<p>Une &eacute;tude de la journ&eacute;e des Dupes qui approfondit l&rsquo;analyse des pratiques de gouvernement et la construction du pouvoir absolu &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de Richelieu.</p>

Le dernier livre de Christian Jouhaud, Richelieu et l’écriture du pouvoir, s’inscrit à la croisée de deux champs historiographiques labourés depuis longtemps par l’auteur. Le premier, qui poursuit une recherche initiée par son étude sur les Mazarinades , porte sur les rapports entre le pouvoir et l’écriture . Le second, non sans continuité avec le premier, s’intéresse à la figure de Richelieu et à ses pratiques de gouvernement  . Il s’agit donc d’un nouvel approfondissement de thématiques déjà abordées par Christian Jouhaud, qui prend cette fois-ci pour point d’observation la journée des Dupes . Toutefois, loin de faire une énième étude de l’évènement qui prend place entre les 10 et 11 novembre, l’historien élargit sa réflexion aux pratiques de pouvoir .

Autour de l’histoire

Le sous-titre, « Autour de la journée des Dupes », est à cet égard particulièrement bien choisi. L’ouvrage ne consiste pas en une « une synthèse des traces » . Se plaçant sous l’illustre patronage du Dimanche de Bouvines de Georges Duby , Christian Jouhaud n’entend pas faire un récit de cette journée et de ses conséquences, mais dresser une suite de tableaux, de scènes qui montrent l’exercice du pouvoir en action. Il entend faire sourdre les dynamiques telluriques à l’origine de ce dernier. Pour ce faire, fidèle à sa méthode, il va recourir aux discours sur le pouvoir et ses manifestations, car « saisir la singularité de la trace par une lecture et des contextualisations appropriées s’impose ainsi comme la seule voie pour retrouver les couleurs perdues de l’événement » .

Un rapide regard sur la table des matières nous permet d’en prendre conscience. Ainsi la première partie est consacrée à la journée des Dupes et à son impossible récit. La seconde partie traite d’une étude de cas (la lutte entre le duc d’Epernon et Henri de Sourdis) pour réfléchir sur les pratiques discursives du pouvoir de Richelieu. La troisième se penche sur le pouvoir du roi et ses représentations, quand la quatrième revient sur l’opposition traditionnelle entre le cardinal de Richelieu et le garde des Sceaux, Louis de Marillac, pour l’éclairer d’un jour nouveau. On voit ainsi que le cadre du livre excède la simple narration événementielle pour tenter d’embrasser, en variant les focales, la nature du pouvoir dans les décennies 1620-1630. D’emblée, de manière apophatique, il est possible de dire ce que ce livre n’est pas : il n’est ni une biographie du cardinal de Richelieu, ni une histoire politique au sens positiviste du terme, ni même un tableau de la France au début du XVIIe siècle.

La justification que l’historien donne de son choix est d’ailleurs convaincante. Dans la première partie, il revient en effet sur l’ambition impossible d’une écriture de cet événement. Après avoir rappelé que les historiens n’ont fait, au fil des siècles, que répéter quelques sources  – marqués en outre, pour la plupart, par un avis favorable envers Richelieu – il se penche justement sur les sources qui sont censées nous permettre de reconstituer la scène . Il en arrive à la conclusion qu’il n’existe pas de sources permettant d’établir de manière définitive les propos qui se seraient tenus entre le roi, la reine et le cardinal. Qui plus est, les écrits qui ont immédiatement suivi, dans la journée du 11 novembre ainsi que dans les jours d’après, montrent que le discours est déjà manipulé . Il procède de la sorte à une triple leçon. Tout d’abord, il rappelle à très juste titre l’indispensable contextualisation des écrits ainsi que leur valeur performative . Il montre ensuite que ce qui informe le regard de l’historien, par les écrits, n’est pas tant le récit, trop sommaire, que l’interprétation, la glose de l’événement, processus qui nécessite un regard critique . Il élargit enfin la réflexion à ce que peut être un fait important , ancrant sa réflexion dans un contexte plus général sur la possible transmission d’un événement, sur ce qui est fait de l’événementialité .

L’histoire est-elle écrite par les vainqueurs ?

L’importance de la contextualisation des objets discursifs et d’une lecture attentive des textes parcourt l’ensemble de l’ouvrage, tout comme l’œuvre de Christian Jouhaud prise dans sa globalité. C’est, en effet, en accomplissant cet effort de lecture qu’il est possible de rendre compte de la nature du pouvoir. Il s’agit, en outre, d’un garde-fou indispensable pour se préserver du risque de toute lecture téléologique.

Pour illustrer ce point, l’exemple du traitement de Michel de Marillac est exemplaire. L’historiographie a eu tendance à en faire le représentant du parti dévot, incarnant un programme conservateur et rétrograde . Or, à la suite de travaux réalisés dans le cadre du Grihl , Christian Jouhaud s’intéresse à la politique du garde des Sceaux en essayant, d’une part, d’en rétablir toute l’originalité, et, d’autre part, d’en comprendre l’échec ou plutôt la non-effectivité. Il le fait notamment en exhumant un texte, connu mais trop peu utilisé, l’Apologie pour le sieur de Marillac garde des Sceaux de France contre un libelle diffamatoire publié sous le titre d’entretiens des Champs Elysées . Marillac apparaît ainsi comme pris dans une lutte contre Richelieu qui n’est pas un combat entre archaïsme et modernité mais entre deux temporalités de la réalisation du renforcement du pouvoir royal . Etudier la défense de Marillac en parallèle avec l’accusation dont il a fait l’objet prend ainsi tout son sens, notamment en ce qu’elle permet de dépasser la traditionnelle question religieuse qui serait censée fonder leur opposition . Pour Christian Jouhaud, ce qui se dégage de ces écrits, c’est le rapport à l’histoire, que ce soit au passé ou au présent, et à leur mise en forme .

L’échec de Marillac a suscité chez lui sa propre dépolitisation avec le souci de transformer sa figure en celle d’un saint ou tout du moins d’une personne accomplissant une retraite spirituelle . Christian Jouhaud consacre de belles pages au renoncement de Marillac, qui est même « renoncement à la renonciation comme acte politique » . On est bien loin de la figure du garde des Sceaux comme victime expiatoire des erreurs de la faction dévote au lendemain comme conséquence de la journée des Dupes.

Le baroque comme concept opératoire

L’ouvrage, à la manière des mémoires du XVIIème siècle juxtaposant les textes, les citations et les réflexions dans un ensemble composite qui place côte à côte différentes analyses afin de mieux cerner la nature du pouvoir. Le lecteur comprend ainsi que l’histoire de la monopolisation du pouvoir par l’Etat sous la forme de l’absolutisme monarchique n’est pas un mouvement linéaire mais que, comme le dit Christian Jouhaud, et que « la nouvelle efficacité du pouvoir d’Etat, [laquelle] ne peut se résumer à un processus de longue durée d’expansion » .

Or, pour caractériser la spécificité de cette configuration historique du politique, Christian Jouhaud a recours au concept de Baroque : « c’est sans doute ici que le terme de « baroque », par ailleurs si galvaudé, pourrait trouver une utilité. Il n’est pas question de faire référence à une « mentalité » ou à une « vision du monde » baroques, qui seraient partagées par les hommes du premier XVIIe siècle, ou de qualifier cette époque de baroque. […] tout ce qui relève des phénomènes historiques qu’on peut rassembler dans le mot « baroque » – qui permet l’articulation située entre des contraintes sociopolitiques et des productions esthétiques – apparaît déchiré par des contradictions, morcelé en fragments inassemblables » . Ainsi, loin plutôt que d’une pensée, trop souvent caractérisée par son identification à la « raison d’Etat » , l’historien rétablit le jeu d’ombre de cette pratique à travers sa mise en scène discursive. Reprenant une idée de son ouvrage La main de Richelieu, l’auteur montre à nouveau que le portrait de Richelieu est impossible, tout du moins s’il se fait avec prétention à l’univocité.

L’ouvrage permet ainsi d’étudier les dispositifs du pouvoir . En cela, il poursuit l’entreprise d’une histoire socio-politique de l’absolutisme qui remet en cause des théories et des schémas simplificateurs. La tâche est possible en rendant à la littérature son poids performatif, en la re-politisant. C’est donc un ouvrage passionnant sur la question du pouvoir, de son langage et de ses dynamiques. On pourra déplorer un style ardu qui nécessite de la part du lecteur un effort soutenu, allant de pair avec le présupposé d’une familiarité portant sur les thèses de l’auteur. Il est aussi préférable de posséder une connaissance préalable de la période avant de se lancer dans la lecture. D’autant que le livre ne comprend pas de bibliographie et que l’appareil de notes, s’il est complet, renvoie principalement aux sources. Dans le même ordre d’idées, il aurait pu être utile, même si ce n’est pas l’objet de l’analyse, de reprendre les grands débats sur la question du pouvoir dans le XVIIe siècle afin de resituer les enjeux épistémologiques qui en constituent le cadre. Ces quelques bémols ne viennent en rien diminuer le mérite de l’œuvre, qui aurait peut-être encore gagné à s’énoncer plus clairement. Il n’en demeure pas moins que Christian Jouhaud continue de bâtir une œuvre historique indispensable pour la compréhension du pouvoir sous l’Ancien Régime#nf#