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ENTRETIEN – « Au FN, la rupture est sur la stratégie et les objectifs » – avec Cécile Alduy
[lundi 11 mai 2015]



Dans son ouvrage Marine Le Pen prise aux mots coécrit avec Stéphane Wahnich, Cécile Alduy, professeur de littérature française à l'université californienne de Stanford et membre de l'observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès, dresse le portrait d'un Front national qui, s'il semble avoir changé son discours en apparence, reste pris dans l'étau de ses contradictions.

Nonfiction.fr – Avant d’entrer dans le vif du sujet, une question liminaire : pourquoi avoir choisi de focaliser votre étude autour du discours de Marine Le Pen ? N’y a-t-il pas dans ce choix initial un biais qui sous-entend qu’elle serait la seule personnalité politique à tenir un double discours ?

Cécile Alduy – Nous ne sommes pas du tout partis de l’idée d’un double discours, idée qui est apparue à la fin de nos recherches pour résumer les différences entre le discours de Marine Le Pen et celui de son père. Nous sommes en fait partis de deux questions très simples, mais sans réponses précises et objectives : 1) quelles sont les clés de la force de conviction de Marine Le Pen, qui réussit à convaincre par sa parole 25% des votants en mai 2014 et encore autant aux dernières départementales 2015 ; 2) en quoi est-ce que son discours est différent de celui de son père, tant sur les thèmes que le style et les idées ? Ce qui m’intéressait c’était donc au départ l’efficacité rhétorique de Marine Le Pen et le sens de son discours, pour savoir où étaient continuités et différences avec son père.

Nonfiction.fr – Votre ouvrage s’inscrit dans une littérature politique très dense mais tranche par son approche sémantique et linguistique. Pouvez-vous nous détailler la méthodologie qui a été la vôtre pour construire cet ouvrage ?

Cécile Alduy – L’objectif était de se donner les moyens de proposer une réponse méthodique, rationnelle et argumentée sur des faits concrets alors que c’est un sujet qui suscite plutôt les passions, les commentaires fondées sur l’intuition, ou bien une analyse en termes électoraliste, historique ou sociologique. Ces trois dernières approches sont essentielles pour comprendre le phénomène Front National, mais il manquait une analyse de l’offre politique propre à Marine Le Pen. Or Marine Le Pen, mis à part ses votes au Parlement européen, c’est encore essentiellement des mots : un discours destiné à convaincre ou séduire l’électorat et à influencer le débat politique. Pourquoi son père a-t-il fait 10% en 2007 mais elle plus de 18% en 2012 ? Il fallait analyser toutes les dimensions de l’énonciation : l’ethos – ou personnalité projetée – du locuteur, le style, le ton, le rapport aux médias, le lexique, l’argumentation, les thématiques et le récit national qui sous-tend le discours.
On a commencé par collecter et transcrire 500 discours de Jean-Marie Le Pen et de sa fille étalés de 1987 à 2013, dans tous les medias où ils interviennent (radio, télé, discours publics) pour les passer au crible de logiciels d’analyse informatique et statistique des textes. Ceci a donné une premier cartographie de l’univers lexical des deux orateurs : de quoi ils parlent, avec quelle fréquence, avec quels vocabulaires, et de voir les évolutions durant 25 ans. Par exemple le mot « laïcité » n’est utilisé qu’une dizaine de fois en 20 ans par Jean-Marie Le Pen, et plus de 30 fois en 3 ans par Marine Le Pen. Surtout, grâce au logiciel Hyperbase, j’ai pu visualiser et mesurer précisément les constellations lexicales qui organisent leurs discours respectifs, c’est-à-dire quels mots sont statistiquement associés entre eux et forment des thématiques complexes. Quelles constellations se dessinent autour des mots « immigration », « Europe », « peuple », par exemple. C’était très instructif pour repérer ce que dit chaque orateur au sujet de tel thème, et de voir par exemple combien Marine Le Pen utilise la même phraséologie que son père sur l’immigration lorsqu’elle est en meetings, mais une approche presque exclusivement économique et politico-religieuse lorsqu’elle intervient dans les medias nationaux (télé et radio).

Nonfiction.fr – Une des grandes nouveautés que vous soulignez est l’élaboration par les cadres frontistes d’un discours structuré sur le plan économique allant même jusqu’à faire des emprunts à gauche de l’échiquier politique. Qu’est-ce qui différencie le discours de Marine Le Pen de celui de Jean-Luc Mélenchon dans le choix des mots sur ces thématiques ?

Cécile Alduy – Du point de vue du vocabulaire, il est vrai que Marine Le Pen emprunte à la gauche, et notamment à la gauche de la fin des années 1970, des expressions telles que « vivre et travailler au pays » qui était un slogan de la CFDT puis du PCF, ou l’idée de « justice sociale » (« je suis pour la justice sociale » dit-elle) et la défense des services publics et des « acquis sociaux ». Elle partage avec Jean-Luc Mélenchon la stigmatisation des « patrons », l’opposition entre « le peuple » et « la finance » et les « diktats européens ». Mais il y a un autre corpus à regarder : les programmes. Là-dessus, les deux partis s’opposent, y compris sur le volet économique.

Nonfiction.fr – Travailler sur le discours, c’est également travailler sur ses silences et ses omissions. Que nous disent les silences du discours de Marine Le Pen ?

Cécile Alduy – C’est peut-être là que se situe toute la stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen : dans les silences, les mises en sourdine et les euphémismes. Une autre manière de moderniser et démocratiser le discours est en effet de le nettoyer de ses scories xénophobes, antisémites ou traditionnalistes. La mise en sourdine est ici de mise, sans que silence vaille nécessairement dénonciation de ces thèses. Ainsi, Jean-Marie Le Pen est très explicite sur sa vision de la place des femmes dans la société : il encourage le retour au foyer et le rôle de mère, au nom d’une vision organiciste et traditionaliste de la famille et de la société. Sous ses atours de « working woman », Marine Le Pen semble moderne, mais surtout parce qu’elle évite le sujet de l’égalité homme-femme ou euphémise son programme en la matière (elle est contre la parité et tous ses votes au parlement européen ont été contre les droits des femmes et l’égalité homme-femme). De même, elle a évité de se prononcer lors du débat clivant sur le mariage pour tous, mais son parti est officiellement contre (et Marion Maréchal Le Pen ou Gilbert Collard ont manifesté des positions très traditionnalistes dans les manifestations contre le mariage pour tous). Alors que la stratégie de Jean-Marie Le Pen était de mettre les pieds dans le plat, Marine Le Pen est dans l’euphémisation et le sous-entendu.

Nonfiction.fr – Marine Le Pen a compris, pour reprendre un précepte gramscien, que la « bataille culturelle » se gagnait avec les mots. Comme vous le démontrez dans votre livre, elle est parvenue à se saisir de tout un vocabulaire qui était étranger au Front de son père (république, laïcité, liberté..). Pensez-vous que ce discours républicain factice puisse déteindre, à terme, sur l’idéologie du parti ?

Cécile Alduy – Oui mais la grande inconnue c’est en quoi le sens de ces mots sera redéfini par ce processus de cooptation. On ne peut que se réjouir que le Front National se déclare pour la République, et certainement il y a des gens tout à fait sincères qui votent Front National en raison de ce nouvel ancrage républicain et laïc. Encore faut-il savoir ce que sont cette République et cette « laïcité » qui soudain seraient en conformité avec l’offre Front National, alors que ce parti n’a par ailleurs pas changé son programme. Le risque (qui n’est pas propre à Marine Le Pen – on voit aujourd’hui que l’UMP pourrait s’appeler demain « Les Républicains »), c’est que des valeurs historiquement communes à l’ensemble de la société française changent subrepticement de sens sans que les électeurs et même les acteurs politiques n’en prennent pleinement conscience. Il est normal que le sens des mots évolue : mais il est sain et important pour le débat démocratique que sur des valeurs fondatrices du pacte social et républicain, ces sens nouveaux ou transformés soient conscients, débattus, explicites. Or ce que fait le Front National c’est plutôt de détourner par insinuation le sens de certains mots pour leur faire dire autre chose, mais sans expliciter ce nouveau sens.

Nonfiction.fr – Ces derniers mois, les partis politiques traditionnels peinent à trouver des solutions pour endiguer l’inexorable montée du FN. Le décryptage tel qu’il est pratiqué aujourd’hui semble sans effet. Le langage doit-il être au cœur du combat contre le FN ?

Cécile Alduy – Oui mais pas seulement le décryptage, et pas seulement le langage : ce qu’il faudrait c’est que les autres partis réussissent à reconstruire un discours alternatif cohérent, qui explique le monde et sa complexité et donne à leurs propres positions un sens collectif de nouveau porteur d’espoir et d’adhésion. Autrement dit, ne pas se contenter de dénoncer ou démasquer le Front National, mais offrir un discours crédible, lisible, et qui offre du sens et des mesures elles aussi crédibles. Et que ce sens puisse s’incarner dans des figures nouvelles, légitimes dans leur volonté de renouveau.

Nonfiction.fr – Dans un contexte propice à la désubstantialisation du langage, où les hommes politiques cherchent avant tout à plaire au plus grand nombre, comment expliquer que le discours de Marine Le Pen soit perçu comme le plus vrai ? Comment a-t-elle réussi à avoir le monopole de la parrhèsia ?

Cécile Alduy – C’est en grande partie parce que premièrement, le Front National n’a jamais exercé de fonctions exécutives donc on n’a jamais confronté ses discours et leurs actes. Deuxièmement, le Front National a toujours entretenu le mythe de sa propre véridicité, se posant comme le parti du « tribun du peuple » qui « révèle » ce que les autres « cacheraient » aux Français. Marine Le Pen reprend ce lieu commun en proclamant la « sincérité » et la « vérité » de sa parole. Les Français sont en demande d’alternatives aux partis existants. Or l’offre politique est extrêmement maigre. Comme Marine Le Pen bénéficie d’une certaine virginité politique, son discours apparaît comme le seul à n’être pas encore démenti par les faits.

Nonfiction.fr – L'interview qu'a donnée Jean-Marie Le Pen au journal Rivarol a provoqué un séisme au sein du Front national consommant la rupture idéologique entre la présidente du parti et son père. Comment interprétez-vous cette affaire qui a secoué le FN mais qui a surtout fragilisé, en apparence, la thèse selon laquelle le discours de Marine s'inscrirait dans le prolongement de celui de son père?

Cécile Alduy – Je ne pense pas qu’elle marque une rupture idéologique, ou sinon uniquement sur un point circonscrit de la pensée de Jean-Marie Le Pen, qui est l’antisémitisme et la valorisation d’un passé glorieux de la France même dans ses pages les plus noires comme Vichy. Mais même sur ce dernier point, Marine Le Pen n’est pas si loin de son père sur le fond : elle est contre toute forme de « repentance » et a déclaré, comme son père, « du passé je prends tout ». La rupture est sur la stratégie et les objectifs : Jean-Marie Le Pen était dans une candidature de témoignage et sa stratégie médiatique a toujours été celle de la transparence et de la provocation pour exister. Marine Le Pen a poussé depuis 2002 vers une « dédiabolisation » dont le but est de briser le plafond de verre rencontré au second tour des présidentielles 2002, en enlevant de son discours tous les sujets trop polémiques et tabous qui rebutent l’électorat. Mais dans la polémique sur Rivarol, elle n’a jamais précisé sur quoi exactement elle était en désaccord dans ces 5 pages d’interviews : probablement pas sur les propos contre « les torrents d’immigration », le soutien à Poutine et à Bachar el-Assad ou la prééminence du droit du sang sur le droit du sol, et pour cause : c’est son programme.

Nonfiction.fr – Comment un professeur d'université spécialisée dans la littérature du XVe et XVIe siècle en arrive à se pencher sur un tel sujet ?

Cécile Alduy – Je me suis toujours intéressée au point d’intersection entre le politique et la littérature, ou, plus largement, aux lieux où se construisent dans le langage des représentations collectives du politique. Mon premier livre examine l’émergence d’une construction consciente, à travers mythes et discours poétiques, d’une identité culturelle française, donc d’un sentiment « national » avant la lettre au XVIe siècle. Ces problématiques – construction par le mythe et les mots des termes du débat politique – sont au cœur de la rénovation du discours frontiste par Marine Le Pen et surtout des enjeux démocratiques que représente la force de conviction de sa parole. Je crois que l’analyse littéraire et sémantique a deux vertus ici : 1) apporter des éléments de réponses méthodiques, vérifiables, grâce aux logiciels d’analyse de texte sur l’évolution, ou non, du discours frontiste et à des outils d’analyse sémantique et rhétorique rigoureux 2) aller ensuite au-delà de l’analyse statistique et surtout au-delà du sens apparent des mots grâce à la critique littéraire elle-même, qui est toujours recherche du sens derrière le sens littéral. L’analyse littéraire est une critique du discours, et il est temps que les discours politiques fassent l’objet d’une critique au sens herméneutique du terme : que l’on interroge leurs présupposés, leur mode de construction, leurs implicites, leur idéologie, la vision du monde et de l’homme qui se dessine derrière l’écume des petites phrases lancées aux journalistes.

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