Suivez-nous

FacebookRSS

Société

Ceci n'est pas qu'un tableau. Essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré

Couverture ouvrage

Bernard Lahire
La Découverte , 597 pages

La sociologie de l'art après Bourdieu
[mardi 27 janvier 2015]


Bernard Lahire propose de renouveler profondément les problématiques de la sociologie de l'art dans un ouvrage ambitieux malheureusement trop dense et indigeste.

Chacun se souvient probablement des conditions assez rocambolesques dans lesquelles La Fuite en Egypte de Poussin est arrivée au musée des Beaux-Arts de Lyon en 2008. L’incroyable épopée scientifique et juridique qui a précédé son acquisition vaut d’être rappelée à ceux qui l’auraient oublié.

En 1657, Nicolas Poussin peint une Fuite en Egypte au voyageur couché qui disparaît ensuite pendant plusieurs siècles. Dans les années 1980, plusieurs versions du tableau réapparaissent. Une première version, retrouvée en 1982 par un historien d’art britannique, Anthony Blunt, et publiée comme tableau autographe, est suivie quelques années plus tard, en 1986, de la réapparition, lors d’une vente aux enchères à Versailles, d’une seconde toile. L’attribution de la première toile à Poussin, non contestée dans un premier temps, conduit commissaire-priseur et expert à qualifier cette seconde toile comme simple copie d’atelier. Mais, dans les années qui suivent la vente de ce second tableau, une controverse commence à prendre forme, déclenchée par la publication en 1994 de la seconde toile comme tableau autographe, par un éminent historien d’art français, professeur au Collège de France, Jacques Thuillier – publication soutenue la même année par le tout nouveau président-directeur du Louvre à l’occasion de la grande rétrospective Poussin au Grand Palais. Autre sommité de l’histoire de l’art du XVIIe siècle, le Britannique Sir Denis Mahon entre à son tour dans le débat en défendant la première version. Une troisième version fait son apparition à la fin des années 1980 : pressentie comme potentiellement autographe par un historien de l’art britannique moins influent, Christopher Wright, elle est assez unanimement écartée par les plus éminents spécialistes.

Au cours des années 2000, la seconde toile gagne en légitimité et se rapproche du Graal : le statut de tableau autographe. La première version perd ses plus grands soutiens avec la mort d’Anthony Blunt en 1983, puis celle de Denis Mahon en 2011. La seconde toile est, à la suite d’un long imbroglio judiciaire entre les anciens propriétaires et les galeristes l’ayant acquise en 1986, classée « trésor national » par l’Etat français, et finit par stabiliser sa trajectoire au musée des Beaux-Arts de Lyon pour la modique somme de 17 millions d’euros.

Le dernier ouvrage de Bernard Lahire est consacré à l’analyse de cette histoire aux allures d’intrigue policière, et s’efforce de comprendre ce qui a bien pu justifier une telle débauche d’énergies, de controverses et d’argent pendant tant d’années. Qu’est-ce qui fait la valeur, demande-t-il, tant esthétique qu’économique, d’une œuvre d’art ? D’où vient cette aura attachée aux créateurs et aux œuvres ? Car si l’affaire ressemble à s’y méprendre à une intrigue policière, elle tient aussi du conte de fées. A l’instar du crapaud transformé en prince charmant, c’est ici une toile ordinaire qui se voit transformée en chef-d’œuvre, passant du statut de simple copie à celui de trésor national par la magie d’une expertise d’authentification. Magie de la transsubstantiation, alchimie sociale qui transforme le plomb en or, l’ordinaire en extraordinaire, le profane en sacré. Comme l’écrit Bernard Lahire : « La magie sociale est ici partout : les phénomènes d’envoûtement et de désenvoûtement successifs autour des objets, la magie blanche et la magie noire des actes performatifs qui qualifient ou disqualifient, font exister des choses en les nommant, ou encore les attitudes admiratives et révérencieuses à l’égard de l’objet sacralisé, la magie est omniprésente sans que personne pourtant ne la voie vraiment » .

Comme le suggère clairement le titre de l’ouvrage, l’ambition de l’auteur est de démontrer qu’un tableau est toujours plus qu’un simple tableau : il est un événement public, un enjeu politique, muséal, financier ou publicitaire, un capteur de dispositions et d’attention publique, un déclencheur d’une multitude de discours sur l’art, et surtout, une fois authentifié, il devient un objet magique disposant d’une aura toute particulière. Derrière l’art, il y a toujours tout autre chose que de l’art. Le propos de Bernard Lahire est de donner à voir, à travers l’histoire anecdotique d’un tableau, quelques structures fondamentales de nos formations sociales, en révélant notamment que le sacré n’a jamais disparu de notre monde, mais qu’il s’est transformé au point de s’être rendu invisible.  

L’enquête est donc fort ambitieuse dans son programme, et implique de la part de celui qui la met en œuvre de puiser dans les vastes domaines du savoir anthropologique, historique, sociologique, en allant au-delà, ou plutôt en deçà, de la sociologie des champs artistiques qu’avait élaborée Pierre Bourdieu en reconstituant le socle historique sur lesquels reposent les champs de production culturelle, afin de mettre au jour les limites dans lesquelles les jeux artistiques se jouent, les contraintes structurelles avec lesquelles les acteurs sont inconsciemment amenés à composer.

Mais si l’ambition qui anime l’essai est par elle-même remarquable, sa réalisation l’est bien moins, car elle donne lieu à un ouvrage très touffu et indigeste de presque 600 pages, où les considérations théoriques se taillent la part du lion et semblent se développer sans lien précis avec ce qui constitue pourtant l’objet (ou le prétexte) de l’enquête, auxquelles, qui plus est, l’auteur donne la forme littéraire particulièrement revêche d’un appareil de propositions accompagnées de leurs scolies, sur le modèle improbable de l’Ethique de Spinoza. L’érudition de l’auteur n’aide guère, il faut le dire, à le suivre dans sa réflexion, où se croisent de nombreuses références plus ou moins hétéroclites (dont sont étonnamment absents les philosophes, pour lesquels l’auteur ne témoigne d’aucune générosité herméneutique : les remarques concernant Michel Foucault, Bruno Latour, Jean-Luc Marion, etc., sont toujours défavorables), dont l’accumulation même finit, sinon par égarer le lecteur, du moins par le lasser.

 
Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

6 commentaires

Avatar

Romuald

27/01/15 11:50
C'est drôle. L'auteur de compte rendu est philosophe et trouve revêche la forme spinozienne que prend l'argumentation de Lahire dans ce livre. C'est embêtant pour un philosophe de caler sur Spinoza. Et puis il critique l'érudition de l'auteur ! A quand un compte rendu qui reprocherait à l'auteur d'être trop cultivé
Pour avoir terminé la lecture du livre hier, je peux dire que les deux premières parties sont totalement en lien avec la troisième, assez bien résumé dans les 3/4 de ce compte rendu. Ne pas le comprendre c'est passer à côté des grandes questions que soulève l'auteur.
Bref, il faut éviter de confier les ouvrages à des gens qui n'ont pas le niveau pour les comprendre.
PS : une faute aussi dans le compte rendu sur Foucault qui n'est pas cité négativement systématiquement par l'auteur.
Avatar

Grard Loiset

27/01/15 12:48
Je suis un lecteur fidèle de Bernard Lahire depuis à peu près les débuts de cet auteur (ce qui ne me donne aucun droit particulier à m'exprimer à son sujet, je le concède). Simplement, je dois avouer que j'ai été déçu par son dernier ouvrage, comme l'a été visiblement le rédacteur de ce compte rendu, mais pour d 'autres motifs que les siens. J'ai été gêné moi aussi par le caractère assez asphyxiant des références amoncelées, mais le plus gênant est ailleurs à mon goût. Alors qu'il y avait un bel équilibre entre l'élaboration théorique et la dimension descriptive et empirique propre à toute enquête sociologique, ce bel équilibre est rompu ici, ou en tout cas n'a pas été trouvé par l'auteur avec autant de réussite que dans ses précédents ouvrages. Le lien entre les deux premières parties (théoriques) et la troisième (plus empirique) m'a paru à moi aussi faible et artificiel. L'auteur du compte rendu a raison sur ce point. Il est d'ailleurs déplacé et mesquin de lui reprocher de "ne pas avoir le niveau" (vocabulaire enfantin) et de ne pas avoir compris le livre. Le livre a été lu et, à mon sens, compris, mais, comme moi, il ne l'a pas jugé réussi.
Avatar

Je suis Charlie

27/01/15 14:46
Désolé mais très mauvais compte rendu de cet ouvrage qui est passionnant du début jusqu'à la fin. oui c'est très érudit oui c'est très cultivé C'est un ouvrage Rare aujourd'hui dans l'univers des sciences humaines et sociales. Il est normal qu'il déroute certains mais j'espère qu'il trouvera ses lecteurs; lisez le pour vous faire un avis personnelE
Avatar

kingelisabeth

27/01/15 22:14
Un compte rendu qui frôle la malhonnêteté intellectuelle : la thèse centrale de l'auteur n'y est pas même mentionnée! Ce que l'auteur du compte rendu appelle des "considérations théoriques" sont pour moitié historiques et non théoriques. Et faire de l'érudition un défaut est quand même le comble de l'anti-intellectualisme. Pour ceux qui veulent un autre son de cloche, ils peuvent écouter "La grande table" sur France Culture consacrée à l'ouvrage. L'historien médiéviste Patrick Boucheron y a trouvé l'ouvrage "admirable". Qui faut-il croire ? Un philosophe de l'écologie et de l'animalité qui fait un compte rendu partiel et partial ou un historien des plus sérieux qui a travaillé sur l'art ? Que chacun se fasse une idée en tout cas en lisant l'ouvrage.
Avatar

Zoro

28/01/15 07:02
Je suis en train de lire le livre parce que la sociologie de l'art m'intéresse : c'est ASSOMMANT ! Le livre m'est tombé des mains. Il va falloir que je me force pour le finir, si j'y arrive...Je comprends les critiques adressées par l'auteur du compte rendu (ce qui est drôle, c'est qu'on l'insulte à la première occasion : malhonnête, pas le niveau, philosophe de l'écologie, etc., alors que je vois en lisant la fiche qu'il a travaillé sur Kant et Husserl, et qu'il a pas mal de diplômes : s'il a réussi à lire Kant et Husserl, je pense qu'il devrait s'en tirer avec Lahire!) : le système de références brouille la lecture, la gêne, en retarde la progression. Ce n'est pas le fond même du livre qui est en cause (c'est ambitieux, théoriquement intéressant), c'est la forme qui est ratée. Le livre est loin d'être mauvais, et personne ne dit cela au reste, mais il est mal foutu - un peu comme ces films trop long dont le réalisateur n'a pas voulu retirer une ou deux bobines au montage.
Avatar

Amlie

28/01/15 08:44
Wittgenstein : trop dense et indigeste
Kantorowicz : trop dense et indigeste
Bourdieu : trop dense et indigeste
Piketty : trop dense et indigeste
Vive les livres trop denses et indigestes !

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr