BANDE DESSINEE – Le mentir-vrai de Boulet
[jeudi 12 février 2015]


Dessinateur pionnier du numérique, Boulet publie le neuvième tome de ses Notes. Il revient sur les tensions entre réel, imaginaire et virtuel, qui traversent son oeuvre autofictive.

Entre fabuleux et pragmatisme, l’imaginaire des Notes de Boulet relève d’un art de la bande dessinée qui se situe dans la droite lignée du « mentir-vrai » d’Aragon . Boulet aime stimuler l’imagination de ses lecteurs par effets de réalité, tout en prenant ses distances avec un égocentrisme autofictionnel parfois stérile. Il s’ingénie à dévoiler le vrai par le biais de la fabulation, dans un style où la justesse et la fantaisie du ton sont en accord avec celles du trait. À l’occasion de la sortie du neuvième tome de ses Notes , il revient pour les lecteurs de nonfiction.fr sur son parcours, ses sources d’inspiration et sa conception de l’imaginaire.

Nonfiction.fr J’aimerais que vous me décriviez votre quotidien d’auteur. Comment arrivez-vous à trouver un équilibre entre ce que vous faites pour le numérique, notamment sur votre blog, et pour le papier ?

Boulet – Ça c’est très simple : je n’y arrive pas ! Ma carrière entière est une courbe de catastrophes, toujours au bord de la chute. Je fonctionne par dates butoirs, donc si j’ai six mois pour rendre un album, la plupart du temps pendant trois mois je glande à la maison en regardant des séries, et ensuite, je travaille à fond pendant trois mois en pleurant et en disant que je n’ai jamais assez de temps pour faire ce que je veux. Le blog est un à-côté, il fonctionne à l’inspiration du moment. Même si je suis très en retard sur quelque chose d’autre, si j’ai une idée pour le blog, j’arrête tout, le temps de dessiner l’idée que j’ai en tête pour ne pas la perdre. C’est vraiment complètement improvisé et en dilettante.

Pourquoi avoir créé le blog en 2004 ? Était-ce un vrai choix de support, ou plutôt une contrainte pragmatique ?

Ni l’un ni l’autre en réalité. J’ai ouvert un blog comme on ouvre aujourd’hui une page Facebook. J’avais une nouvelle technologie à disposition qui me permettait de mettre ce que je désirais en ligne et j’avais justement des pages de carnets que je montrais seulement à mes copains. Plutôt que de faire des mails groupés ou d’utiliser des forums, c’était plus simple de réunir tout au même endroit. Il y a eu de plus en plus de lecteurs assez rapidement, et c’est devenu un support à part entière. Mais au départ, c’était vraiment pour m’amuser, ça n’avait pas de vocation narrative.

Vous mettez en ligne vos notes gratuitement et pourtant les exemplaires imprimés se vendent plutôt bien. N’est-ce pas un peu paradoxal ? Pourquoi vos lecteurs ne se contentent-ils pas du blog ?

Sans doute parce qu’ils ont bon goût. (rire) J’ai essayé d’agrémenter chaque version d’un petit plus. En ligne, il y a les commentaires dans lesquels on peut trouver des images cachées. Et les couleurs ressortent mieux parce qu’elles sont d’abord prévues pour l’écran. Il y a aussi un côté feuilletonesque, avec plus ou moins de régularité. Les livres, c’est autre chose. J’y ajoute des inédits, pour les rendre plus cohérents. Je pense que les gens qui me suivent sur Internet ont besoin encore aujourd’hui de quelque chose de moins immatériel, de posséder un objet. Au départ, ces livres ont d’ailleurs été conçus comme cela : pour garder une trace. Et peut-être que pour certaines bonnes âmes, il y a aussi l’envie de soutenir l’auteur. Et c’est effectivement le meilleur moyen de soutenir les auteurs : en achetant leurs livres.

Comment qualifieriez-vous la nature de votre travail publié sur le blog, puis sur papier ? Le rapprochez-vous toujours d’une écriture auto-narrative ?

En fait, ça a évolué. Le premier tome des Notes était complètement autofictionnel, à la limite de l’autobiographie, tout comme le deuxième. Mais dès la troisième année du blog, je pense que je suis devenu un menteur invétéré. À peine la moitié de ce que je raconte m’arrive vraiment. Souvent, ce sont des situations mises en scène, des billets d’humeur. Le personnage que j’ai créé dans la BD ne me représente pas vraiment moi. Il me représente dans la mesure où un personnage représente toujours un peu son auteur, par effet de miroir. Mais il ne vit pas ma vie. Ce n’est ni l’objectif, ni ce que j’obtiens. Quand je pars d’une situation de mon quotidien ou que je me mets en scène, ce n’est qu’un prétexte. À partir de là, l’aspect autobiographique devient anecdotique.

Comment expliquez-vous le fait que vous vous soyez autant décentré de vous-même dans vos albums ?

En réalité, la vie d’un dessinateur n’est pas si fascinante que ça. Je travaille chez moi en plus, donc j’ai plutôt une vie moins intéressante que la moyenne. La plupart du temps je dessine en silence, avec juste de la musique en fond sonore. Il n’y a qu’un nombre limité d’histoires qu’on peut raconter sur ce sujet. Je ne suis ni un fêtard, ni un mondain, donc au bout d’un moment, j’aurais tourné en rond.

Dans le tome 9 des Notes, vous mettez en scène votre personne dans un quotidien ordinaire où son imaginaire est pourtant visuellement omniprésent. Comment définiriez-vous votre propre rapport à l’imaginaire, dans la vie et dans vos albums ?

Je suis, en tant qu’auteur, littéralement quelqu’un qui est payé pour mentir. Forcément, l’imaginaire a une place fondamentale dans ma vie de tous les jours. Je dois à la fois en produire beaucoup et en consommer beaucoup. Je suis en permanence dans des mondes virtuels, que ce soit via mon ordinateur, la télévision, les livres, les BD et les jeux. Mais mon imaginaire est pragmatique. La plupart du temps dans mes planches, quand je parle d’imaginaire, j’essaie d’y ajouter la dose de réel et de quotidien que, normalement, on ne voit pas. Si je dessine un chevalier chasseur de dragons, il aura des considérations très concrètes comme « Comment déclarer ses impôts quand on est chevalier : est-ce qu’il faut mettre le sauvetage d’une princesse dans bénéfices en nature ou dans missions auxiliaires ? ». J’aime bien calquer sur des choses qui font partie de l’imaginaire collectif, des choses issues du quotidien. C’est un ressort comique et une de mes thématiques récurrentes.

Savez-vous pourquoi vous êtes davantage touché par cet « imaginaire pragmatique » ?

Ce que j’aime dans les mondes imaginaires, c’est l’efficacité du mensonge. Certaines personnes préfèrent abandonner toute logique comme dans Le Magicien d’Oz, alors que moi, même quand j’étais gamin, je détestais la magie pure. J’étais plus Ghostbusters : il y a des fantômes, on sort des packs de protons. Si on me propose un monde magique avec des fées, des trolls et tout ce qu’il faut, O.K., mais si les personnages se mettent à marcher sur un arc-en-ciel, ça m’agace. Les arcs-en-ciel sont en lumière : ils se traversent mais on ne peut pas marcher dessus. C’est l’effet de vérité que je recherche. Pour prendre un exemple récent, dans Interstellar, il est quand même question d’apocalypse, et écouter trois connards qui discutent de leurs sentiments alors que le monde est en train de prendre fin et qu’ils sont en orbite autour d’un trou noir, je suis désolé, mais ça ne m’intéresse pas. C’est comme si on faisait le récit de la guerre de Troie et qu’on parlait d’un personnage qui est triste parce qu’il a perdu ses chaussettes. Ce n’est pas la bonne échelle. L’ancrage dans le réel est important, pas pour nous ramener à nos repères habituels, mais pour rendre l’imaginaire plus crédible. Et cela donne aussi l’impression qu’à tout moment, le réel pourrait lui aussi basculer dans l’imaginaire. J’aime jouer avec ce point d’intersection entre réel et imaginaire.

C’est pour cela que vous vous intéressez à la théorie du multivers, notamment dans le tome 7 des Notes ?

Il est vrai que j’ai un intérêt pour la science et pour ce type de concepts. La théorie du multivers, c’est exactement ce processus appliqué au monde réel. C’est imaginer qu’il pourrait y avoir plusieurs univers au même endroit et qui dépendraient de chacun de nos choix, en bifurquant à chaque fois. C’est une belle idée, vraiment passionnante, même si ce n’est pas vraiment une théorie scientifique puisqu’elle ne repose pas sur grand-chose.

Est-ce que cela veut dire que pour représenter le réel avec plus de justesse, il est nécessaire de prendre en compte une part d’imaginaire ?

C’est ce que nous faisons tous en permanence. Si l’Homme a inventé la métaphore et le symbole, ce n’est pas un hasard. On a besoin de se raconter des histoires pour comprendre le monde. L’approche du réel par le symbolique, l’imaginaire ou la transposition dans un monde fantastique simplifié est un outil. Dans ce cas-là, l’imaginaire permet d’exprimer des idées complexes de manière limpide.

Ne pensez-vous pas que nous avons tous en commun une forme de mise en scène de soi, comme une façon d’être environnés par notre imaginaire sans forcément toujours le dévoiler ?

C’est l’une des choses que j’ai apprises en travaillant sur mon blog : on n’oserait jamais dire aux autres toutes les pensées absurdes qui nous traversent, de peur de passer pour des tarés. Mais lorsqu’on les place en déconnant dans une BD, beaucoup de gens se reconnaissent dedans. Plus j’ai essayé de faire personnel, plus j’ai réalisé que j’étais comme tout le monde. C’est à la fois perturbant, puisque ce que l’on pensait être intime est partagé par des milliers de gens ; et en même temps c’est grisant, puisque ça révèle une sorte de seuil de folie commun. Tout ce qu’il y a de plus compliqué et de plus obscur au fond de votre cervelle aura toujours un écho chez quelqu’un. On n’est donc jamais seul et c’est une idée que j’aime bien.

Cela dit aussi une chose sur le réel aujourd'hui qui est envahi par le virtuel et la fiction : le succès des séries télévisées, l’omniprésence des ordinateurs, l'arrivée de la réalité augmentée... Le succès de votre travail vient-il de cette prise en compte de l'irruption du virtuel dans le réel ?

Comme si j’anticipais quelque chose qui va réellement arriver ? Je pense surtout qu’on a jusqu’à présent beaucoup hiérarchisé la culture. Il y avait la culture avec un grand C – la peinture, la littérature, le cinéma, etc. –, et quand j’étais petit, tout ce qui était dessins animés et jeux vidéo, ce n’était pas de la culture, même pas de la culture populaire. C’était de l’amusement, ce n’était pas acceptable socialement pour un adulte. C’était pareil pour la BD. J’en parle d’ailleurs dans mon dernier tome : je décris ce qui est acceptable socialement en tant qu’adulte et en tant qu’enfant. Les enfants qui ont grandi avec ces références et les ont aimées se sont retrouvés frustrés arrivés à l’âge adulte quand on leur a expliqué que ce n’était plus pour eux. Mais très récemment, il y a eu une acceptation globale et décomplexée de cette culture populaire, et maintenant, on assiste au processus inverse où tout le monde se dit geek, tout le monde joue à des jeux vidéo et revendique de lire des BD au même titre qu’on s’intéresserait au cinéma. Le côté honteux a disparu. Le personnage de mes Notes est un adulte de cette génération. Il assume complètement ce côté, non pas d’enfant attardé, mais d’adulte qui aime les dessins animés et les jeux. Et il me semble que cet aspect de sa personnalité trouve un écho dans pas mal de gens de cette génération.

Pour en revenir à votre intérêt pour la science, celle-ci vise, dans une vision positiviste des choses, à faire reculer l’inconnu, et donc à réduire ces zones d’ombres dont se nourrit l’imaginaire. Pourtant, dans vos albums c’est tout le contraire : elle nourrit la fiction.

La science éclaire certaines zones, mais elle nous place surtout face à des inconnus beaucoup plus grands. Tant qu’on croit que la Terre est le centre de l’univers et que le Soleil tourne autour, tout va bien, on a un univers clos et on n’a plus besoin de se poser de questions. Mais quand tout à coup on va dans l’espace et qu’on regarde ce qui se passe, on découvre que l’univers est un milliard de fois plus complexe que ce qu’on pouvait croire et pour moi, c’est ça la science : c’est l’inverse de la mort de l’imaginaire. Toute la littérature fantastique et de science-fiction est née de la science, car elle demande de l’imagination et elle provoque l’imagination. Quand on voit comment quelques photos de Mars peuvent nous faire rêver à de nouvelles planètes et de nouveaux systèmes solaires, et à imaginer la vie éclore sur d’autres mondes, c’est évident, et c’est sans fin. Si je n’avais jamais ouvert un bouquin de science, j’aurais déjà fini de faire de la BD depuis très longtemps. On dit qu’avant Jurassic Park, on comptait, en tout, une dizaine de crânes de tyrannosaures dans les musées. Après ce film, il y a eu un tel engouement pour la paléontologie qu’en quelques années, on en a retrouvé des centaines. C’est ça le pouvoir de l’imaginaire : c’est de mettre tout à coup une histoire sur quelque chose, tout le monde s’emballe, et on a envie d’aller plus loin. Le jour où l’Homme posera le pied sur Mars, ce sera un énorme gâchis d’argent et une prise de risques énorme en termes de vies humaines, mais en même temps, ce sera un véritable progrès parce que, du coup, tout le monde va s’intéresser à l’astronomie.

Et vous, ça vous dirait de vous entraîner pendant plusieurs années pour aller sur Mars ?

Je pense que ça commence à être un peu râpé pour moi : j’ai bientôt quarante ans. Je ne sais pas ce qu’ils en penseraient à la Nasa s’ils me voyaient débarquer en leur disant : « Coucou, je suis dessinateur, je veux aller sur Mars et dessiner des cailloux ! ». (rire) Avec un ami on plaisantait beaucoup à propos de ça quand on était aux Arts déco. On disait qu’on aimerait bien être le premier civil qui n’a rien à foutre sur Mars.

Vous êtes un passionné de phénomènes scientifiques. Auriez-vous un ouvrage à me conseiller ? Un ouvrage qui aurait inspiré votre travail ?

Si je ne devais en recommander qu’un seul, ce ne serait pas un livre écrit par un scientifique, ce serait Une histoire de tout, ou presque... de Bill Bryson. C’est un très bon livre de vulgarisation qui montre comment ont évolué la science et les scientifiques de manière extrêmement claire et drôle. C’est de l’anecdote, de la guerre de pouvoir, et de la science. C’est aussi un livre bourré de références : quand on a envie d’approfondir un sujet, on peut s’en servir de base.

Quelles sont vos sources d’inspiration littéraires ?

Surtout Ray Bradbury et Isaac Asimov, et aussi Terry Pratchett pour la fantasy. Ce sont tous des passionnés de science, et ils s’en servent pour nourrir leurs fictions. L’imaginaire nous sert à exprimer ce que l’on a peur de devenir et en même temps ce que l’on espère voir arriver. Cela peut même nous donner une sorte de but à atteindre. Si l’on prend l’exemple de Retour vers le futur où l’on pouvait voir des cinémas en 3D, des montres qui parlent et des voitures volantes, on se rend compte qu’on a placé tout cela comme objectif inconsciemment dans l’imaginaire collectif. Hier soir, j’étais dans mon lit avec un ordinateur qui fait l’épaisseur d’un magazine et qui me permet de lire, de jouer, de passer des coups de fil à l’autre bout du monde et de surfer sur Internet. Nous vivons dans le monde imaginé par les gens des années 80, un monde de science-fiction.

Pouvez-vous m’en dire plus sur le titre du tome 9 des Notes : Peu d’or et moult gueule ?

Il fait d’abord référence à cette crise de la bande dessinée que nous traversons en ce moment et à la détérioration du statut des auteurs. C’est aussi une référence à ce que je suis : un quadragénaire pas spécialement riche ou influent mais qui ouvre beaucoup sa gueule dans ses albums et sur son blog. Mais ce titre, c’est également un jeu de mot sur l’héraldique, l’art des blasons. Peu d’or signifie « peu de jaune » et moult gueule « beaucoup de rouge », ce qui donnerait un blason avec du orange, comme la couleur emblématique du blog et des cheveux du personnage.

Dans ce tome, la façon dont votre personnage représente sa relation à son identité en tant qu’adulte est intéressante : il se décrit comme étranger à lui-même, comme un enfant enfermé dans un costume d’adulte. Pourquoi ?

C’est un peu une révélation de la trentaine, quand on est vraiment sorti de l’adolescence : on se rend compte que les adultes n’existent pas. J’étais persuadé, enfant, que quand je serais adulte, je saurais comment fonctionne le monde et que je m’adapterais en fonction. Que je saurais comment payer des impôts et prendre une voiture, ce genre de choses. Et en fait, non. On reste toujours soi-même, c’est simplement notre corps qui grandit et qui vieillit. On réalise que tout le monde est comme nous. Je pense que cela a toujours été vrai, mais que ma génération en parle de manière beaucoup plus ouverte.

Pour conclure, pouvez-vous nous dire quels sont vos projets à l’heure actuelle ?

J’ai un projet de BD de science-fiction avec Lewis Trondheim, écrit et dessiné en collaboration avec beaucoup d’autres auteurs, comme Killofer et Davy Mourier. Mais je préfère attendre un peu avant d’en dire plus. Je travaille aussi sur un scénario de BD de science-fiction pour un copain, dans un format plutôt long. J’en suis à une cinquantaine de pages pour l’instant. Et juste avant la sortie de Peu d’or et moult gueule, j’ai aussi participé à Axolot.  Il s’agit d’un recueil BD d’anecdotes insolites et scientifiques. J’ai aussi réalisé une vingtaine d’illustrations pour un album jeunesse : Augie & the Green Knight. C’est Zach Weiner, l’auteur américain du blog Saturday Morning Breakfast Cereal, qui est à l’écriture. Il paraîtra en février.

 

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