecin ou l’infirmier) et de "celle qui ne sait pas" (la mère ignorante)  . Plus largement, le positionnement des familles semble enchevêtré dans le pluralisme de représentations et de pratiques médicales que le système de soin actuel propose.

L’anthropologie de l’enfance vise à dépasser ces clivages en analysant la rationalité des modèles parentaux en matière de soins et de rites en fonction du contexte social et culturel. Elle révèle ainsi la diversité des manières de procéder dans l’accompagnement de la santé des enfants et gage sur le rétablissement d’un dialogue entre les acteurs de santé et la famille. L’ouvrage met donc en exergue la nécessité de sortir d’une approche ethnocentrée des soins en montrant la diversifié des pratiques dans ce domaine. En cela, il s’adresse tout autant aux intervenants des pays du Sud qu’à ceux du Nord, tous concernés par un environnement emprunt de mixité sociale et culturelle.


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Crédit photo : Alain Bachellier / flickr.com