Cinéma

Alors, la Chine

Couverture ouvrage

Emmanuel Burdeau Wang Bing
Les prairies ordinaires , 166 pages

Wang Bing, cinéaste intime et hors norme de la condition chinoise
[mercredi 11 mars 2015]


Un entretien qui permet de découvrir la personnalité et la pratique artistique de Wang Bing, cinéaste majeur de notre époque et observateur assidu de la Chine contemporaine.

En 2003, Wang Bing fait irruption sur la scène internationale du cinéma avec un documentaire fleuve, A l'ouest des rails, chronique de plus de 9 heures sur l'agonie d'une usine de métallurgie de Shenyang, en Mandchourie. Premier long métrage d'un jeune diplômé des Beaux-Arts, le film gagne le respect de la critique au Festival de Berlin, puis de Rotterdam, et impressionne pour son réalisme monumental et l’acuité de son approche autant que par son sujet même – la mutation de l'industrie chinoise et le quotidien harassant de ses ouvriers.

Depuis, Wang Bing a réalisé d'autres documentaires (Fengming, L'Homme sans nom, Les Trois Soeurs du Yunnan notamment) et une fiction inspirée de faits réels (Le Fossé), tous marqués par un regard acéré porté sur l'homme du peuple, une approche patiente et non intrusive d'un milieu spécifique et un goût non dissimulé pour la description minutieuse des conditions de vie des chinois contemporains.

L'ouvrage d'entretien publié récemment aux Prairies Ordinaires par Emmanuel Burdeau et Eugenio Renzi, à l'occasion d'une rétrospective de l'œuvre de Wang Bing, donne accès à la personnalité d'un cinéaste unique, marginal, possédant une vision claire et sans concession de ce que doit être son art.

Ce cinéma documentaire, largement tourné hors du système traditionnel, se vit comme un travail de longue haleine fondé sur l’observation et la captation d'un milieu qui est raconté par la manière dont il est vécu et habité. Le sujet de chaque film, c'est le lieu et le moment choisis par le cinéaste, remarquables pour ce qu'ils racontent de la Chine contemporaine et de la façon dont les Chinois anonymes, pauvres, rarement « visibles », y survivent.

Ce travail est le fruit d'un cinéaste modeste et solitaire. Ce caractère hors système, hors institution, Wang Bing l'a toujours choisi et assumé. En étudiant la photographie puis le cinéma, alors qu'aux Beaux-Arts de Shenyang, c'est plutôt la peinture qui était considérée la matière noble, il creuse déjà un sillon bien distinct des autres étudiants. En s'intéressant à la vie prosaïque des ouvriers d'une usine alors qu'ailleurs c'est la modernité qui attire l'attention, il rompt avec les tendances du moment et se rapproche de la démarche d’artistes qu’il admire, comme Hong Dong ke, éminent photographe du monde rural chinois. Cette marginalité a un coût économique, et pèse évidemment sur les conditions de ses tournages.

Ce qui étonne alors, c'est la grande précarité de ce cinéma, et la persévérance et l'art du contournement et de la récupération déployés par le cinéaste pour le faire exister. Chaque projet est bricolé, porté par une énorme volonté et l'espoir, souvent déçu, de petits coups de main de « relations » (« guanxi »). Alors qu’il est encore étudiant, Wang Bing dort dans la chambre noire de l'école. Pour A l'ouest des rails, le montage a été effectué sur des machines empruntées à des amis. L’équipe, ultra réduite, est assemblée au gré des besoins et des connaissances. Les sous-titres ont ainsi été bricolés à la dernière minute, lorsque Wang Bing réalise qu'il en a besoin pour présenter un film compréhensible au Festival de Berlin. Sans être officiellement censuré lors du tournage par les autorités chinoises (même si ses films ne connaissent pas de sortie officielle ou sont interdits), Wang Bing est contraint de travailler dans une semi clandestinité afin de ne pas attirer l’attention. Pour le tournage de sa seule fiction à ce jour, Le Fossé, la présence d’une petite équipe est plus contraignante qu’à l’accoutumée ; heureusement, le film est tourné à l’écart, dans le désert de Gobi.

Le résultat est un cinéma paradoxalement hors normes : par la patience de la démarche de documentariste, par la durée des films qui en résultent, par leur dureté aussi. Paradoxalement, puisque le sujet de Wang Bing, depuis le début, est la Chine normale, pauvre, celle de la majorité : une femme prise dans la révolution culturelle dans Fengming, une famille pauvre rurale dans Les Trois Soeurs du Yunnan, des pauvres et marginaux internés dans A la folie. Mais la singularité et la cohérence de cette démarche dans le paysage cinématographique mondial (et particulièrement chinois) placent Wang Bing dans un espace à part.

L’enjeu difficile de ce cinéma hors normes, c'est de trouver et tisser des fils narratifs à partir d'une matière réelle. Bien que certain de son sujet avant le tournage, Wang Bing ne trouve véritablement ses histoires qu'en les filmant. Le film se fait au fil du tournage. Le cinéaste raconte qu'il a toujours ce moment de doute, après des semaines de tournage, où il a du mal à savoir s'il a assez de matière, s'il peut s'arrêter, ou si au contraire la bonne histoire ne va pas se dérouler sous peu. Quand il sent que différentes histoires existent et ont été capturées, le tournage se termine, et le montage et l'organisation de ces heures de rushs n'est plus si compliqué. La linéarité du temps de tournage est conservée, par souci de conformité au réel.

La difficulté à raconter la multiplicité, le tout, en partant du particulier, pose la question de la bonne distance de ce cinéma. Ni trop près, ni trop loin, Wang Bing se place précisément dans l'intimité de la Chine. Il s’approche des hommes, prend le temps de les décrire, les place dans leur environnement, et alterne avec d’autres personnages. La longueur de tous ses films permet à chacune de leurs parties de se développer dans le temps qui leur est nécessaire, et l’assemblage du tout au montage permet de constituer la fresque recherchée. C’est le sens des trois parties de A l’ouest des rails (Rouille, 4h ; Vestiges, 2h56 ; et Rails, 2h15), et, à une échelle moindre, de chaque personnage-chapitre de A la folie (3h47, lire la critique ici). C’est parce qu’il prend le temps de les filmer et de les montrer dans toute leur épaisseur que Wang Bing peut tant s’approcher de leur intimité, et c’est ce qui rend son cinéma si profondément humain et incarné.

 

 

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