2 août 1914, partant au front, confiant, le lieutenant Charles Péguy dit à l’un de ses camarades : « Tu les vois, mes gars ? Avec ça, on va refaire 93. » La guerre pour laquelle ils partent, « hussards de la République » ou bohèmes, dont ils rêvent, chasseurs à cheval et dragons (Bernanos, Bertrand, Dullin), est celle des soldats de l’An II ou grognards de l’Empire. Chevaux, casques à cimier et queue de cheval, plumet, pantalon garance, fourragère, guêtres, sabre au clair, épée, cavalcades … Or le nouvel arsenal allemand crée l’hécatombe : le premier mois est terrible, 85 000 tués dans la bataille des Ardennes. Le 22 août a été le jour le plus meurtrier du conflit : 27.000 soldats français sont tombés sous la rampe de feu ennemie. Le 5 septembre 1914, à Villeroy, Péguy, le poète paysan de 41 ans, debout, pointant le sabre vers l’ennemi, exhorte ses hommes à avancer. Une balle l’atteint en plein front – ce trou à la tête symbolise la violence destructrice faite à la culture, au meilleur de notre humanité. Les 6-7 septembre, pour la bataille de la Marne, Paris mobilise ses taxis. Le 10, les Allemands n’avancent plus ni ne reculent : c’est la guerre de position défensive, où chaque camp creuse ses tranchées et son réseau de boyaux. Les deux fronts s’enterrent face à face pour durer. La cathédrale de Reims est en feu. Le 22 septembre, à Saint-Rémy-la-Calonne, le lieutenant Henri Fournier, 28 ans, est tué avec deux officiers et dix-huit hommes – malgré toutes les recherches effectuées, leurs corps ne seront retrouvés que 77 ans plus tard. Un an plus tôt, Le Grand Meaulnes lui valut le prix Goncourt. Le 30, Ernst Stadler (premier traducteur de Péguy en allemand) tombe près d’Ypres.
 
Ni ces écrivains, ni Adrien Bertrand , auteur de L’Appel du sol, n’ont eu le temps de témoigner d’une guerre dont on sait, dès lors, qu’elle sera longue, meurtrière, sous ses frappes massives et aveugles.
Le 11 novembre, de la Somme à la mer du Nord, la ligne de front se fixe sous les tirs, les bombardements intenses, dans la boue et les intempéries. Il faut tenir. Quatre années durant les opérations se concentrent sur onze départements du nord-est, complètement dévastés.
La France, sous le choc, n’est pas préparée à de tels massacres de masse, techniques, chimiques, industriels. Devant ce combat sur terre, sur mer et aussi aérien et sous-marin mobilisant les cinq continents, c’est la sidération.

Sous le feu

14-18 marque l’entrée en guerre des intellectuels : la plupart de ceux en âge de porter les armes sont mobilisés et 15% des écrivains combattants français et allemands sont des engagés volontaires. Ils paient un lourd tribut – du tout premier, le pacifiste Jean Jaurès, à la veille de la mobilisation, au poète Wilfried Owen tué à quelques jours de l’Armistice, à l’engagé Guillaume Apollinaire chantre de la guerre, enterré le 11 novembre 1918. L’Anthologie des écrivains morts à la guerre, parue en 1924 , recense les écrivains français morts au front ou des suites de leurs blessures. En tout 560.
Le conflit fait couler beaucoup d’encre. Dès le début, il suscite une marée d’écrits. En Allemagne, un million de poèmes sont envoyés à la presse les premiers jours, par tous. L’élan patriotique initial s’est vite éteint, sauf pour Barrès  qui le claironne durant toute la guerre. L’expression va-t-en-guerre, l’héroïsme d’un autre temps, passent peu à peu à la désillusion, puis à l’engagement pacifique, internationaliste. Les journaux de tranchées, à petit tirage, se multiplient dans les deux camps. Parmi les combattants qui écrivent aux leurs, qui tiennent leur journal ou leur carnet de route, certains prennent la plume, désireux de dire leur guerre, de témoigner pour leurs camarades disparus. L’arrière veut savoir ce que vivent leurs soldats. Des éditeurs créent des collections, appellent des témoignages. Les Poilus ont la parole.

Pour les intellectuels au front, c’est l’effroi : un crime contre la civilisation, la science. Cette guerre change la nature même de la guerre. La déshumanisation, la peur, la stupeur, l’obéissance annihilent la réflexion, figent la pensée. Face à la déroute du sens, au chaos, à la béance, sera-ce le silence ou le cri ? « La réalité de la guerre fait voler en éclat le cadre interprétatif fourni par l’idéologie dominante. Devant cette remise en question du sens donné, l’écriture personnelle – des lettres , aux carnets, des journaux aux mémoires, des notes aux œuvres plus littéraires – se présente comme un effort pour construire ou reconstruire une signification qui manque, permet de dégager un espace de survie affectif et mental où un sens est encore possible, un lien avec cette humanité que la guerre met en miettes. » 

Taire. Opposer le silence à la censure. Certains par dignité de l’humain refoulent leur guerre ou la réservent à la correspondance ou aux journaux . On prend des notes qu’on rédigera plus tard si l’on survit : G. Duhamel, Pergaud, Genevoix très fin observateur . Témoigner, dénoncer… l’écriture devient une arme .

Ecrire l’inouï et l’injustifiable de la guerre, tel l’infirmier Cocteau dans ses poèmes, qui célèbre son ami Roland Garros abattu en plein vol, ou plusieurs poètes anglais, dont Owen, ou l’officier Von Unruh qu’enivre « le parfum de métal » des explosions, Apollinaire pour lequel les fusées offrent une forme éclatée, des images et des sensations inconnues . Dans Cent visions de guerre, Julien Vocance exprime la fulgurance par la forme brève du haï-kaï . Ernst Jünger trouve son inspiration dans le feu des combats. Englués quatre ans dans l’enfer du réel, il s’agit de saisir cette action collective menée à l’extrême de soi et de tout sens, de déjouer le chaos. Ainsi, le conflit suscite-t-il une formidable prise de parole des combattants. L’édition, multipliant les collections, accueille tous les genres : épique, satirique, poésie classique et nouvelle, pamphlet, essai. La plupart des lettres, journaux, carnets de poilus sont restés intimes, quelques-uns de ces inédits seront découverts et publiés longtemps après.

Cinq prix Goncourt seront décernés à ces récits : en 1914  à L’Appel du sol d’Adrien Bertrand ; en 1915, à Gaspard de René Benjamin ; en 1916, Le Feu de Barbusse marque un tournant dans la représentation (culturelle) de la guerre ; en 1917, à La Flamme au poing d’Henry Malherbe ; en 1918 à G. Duhamel pour Civilisation. Côté allemand, Fritz Von Unruh, E. M. Remarque, avec A l’Ouest rien de nouveau, obtiennent le Prix Kleist, en 1914 et 1929. La poésie retient davantage les Anglais.

Chaque combattant porte en lui la marque indélébile de l’horreur. Un Jean Guéhenno, parmi tant d’autres, restera révulsé. Pour ceux de l’arrière, à distance de cet enfer, l’horreur reste une abstraction. La censure et la sidération ne permettent pas de rendre l’ampleur du sacrifice et des souffrances. Il faut recourir à la fiction pour faire comprendre la réalité du feu, pour témoigner, s’en distancier, pour évoquer les camarades tombés. A l’indicible de l’horreur s’ajoute l’absurdité, décrite par Gisèle Bienne . Après la guerre, les écrivains et les combattants désireux de témoigner seront pacifistes.

Certains refusent de dire l’horreur : Louis Barthas , conscience en éveil, lui concède trois lignes. René Benjamin pleure plus des idées que des camarades perdus. Adrien Bertrand débat gravement sur le devoir et l’honneur des officiers qui vont au-devant de leurs hommes.  
D’autres la décrivent avec force détails, dans l’ambivalence de l’effroi et du dépassement. Pierre Schoentjes analyse ces poétiques de l’horreur qui la font revivre pour la conjurer, celle-ci frôlant l’extase (fusées, ivresse, expérience limite). Ces témoins veulent informer sur la réalité des cadavres entassés, démembrés, qui se décomposent dans la boue, et les rats, les odeurs. « L’obus roi », l’enfer, la barbarie et le chaos. Ne rien cacher pour que cela ne se reproduise plus ; mais tel étalage du morbide devient une subversion du pacifisme. Ainsi Charles Delvert, Paul Truffeau dans leurs carnets du front, ou le frère Martial Lekeux, René Naegelen, prennent-ils le parti d’un réalisme cru afin de susciter l’émotion, de renseigner sur la noirceur de Bellone, et de servir la paix . Mais l’outrance, la complaisance pour l’ignoble, jusqu’au voyeurisme d’un Louis Dumur, sont insoutenables. Car la dénonciation horrifique peut produire des effets pervers, pouvant aboutir au rejet du postulat pacifiste et susciter chez de jeunes lecteurs l’envie de se battre, de se dépasser. Le combat, l’action, la camaraderie exaltant la virilité, l’héroïsme, peuvent procurer une sorte d’ivresse et de liberté (Jünger) . Pierre Chaine, dans Les Mémoires d’un rat (1917), dénonce cet étalage : il attaque la guerre par l’ironie qui donne toute sa place à la raison. Descriptions macabres, tableaux douloureux sont inutiles pour apprendre la guerre : ils attisent une curiosité malsaine, et l’homme s’habitue à l’insoutenable.  

La psychologie déserte le roman de guerre, ainsi dans La Fleur au fusil de Jean Galthier-Boissière, Clavel soldat de Léon Werth. Les hommes, saturés d’horreur, physiquement et moralement épuisés, coupés de leurs préoccupations personnelles, exposés aux intempéries, aux maladies, à l’inconfort, à la violence, s’habituent à la férocité : ils échangent des plaisanteries macabres.

Une langue du chaos s’invente. Le vocabulaire des Poilus mêle argot parisien et tous les patois à la furie des armes. Pour dire l’irreprésentable, certains auteurs adoptent l’argot des tranchées, brutalisent et mutilent la langue détournée, contre la censure, sapant mensonge et bêtise. Le rire et l’humour noir comme adjuvants empêchent de succomber à l’horreur. Le mordant d’une expression métissée, camouflée, se libère au profit d’une mètis – qui sert l’intelligence d’une fraternité d’armes, un front (bâillonné) du refus. Céline, s’en servira. Un peu Barbusse.

On critique, on dénonce, on déclare la guerre à la guerre : Hommes en guerre de Latzko , Le Feu de Barbusse, Le Grand Troupeau de Giono, La Guerre et la patrie d’Armand Charpentier qui multiplie l’insoutenable, La Percée de Jean Bernier, futur rédacteur de Clarté. Dorgelès fait alterner la douleur et les moments d’accalmie. Il faut dégoûter les hommes, détourner les jeunes générations, servir la cause pacifiste, déjouer la propagande. Les Propos d’Alain appellent à rester libre d’esprit – tel Barthas, trop lucide et critique pour se soumettre.

L’écriture maîtrisée dit et opère une catharsis. Maurice Genevoix, le Dr. Max Dauville  dénoncent la complaisance dans l’horreur ; le tragique de la guerre n’a pas le goût de l’aventure ni du romanesque. Ceux-ci, en témoignant, rappellent que la vie est plus forte : ils ont vu, vécu l’enfer et, survivants, ils peuvent témoigner pour ceux qui ne sont plus.  Rien ne pourra donner la sensation d’un champ de bataille. Tout a déjà été écrit, l’expérience, la souffrance et les blessures demeurent indicibles. L’émotion, le changement ne viendront pas du quantitatif (toujours plus de sang, de cadavres, d’obus), mais une épiphanie surgit soudain d’un visage meurtri, des brancardiers emportant au loin une civière, de l’échange d’un regard ou d’un bidon d’eau – menus signes de vie, d’une beauté, qui insistent. Pour Roger Martin du Gard, horreur et guerre vont de pair. Décrire la cruauté est vain. Pour Elie Faure, il n’y a aucune leçon à tirer de l’horreur, de la douleur . La vérité se trouve entre ces deux pôles : inhumain, héroïque. Pour Jean Norton Cru, la crédibilité des combattants qui veulent témoigner est sujette à caution : « Il ne suffit pas de dire tout le mal possible de la guerre pour servir efficacement la cause de la paix ». L’authenticité historique exige un témoignage précis, objectif ; il bannit la fiction, les effets littéraires.

Or le compte-rendu le plus fidèle d’un combat serait tout de même inopérant ! L’expérience, l’épreuve modifie un sujet, sa sensibilité et ses processus de penser s’altèrent : la guerre change les hommes. Cette mutation irrémédiable dans la conception du monde et des hommes a été décrite par le pacifiste hongrois Andréas Latzko, en 1917 .
Le Guerrier appliqué de Jean Paulhan décrit un processus de changement de personnalité, au cours d’un douloureux apprentissage de la vie. Epreuve existentielle, découverte de soi, des autres, bouleversement des valeurs. Il faut aussi faire front à l’incompréhension des civils ; bien des couples ne résistent pas à la séparation, aux changements. La femme découvrant son rôle social s’émancipe. Dorgelès, Apollinaire éprouvent la perte d’un amour. Le Diable au corps de la jeunesse, d’un Radiguet, hante le combattant marié.

La découverte d’hommes venus de tous les horizons convoque le regard social. On fraternise dans les tranchées, le faire d’une tranchée à l’autre vaut d’être fusillé par les siens. Qui est l’ennemi : mon semblable, mon frère ou Le Boucher des Hurlus ? Elargissant leur expérience humaine, les intellectuels – Werth, Pergaud, Barbusse, Léger, Alain, qui choisit de servir parmi eux – parlent des hommes du peuple qu’ils côtoient. Dorgelès, épouvanté au début, se sent seul, puis il est adopté. La tranchée supprime les barrières de classes .
  
L’écrit témoigne aussi du sort des prisonniers . Le regard médical se penche sur les corps, les blessés. Le médecin Georges Duhamel inscrira le nom, le visage, les souffrances des Martyres. Pierre-Jean Jouve, dans un récit qu’il reniera, Hôtel-Dieu (1917) relate son expérience d’infirmier. Les docteurs Albert Martin, Louis Maufrais consignent leur expérience de l’urgence , Vera Brittain publiera ses souvenirs d’infirmière . On décrira Marie Curie et sa fille Irène qui mettent en place « les petites curies », un service de radiologie roulant sur le front. Malades et blessés témoignent aussi : tels Hemingway, L’Adieu aux armes ; Georges Scapini, aveugle en 1915, écrit dans L’Apprentissage de la nuit, son combat, sa blessure, et Robert Graves, revenu à la vie . Le XXe siècle, éclat et convulsions, science et fureur, émerge de Minuit.

Contre l'oubli, faire entendre la Paix

A l’heure de l’Armistice, la victoire est amère. 65 millions d’hommes ont porté les armes sur les cinq continents. Dix millions de vies ont été sacrifiées dans tous les camps. Sur huit millions et demi de Français mobilisés, un million et demi sont morts. Deux millions d’Allemands. Soit 60% des hommes de vingt à soixante ans. Parmi les vingt millions de blessés beaucoup, mutilés, gazés, mourront de leurs blessures – parmi eux Apollinaire trépané, Louis Delluc et Riccioto Canudo aux poumons brûlés, et, blessés à jamais, Henry Malherbe, Célestin Freinet gazés, Blaise Cendrars amputé du bras droit, Céline, Léger, Masson, Jean Renoir, Alain. La guerre a fait naître des auteurs parmi les combattants : Joe Bousquet naîtra à la poésie, à l’écriture de la blessure qui l’a laissé paralysé à vie dans sa chambre, lieu de réunions littéraires à Carcassonne, rue de Verdun, où viendra son ami Max Ernst. La guerre laisse six cent mille veuves et 760 000 orphelins (citons parmi eux René Char, Jean Vigo, Claude Simon, Marguerite Duras, Roland Barthes). La guerre a ouvert la brèche à la plus grande pandémie mondiale : une pneumonie atypique qui tuera encore vingt-cinq millions de victimes affaiblies par les privations. Survit un homme pour sept femmes. « Les sacrifices endurés en valaient-ils la peine ? » interrogera un vétéran dans les années 1990.

Après le choc, à partir de notes, vient la réflexion. La conflagration qui marque la défaite de la civilisation et fait voler en éclat l’idée de progrès a ébranlé la raison. Pour Paul Valéry, déclarant « Nous autres civilisations, nous savons que nous sommes mortelles »  , pour Henri Bergson  , pour Thomas Mann  , la modernité semble malade. Freud décrira son mal dans Malaise dans la civilisation, avec le déchaînement des forces refoulées, de l’énergie d’Eros retournées au profit de Thanatos. Dès 1918, si Cendrars avoue : J’ai tué, il assiste Abel Gance pour son film, J’accuse. Il faut en finir avec les canons. Des consciences s’élèvent qui observent et dénoncent la montée des périls ; parmi les voix du pacifisme européen, Bertrand Russell, Thomas Mann , Alain déclarant la « guerre à la guerre »… Paraissent les textes de Giono, Martin du Gard, Duhamel, Genevoix, Romain Rolland, Cendrars, E.M. Remarque, Von Unruh, Ernst Johannsen. Les artisans de la paix œuvrent pour une Société des Nations. L’idée d’Europe et de cosmopolitisme se forge. On pose déjà les bases d’une réconciliation avec l’Allemagne désarmée. Mais la nouvelle carte géopolitique et les conditions de l’Armistice portent en germe les dés/équilibres et conflits à venir. Si l’Europe a la nostalgie d’avant-guerre, l’esprit de revanche s’installe en Allemagne.

Dans le pays bouleversé, rien ne sera plus comme avant. Des villes sont détruites et plusieurs communes rayées de la carte. La zone rouge dévastée, contaminée, reste interdite . La France rurale exsangue connaît l’exode ; des villages sont abandonnés. Fallait-il cette atroce saignée pour quitter le siècle déclinant ? Jean Guéhenno résume ainsi la guerre honnie : « Quelques vieillards ligués pour tuer la jeunesse Européenne » ; Edgar Morin partagera cette vue dans La Nature humaine. On découvre alors que le progrès du bien s’accompagne d’un mal accru. La « civilisation mortelle », sa démesure, son déchaînement prométhéen a pour ombre la barbarie. La prise de conscience politique dénonce les faiseurs et financiers de guerres. On décrie la société déshumanisée, créée par une éducation fondée sur l’endoctrinement, par la production de masse mécanisée, par l’assujettissement d’individus sans esprit critique ni état d’âme. L’économie, le scientisme, la technologie, l’industrie au service de la concurrence, de la guerre sont critiqués.
 
Le camp allié ne veut pas oublier. Ni les morts, ni les sacrifices. Les commémorations, monuments, devoirs de deuil, de mémoire se succèdent. Mais y a-t-il des leçons à tirer de la guerre ? Plus rien ne sera comme avant après ce bouleversement dans les esprits. Et pourtant rien ne change. On n’écoute pas ceux qui ont donné leur jeunesse, leur sang, leur vie pour quitter le monde ancien. Chacun refoulant son mal-être doit reprendre sa place, son poste, son rang, et les femmes regagner leur foyer. N’obtenant pas les droits civiques, les Françaises restent mineures devant la loi. La politique nataliste veut repeupler le pays. Beaucoup ont le sentiment d’avoir été floués. En 1919, Les Croix de bois de Roland Dorgelès n’obtiennent pas le prix Goncourt, décerné à Marcel Proust. C’est un signe du temps qui impose de vivre maintenant avec intensité et frénésie. Les Années Folles pressent à vivre le champ du possible et à explorer ses limites. Déjà la répression revient : en Allemagne, la révolte spartakiste est matée dans le sang ; en France, dès 1920, l’armée tire sur les mineurs et cheminots en grève. Et bientôt la guerre, celle du Rif et les gaz, revient.

Revenir à soi, à la vie ? Le retour est impossible pour ceux-là qui connaissent l’enfermement. Celui de la folie dont témoigne Moravagine. On emmure les souffrances, on méconnaît le traumatisme subit, on ignore les commotions et les blessures invisibles, on cache les grands mutilés (Johnny got his gun, de Trumbo Dalton, 1939), les « gueules cassées » (que Marc Dugain révèlera en 1981 dans La Chambre des officiers) – ce demi-million d’infirmes reclus à vie porte le visage monstrueux de la guerre, souffre dans sa chair les dommages physiques et psychiques du combat, et, avec la hantise de survivre, l’épreuve du regard des autres. La perte d’identité inspire à Giraudoux Siegfried et le Limousin, et l’amnésie à Jean Anouilh Le Voyageur sans bagage. Il y a aussi les névroses post-traumatiques, les sociopathies, les phobies. Celles qui déclenchent la révolte solitaire : le suicide (comme celui de Jacques Vaché ), la délinquance ou marginalité (Raboliot), l’addiction aux drogues, à l’alcool (Cocteau, Crevel, Artaud, Bousquet), le retrait, la conversion. C’est la « génération perdue » des Américains, ce sera la révolte des lycéens rémois du Grand Jeu, jeunes intellectuels lucides grandis au milieu des ruines.
 
Pour les autres, il y a les chemins d’un lent retour à la vie, à la vie civile, d’une réconciliation avec le monde qui s’est passé d’eux pendant quatre ans. Maurice Genevoix célèbre la vie et le retour à la liberté. Giono chante les forces de Pan. Il dénonce pour sortir du cycle infernal et destructeur. Entre les deux guerres, il parie pour un sursaut paysan, une décroissance et une révolution verte. Contre le machinisme, Ford, l’argent-roi, les villes tentaculaires, il faut revenir aux microsociétés pastorales, pacifiques, autosuffisantes, à une vie sobre et aux joies simples, aux « vraies richesses », au bon sens et à la mesure (Cycle de Pan) ; il initie les rencontres du Contadour très suivies.

Construire la paix exige de se battre. Lutter contre soi, ses pulsions. Alain, maître à penser de la jeunesse  exhorte à la liberté d’esprit. Le combat à mener est intérieur, contre le désir de dominer et de se soumettre, contre les pouvoirs. Par ailleurs, la psychanalyse, la psychologie des foules, la psychologie des profondeurs mettent à jour l’inconscient personnel et collectif. Il faut battre l’ignorance et les duperies.

L’entre-deux guerres multiplie l’engagement et les luttes collectives, les batailles sociales. On refuse les mensonges et l’endoctrinement des institutions (école, église, armée), la manipulation de la société de classes et la propagande des totalitarismes. Politiquement, il s’agit de défendre la liberté de penser et les libertés, d’exercer son droit de citoyen et d’émanciper la femme. On dénonce la « fausse paix » qui endort et asservit. Les refus d’obéissance, l’insoumission, l’objection, les révoltes multiformes, libertaires, ouvrières, les revendications syndicales s’expriment. Giono en appelle à la désobéissance civile. Benjamin Péret publie Mort aux vaches et au champ d’honneur.
Le coude à coude avec des appelés de tous les milieux, paysans, ouvriers, employés de toutes les provinces, des colonies, alliés, a fait naître un universalisme. La pensée se mondialise. Romain Gary écrit Une éducation européenne. Les luttes pacifistes ou politiques s’internationalisent : communisme (Bernier, Guéhenno, Barbusse), anticolonialisme, unanimisme (R. Rolland). Dada, surréalisme (Breton, Péret, Ernst, Eluard, Aragon, Masson), futurisme, orphisme, cubisme (André Mare, Léger ), ces mouvements d’avant-garde lancés par de jeunes créateurs démobilisés sont sans frontières, ni entre les arts ni entre les genres, la prose se fait poétique, la raison se nourrit du rêve, et ils attirent des femmes et des hommes de tous pays, toute origine. L’expérience du jeune André Breton comme interne en psychiatrie à Saint-Dizier, puis, avec Louis Aragon, Fraënkel au Val de Grâce, leur a révélé le langage des délires, l’automatisme, les associations spontanées – de ces confrontations naîtront L’Immaculée conception. Le sens, l’équivocité sont mis à l’épreuve du non-sens. En 1924, Breton retrace l’itinéraire de son mouvement, issu de l’épreuve de la guerre dans Les Pas Perdus .

Comprendre pour prévenir. Entre les deux guerres, l’histoire officielle, « à l’ancienne », privilégie les documents et les plans de l’Etat-major, les dates et rapports des campagnes. L’historien ne sait pas discerner dans les témoignages vécus. Or, peu de Poilus se reconnaissent dans ces comptes rendus abstraits. Certains éditent leurs carnets de route ou prennent la plume pour raconter les hommes dans la boue, sous la mitraille et les obus ; pour faire revivre les camarades perdus. Ils désirent combattre les interprétations et les révisions, lutter contre les idées reçues : que seul le patriotisme a tenu les Poilus et explique leur ténacité. Dans chaque camp, les appelés, endoctrinés dès l’école, jeunes hommes rendus vulnérables loin de chez eux, maintenus sur le front dans une situation d’insécurité permanente, contraints, affaiblis, ont pu être enrégimentés, manipulés, amenés à consentir, à obéir, à tuer ou être tué selon un mécanisme d’emprise mentale légitimé par l’institution martiale et la société.

Peut-on évaluer la part de mensonge dans la construction officielle ? Un souci de vérité mène la quête de part et d’autre. Les Poilus ne veulent pas qu’on s’approprie, qu’on falsifie leur guerre. Par des relations anonymes, en attribuant la gloire et les honneurs au Haut Commandement, aux généraux, en oubliant les morts et leur sacrifice. De l’autre côté, le soupçon vise une mémoire révisionniste et faussaire, des souvenirs arrangés, l’exagération, les accusations injustes.

Quel crédit accorder aux récits ? A la parole donnée aux Poilus avec sa part d’oubli, d’omissions, de rectifications, de perte des traces ? Face à la prolifération d’écrits, Jean Norton Cru, dans Témoins, a fourni pendant dix ans un travail de synthèse inégalé, édité en 1929. Mû par un souci de vérité, il a voulu trier dans cette production pour laisser place aux vrais acteurs. Pour ce critique intransigeant, il ne faut pas faire de littérature avec la guerre. S’il n’est pas pacifiste, il veut dissuader toute tentation belliciste. Pour comprendre la nature de la guerre, éviter son retour, il exige une rigueur de penser, une tenue d’écriture de la part des témoins, et des récits authentiques fondés sur des critères de vérité : précision des dates, lieux, événements, noms vérifiés. Il s’oppose à la vulgarité, aux violences, aux excès. Son analyse d’un grand intérêt suscite une vaste polémique . On fait le procès d’un homme désireux de démasquer les faussaires et de dénoncer les premières formes de négationnisme qui trahit l’expérience de la guerre. On critique sa méthode simpliste, réductrice, son exigence de réalisme qui condamne des récits appréciés par les ex-combattants. Chaque combattant est en droit de raconter sa guerre.

Les témoins passent outre. Genevoix se fait un devoir d’écrire la guerre honnie pour ceux qui se sont tu. Bravant le tabou, en 1930, Gabriel Chevallier ose dire La Peur qu’a éprouvée chaque combattant – peur multiforme : en première ligne dans la boue, sous le feu, peurs de flancher dans l’attaque, de souffrir, de mourir, de tuer. Dans l’omniprésence de la mort, on partage une communauté de la souffrance – quand l’arrière ignore cette situation, quand la censure veille. Il y a la désinformation, l’absence de vision d’ensemble, les rumeurs de l’arrière, les fausses nouvelles, les croyances dans les lignes, la peur de l’espion. En 1932, le Voyage au bout de la nuit, « roman sans foi ni loi » déchire un voile, force l’homme à regarder sa mort en face : « Le roman de Céline n’est pas une réponse – mais une fenêtre ouverte sur l’irregardable de la guerre et sur ses avatars (colonisation, taylorisme, aliénation sociale) » . Dans Le Conteur (1936), Walter Benjamin dit la difficulté de transmettre l’expérience de la guerre, alors qu’Alain publie ses Souvenirs de guerre, en 1937. Outre-Rhin, où le ressentiment tourne à la haine, on cherche des boucs émissaires à la défaite, à la crise. C’est la flambée nationaliste, raciste, anticommuniste, belliciste qui va ramener le péril. Les Allemands pacifistes vont devoir s’exiler (tels Thomas Mann, Georg Wilhelm Pabst, Alfred Döblin, Fritz Von Unruh, déchu de sa nationalité allemande en 1939), ou périr dans les camps. La crainte d’un nouveau conflit rouvre les plaies, Cendrars rédige La Main coupée. A la déclaration de la guerre le pacifisme de Giono, de Benjamin Péret leur vaut la prison.
 
De la fin des années 1930 jusqu’aux années1980, suit un long « silence », une occultation. Tout est-il dit ? Les horreurs de la Seconde Guerre, et ses cinquante millions de morts, ont dépassé en barbarie et en ampleur celles de 14-18. La Première Guerre mondiale avait fait l’union nationale, la seconde a opposé deux France. Face à ceux qui capitulent, le sursaut de la France combattante, contre la collaboration, l’esprit de résistance. « Le plus jamais ça ! » ne vise plus la guerre, mais la défaite ! La Libération est suivie du déclin des nations de l’ancien monde. Deux ans après Aurélien où Aragon revient sur la guerre et sa jeunesse, paraissent en 1946 La Main coupée et La Fin d’un monde de Blaise Cendrars.

L’après-guerre voit l’émergence des deux blocs ennemis - USA, URSS. L’affrontement est moins national qu’idéologique : impérialisme et communisme sur la paix du monde par la menace nucléaire. Pour les pays meurtris, il s’agit de reconstruire, de moderniser, de bâtir l’Europe. La décolonisation est en marche (la France, hantée par le déclin, en proie au syndrome de la défaite, divisée pour et contre l’universalité des Droits de l’homme reprend les armes). Les actes de résistance, de désobéissance civile, finiront par rendre légitimes la clause et l’objection de conscience. La paix, la non-violence sont une lutte.

La transmission

Signalons, entre ces dates, concernant le premier conflit mondial, les souvenirs de Georges Duhamel et de Jean Guéhenno, La Mort des autres (1968) ; Lazare, d’André Malraux (1971), les Entretiens d’André Masson publiés en 1982.

Le long travail, de deuil, d’enfouissement permettant une résilience est impossible sans les mots ; n’ayant pu être accompli par les ex-combattants, les questions et la douleur se sont transmises, lancinantes. Après le désir d’oubli, la troisième génération prend en charge les non-dits, l’inquiétude. On recueille, ému, la parole des derniers poilus, des derniers témoins vivants de tous les fronts, de tous les continents. Leur souffrance est enfin reçue, tardivement entendue avec compassion, dans une reconnaissance collective s’attachant à mettre des noms, des visages à ces hommes, à garder des traces. Avec l’ouverture des archives, documents et dossiers ressurgissent. On découvre, relit, publie les lettres d’auteurs connus (Blanche et Georges Duhamel, Bernanos, R. Dorgelès, du général Mangin, F. Léger, Ch. Dullin) ou inconnus (Alphonse et Marguerite ), les journaux et carnets (Louis Barthas, Pergaud,  Carnets de moleskine de Lucien Jacques, Paul Truffeau, les notes du Dr Maufrais seront éditées par sa petite-fille). L’exhumation de pièces officielles et intimes, l’abondance d’un matériau inédit, a opéré un retour de mémoire, du refoulé, une volonté de savoir, de comprendre, de réinterpréter des faits concernant autant la mémoire privée que collective. Deux romans marquent ce tournant : L’Acacia de Claude Simon 1989 et Les Champs d’honneur, de Jean Rouaud, prix Goncourt 1990. Avec ce dernier et récemment avec l’historien Audouin-Rouzeau, le récit qui se remémore est intergénérationnel . Survivances, traces qui subsistent ne sont pas « du passé ».

Romans, études, republications, impressions d’inédits, essais se succèdent. Aux livres s’ajoutent des films, documentaires et fictions, des BD, des albums photos, des carnets de dessins, des expositions. Le travail de mémoire effectué par de nouveaux historiens suscite maints articles, études, thèses, colloques. Musées, lieux de mémoire, publications entretiennent le souvenir et nourrissent le travail mémoriel qui aboutit à l’ouverture, en 1992, de l’Historial de Péronne , lieu de mémoire vivante, musée et centre de recherche et de documentation international.

Les petits-enfants veulent comprendre. Qui ? Pourquoi ? Comment ? Le nouveau regard est fait de stupéfaction, d’incompréhension devant l’ampleur du sacrifice. Pourquoi ce suicide de l’Europe ? Pourquoi avoir voulu bâillonner de telles épreuves et blessures ? On veut dénoncer les mensonges (le départ la fleur au fusil, le patriotisme des Poilus), l’inhumanité, les massacres inutiles, dire la peur, lever les soupçons qui pèsent sur les fusillés pour l’exemple  (aujourd’hui réhabilités), les prisonniers de guerre tenus pour traitres ou déserteurs, les Soldats de la honte, soi-disant simulateurs ou « embusqués du cerveau» , les exactions faites à l’encontre des civils en Belgique, les calomnies contre le XVe corps d’armée en Lorraine le 20 août 1914 , rappeler l’incorporation des soldats indigènes, l’enrôlement des étrangers dans la production, la guerre chimique, la guerre des industriels, les séquelles psychiques …

Les nouveaux historiens étudient la guerre sans tabou, dans tous ses aspects et ils privilégient les hommes, ainsi Pierre Miquel publiant Les Poilus, la France sacrifiée, en 2000. Au tournant du siècle, face aux approches historiques abstraites et à l’histoire militaire, ces chercheurs plaident pour une approche sensible, pour le témoignage de ceux qui ont été au front qui donnent sens et corps aux événements. Dans ses études sur les combattants européens de 14-18, Frédéric Rousseau propose une typologie des sources écrites : journaux, carnets de route, correspondances, mémoires, fictions. Puis il décrit et déconstruit, en 2006, les mécanismes des représentations culturelles de l’histoire ; la Grande Guerre faite par tous ses acteurs doit être analysée dans ses multiples dimensions : politique, sociale, militaire, économique, rhétorique, anthropologique .

L’édition multiplie les thématiques concernant les professions, les femmes, les bataillons, les héros de l’air, les chants, la vie des civils dans telle localité, les troupes coloniales, les artistes. Les expositions, les conférences, les émissions, les lectures publiques des lettres de Guillaume Apollinaire et de poilus sont très suivies. Le besoin d’une transmission, la révulsion envers les faits d’armes, le sentiment de compassion entre générations, dépassant les frontières nationales, ont forgé une mémoire et un récit collectifs  . Le grand public participe volontiers aux grandes collectes, aux expositions locales, les écoliers enquêtent, sur la toile chacun peut enrichir la base Européana  à laquelle contribuent plus de vingt pays ; l’outil permet de recueillir et consulter ces données de la Mémoire collective.

Tous ces gestes mémoriels, ces commémorations , que recense pour 2014, Le livre de la Mission du Centenaire, dessinent le Mythe Collectif de la Grande Guerre. Ce mythe où les hommes, revenus de l’Enfer, ont fait face au Destin, à L’Enigme de l’homme.
Cent ans sont-ils assez pour panser / penser telle explosion du sens ?#nf#

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