Littérature

John Florio. The Man Who was Shakespeare

Couverture ouvrage

Lamberto Tassinari
Giano Books , 429 pages

Signé Shakespeare ?
[vendredi 25 juillet 2014]


On tombe parfois sur des livres étranges qui vous obligent à remettre à l’échelle, ou sur le chantier, de tranquilles certitudes. L’ouvrage de Lamberto Tassinari aura été pour moi de ceux-là.

La question of authorship des pièces signées William Shakespeare (trente-six, plus deux longs poèmes et les fameux, et très énigmatiques, Sonnets) est un serpent de mer, ou un marronier ; l’évoquer suffit donc auprès de certains à vous disqualifier, en vous rangeant parmi les amateurs d’Ovni, ou pire avec les négationnistes ou ceux qui mettent en doute les attentats du 11 septembre… Une pétition néanmoins circule, grosse de 2 000 ou 3 000 signatures (notamment académiques) pour déclarer qu’un doute raisonnable existe, et qu’il convient de considérer ce sujet comme ouvert.

Tassinari a pris à bras-le-corps cet épineux dossier et sa démonstration est sidérante, dépassant d’assez haut, à mon avis, les tentatives de « révision » précédentes. Dans un livre d’abord plaisant à lire, puis peu à peu décevant , Bill Bryson énumère dans un dernier chapitre la liste en effet cocasse des « prétendants » au trône du grand Will : aux noms de Francis Bacon, d’Edward de Vere et de Marlowe s’en ajoutent une cinquantaine d’autres, tous Anglais. Bryson se gausse de ces « recherches » (menées pour la plupart de la façon la plus discutable), avant de conclure platement (et péremptoirement) sur une tautologie digne de la vertu dormitive de l’opium : « Un seul homme était en position de nous faire ce présent incomparable, un seul en possédait le talent. William Shakespeare était indiscutablement cet homme, et qu’importe, au fond, qui il était ? »

Cet argument rappelle la remarque de Marcel Schwob contemplant le portrait de Descartes par Franz Hals : « Comme il est ressemblant ! » « À qui ? » rétorqua finement Valéry, façon de rappeler à son interlocuteur que nous connaissons les traits de l’intéressé principalement par ce (célèbre) tableau.

Dans le cas du « barde de Stratford », il semble d’autant plus urgent de rompre ce cercle herméneutique que très peu d’éléments, dans sa terne vie, documentent ou justifient une telle production. « Si peu de contexte pour tant de textes » ! Et certes, on allèguera la situation des auteurs du théâtre élisabethain qui ne signaient ni ne conservaient leurs pièces, propriété des troupes ; on rappellera la rareté des manuscrits conservés de cette époque (incendie du Théâtre du Globe en 1613, Grand Incendie de Londres en 1666…), l’anachronisme de la notion d’auteur ou de paternité littéraire. D’autres (mouvance structuraliste des années 1960) se barricadent encore derrière l’autonomie du texte, à quoi bon savoir au-delà, l’œuvre dans sa clôture suffit. Etc.

Eh bien, justement, non ! L’œuvre signée Shakespeare est tellement grande, riche, exaltante, elle a eu un tel impact sur la formation de la langue et de la conscience (pas seulement anglaises) que certains ne peuvent se résoudre à cette petite critique, retranchée derrière une poignée d’évidences toujours ressassées. Les partisans de l’attribution officielle font irrésistiblement songer à l’anecdote bien connue de l’ivrogne qui cherche ses clés perdues au pied du réverbère, « parce que là du moins on a de la lumière pour chercher » – et qu’on y est vu comme un chercheur éclairé et façonné selon les lumières reçues en l’École… Le premier mérite de Tassinari, shakespearien non estampillé, est d’avoir congédié le réverbère, changé de territoire ou emprunté sa lumière à d’autres lampes.

Cette recherche en paternité me semble typiquement médiologique, et de deux façons : un esprit de la force de William Shakespeare ne tombant pas des nues, il est puéril d’invoquer le génie, ce mot-écran finissant par faire rengaine, ou comme disait Spinoza de Dieu, « asile de l’ignorance ». Les stratfordiens (ceux qui croient au Barde-upon-Avon) traitent cet argument de « snob », pourquoi un bourgeois de province, acteur et entrepreneur de spectacles, individu par ailleurs procédurier et médiocre agioteur en propriétés foncières n’aurait-il pas droit au « génie » ? On peut leur rétorquer leur idéalisme : écrire une pareille œuvre supposait d’immenses ressources matérielles, conditions sine qua non de l'« esprit », et des circonstances à l’époque rarissimes ou très spécifiques, telles que la possession d’une riche bibliothèque, la connaissance de langues étrangères (au premier rang desquelles l’italien), des voyages en Europe (Venise, Vérone ou Milan sont évoquées avec de curieuses précisions dans plusieurs pièces), la fréquentation de la cour, de la noblesse et en général des « Grands »…

Mais encore, plus abstraitement ou vaguement dit, la présence d’une flamme spirituelle tenace, l’ambition d’enrichir la langue anglaise et son vocabulaire de quantité de néologismes, ou de mots forgés, une intimité passionnée avec la musique, avec l’écriture sainte, une connaissance précise, ardente des humanistes de la Renaissance continentale (Dante, Boccace, Pierre l’Arétin, Giordano Bruno pour l’Italie, Montaigne chez nous), et la volonté farouche de féconder par eux la ténébreuse Albion demeurée quelque peu en arrière… Mais aussi, et c’est notamment l’objet du dernier chapitre du livre qui fut le premier dans l’ordre de la recherche, l’examen de La Tempête, œuvre inclassable qui dit de façon poignante, quoique cryptée, la plainte de l’exilé, la perte du premier langage, sa consolation par la fantasmagorie, et les méandres douloureux du rapport générationnel… Ces tourments de l’exil hantent, à fleur de texte, celui des Sonnets :  sont-ils vraiment de la plume du lourdaud qui voyageait pour ses affaires de Stratford à Londres, et ne sortit jamais de son île ?

Tassinari consacre des dizaines de pages à chacune de ces rubriques, traitées méthodiquement. Il ne discute pas à coups d’a priori, il exhume les dates de fabrication des textes qu’il croise, il sait que la création consiste d’abord à beaucoup lire et à plagier ; il retrouve au détour d’une réplique un mot de l’Arétin, de Montaigne, de Giordano Bruno ou surtout de John Florio. Qui fut un personnage extraordinaire, beaucoup trop négligé par la critique académique. Plus vieux que « Shakespeare » de onze années, il naquit à Londres d’un père Michel Angelo émigré d’Italie, car protestant et d’abord juif, prédicateur, érudit en religions… Lexicographe, auteur de dictionnaires, polyglotte traducteur de Montaigne, puis Boccace, précepteur à la cour de Jacques Ier, employé à l’ambassade de France, John (et son père ?) ne cessèrent de côtoyer les Grands, et de jouer les « passeurs » culturels dans cette Europe en formation.

Toute cette enquête se lit comme un haletant « roman de formation » ; pour peu qu’on répudie la fable de la table rase qui prétend faire surgir de nulle part les créations de l’esprit, on voit enfin « Shakespeare » rendu à sa richesse, à sa complexité nées notamment du bariolage des cultures et du polylinguisme. Des influences capitales, celle de Giordano Bruno cotoyé seize mois à l’ambassade de France qui l’héberge (on sait qu’il finira sur le bûcher), ou de Pierre l’Arétin se dessinent en clair (l’index de la biographie d’Ackroyd, champion des stratfordiens, ne leur consacre pas une seule entrée !) ; mais surtout le dialogisme d’une langue toujours surprenante se comprend mieux, et comme in statu nascendi : on a souvent remarqué l’étrangeté de l’idiome shakespearien sans jamais faire l’hypothèse que son auteur pourrait être étranger ou venir du dehors… Chauvinisme oblige ?

Avec son acuité coutumière pourtant, Borges, cité en exergue du livre, l’avait prévu : « Shakespeare es – digamoslo asi – el meno inglés de los escritores ingleses. Lo tipico de Inglaterra es el understatement, es el decir un poco menos de las cosas. En cambio, Shakespeare tendia a la hyperbole en la metafora, y no nos sorprenderia nada que Shakespeare hubiera sido iatliano o judio, por ejemplo » – qu’il ait été juif ou italien par exemple… Thèse renversante, inacceptable pour beaucoup et que Tassinari, à petites touches, patiemment, tout en douceur et en érudition, finit par rendre tellement plausible ! « Imaginez, écrivait encore Borges dans Fictions (« Tlön Uqbar Orbis Tertius », je cite de mémoire n’ayant pas le livre dans cette maison de vacances) que L’Odyssée et, disons, Les Mille et Une Nuits aient été écrites par la même personne, et rêvez à la psychologie de cet intéressant homme de lettres… » Ce livre bouleverse pareillement le champ des études shakespeariennes ; depuis qu’il s’y est attaqué, lisant La Tempête (aux alentours de 2000) et se persuadant peu à peu de sa thèse, voyant les visages du « barde » et de Florio glisser l’un vers l’autre jusqu’à se recouvrir, notre chercheur a dû passer par des moments de jubilation et d’excitation intenses, comme peu de thésards en éprouvent ! Plaignons-le, néanmoins, au vu du maigre dossier de sa réception : sur le site qu’il a ouvert, dix articles favorables en cinq ans, depuis la parution en version anglaise d’un ouvrage d’abord écrit par lui en italien, qu’il a fait traduire à ses frais et publié à compte d’auteur…

Ce dédain, pour ne pas dire plus (incurie, censure, ostracisme) pose un problème médiologique de fond : comment naît et circule concrètement, parmi nous, aujourd’hui, une hypothèse renversante ? « The end of a lie », la fin d’un mensonge, proclame fièrement son bandeau de couverture. Lamberto, tu es loin du compte ! Le mensonge risque de survivre longtemps à ses plus intelligentes réfutations, aux plus claires raisons de penser autrement. Le « stratfordisme » à cet égard semble un cas d’école, car ces gens sont organisés, anciens et puissants ; à la tête d’une industrie touristique, festivalière, éditoriale et « nationale » pourquoi ceux qui ont pour eux la tradition et la raison d’État se laisseraient-ils détourner d’un lucratif trafic par quelque thèse italienne forcément chauvine, biaisée ? On est toujours, dans cette histoire, le « chauvin » d’un autre ; et c’est ainsi que la plupart des orthodoxes ne daigneront pas s’asseoir face au conférencier Tassinari ni surtout l’affronter, relever ses raisons ou argumenter, silence et mépris sur toute la ligne !

Tassinari est parti du présupposé initial de cette île où comme Prospéro l’auteur se trouve jeté, et qu’il peuple de ses fantasmagories ; Italien lui-même, il a entendu en écoutant La Tempête, et quinze autres pièces situées dans la péninsule, la voix d’un compatriote, cette expérience fut pour lui – avant toute enquête lexicographique – une affaire d’oreille ou de chair.
Cette thèse, loin de diminuer en rien notre auteur (notre héros), pourrait au contraire fortement l’enrichir. « Shakespeare » a mis un soin extrême à se dissimuler, créant du même coup beaucoup de matière première pour les spéculations à venir ? Tassinari rend notre mystérieux X à ses méandres, ses déchirements et ses énigmes ; les stratfordiens devraient fêter l’ « hypothèse Florio » au lieu de la dénigrer, par principe, et l’explorer avec entrain, car elle offre un chantier inédit aux études ! Tassinari tend d’ailleurs la main aux scholars, il leur ouvre des pistes, leur propose des outils ou des indices (qui ne sont pas des preuves), en appelant leur collaboration sur des points épineux ou demeurés obscurs.

Un stratfordien particulièrement virulent, Henri Suhamy, secondé par son fils Ariel, oppose à Tassinari (sur mon blog « Le Randonneur », hébergé par La Croix, où se poursuit cette vive polémique) un véritable tir de barrage, d’une violence cocasse – il faut dire que Lamberto n’y est pas en reste dans ses réponses ! Je laisse le lecteur découvrir ces échanges, en en retenant ce seul point : pourquoi, objecte Suhamy, Florio n’a-t-il jamais reconnu la paternité de ces pièces, pourquoi aurait-il pratiqué cette « esbroufe où il avait tout à perdre » ? Sans doute, mais le même argument s’applique aussi, précisément, à « Shakespeare », ou à qui que ce soit écrivant sous ce nom. Pourquoi, par exemple, dans son si méticuleux testament, ne fait-il aucune mention des livres de sa bibliothèque, apparemment inexistante, ni surtout de ses propres livres ou de son œuvre ? Car comparer les deux wills, ou Wills, le testament officiel et connu de « William Shakespeare », d’une navrante platitude (il n’a même pas d’étagère ni de bibliothèque à léguer à sa femme et ses deux filles), avec celui autrement tendre, soucieux d’humanité et spirituel à tous les sens du mot de John Florio (publié par Tassinari), donne beaucoup à penser, à douter ! Imagine-t-on Prospero testant ainsi en faveur de Miranda ?

En d’autres termes, qui fut cet homme qui ne daigna pas être WILLIAM SHAKESPEARE (le plus considérable peut-être parmi tous les écrivains que nous aimons lire), et pourquoi cette tenace dissimulation ? À cette obsédante question, on ne peut que rêver. Une autre objection courante à Tassinari lui oppose que la « critique biographique » n’est pas intéressante, que peu importe l’auteur, un critique se barricade dans le texte, rien que le texte, sans chercher du tout à savoir d’où « tombe » celui-ci – du ciel ? D’une existence vide ? Il vient pourtant un moment, en matière de critique littéraire, où le chercheur doit tenter le saut périlleux, i.e. poser la question majeure (la question que le lecteur ou le metteur en scène standard sans doute néglige, mais que les « critiques » que nous sommes ne peuvent que ruminer) : comment passe-t-on de cette vie à cette œuvre ? D’où vient l’esprit ou ce qu’on appelle le génie ? Est-ce une opération des elfes ou des anges ?

Pour penser (écrire, rêver, imaginer), il faut, répétons-le, du matériel, au premier rang duquel une bibliothèque, des voyages et dans le cas de William Shakespeare une connaissance de la cour et des langues. C’est le fond du problème à mes yeux : comment écrire ces trente-six pièces (plus pas mal de poèmes) sans quelques conditions nécessaires, élémentaires ? Quels sont, d’où viennent, les ingrédients de ce que nous lisons ? Sur ce point, MM. Suhamy père et fils m’opposent triomphalement sur mon blog un sophisme éculé : « S’il suffisait d’avoir des connaissances, de pratiquer plusieurs langues et d’avoir fait des études supérieures pour avoir du génie, tous les universitaires en auraient... » C’est confondre une condition nécessaire avec une condition suffisante. Nous ne savons rien, sans doute, des conditions qui font le génie ni la création littéraire : d’un état du monde et du sujet A, nous ne pouvons nullement déduire la nécessité de l’œuvre B. Mais je prétends, et persiste à penser (causalité médiologique), que si non-A est le cas, alors non-B : si « Shakespeare » n’a chez lui aucun livre, ne parle pas les langues (à commencer par l’italien), ne fréquente pas les Grands ni la cour, n’est pas pétri d’une éducation musicale ou d’une connaissance hors du commun de la Bible et des écritures saintes, etc., alors… point d’œuvres ! Qui ne naissent pas comme la rosée, quoi qu’en disent les thuriféraires du « génie », pour reprendre ce mot-écran.

En bref et pour conclure, cette trop brève recension d’un épineux débat, je crois, sincèrement, aimant « Shakespeare » autant que les stratfordiens, qu’un sérieux problème se pose ; et qu’à défaut de preuves, il existe beaucoup d’indices, si l’on met bout à bout les objections ou les observations formulées sous les plumes respectables de Mark Twain, de Dickens, de Freud, de Borges, et aujourd’hui de Tassinari, pour demander, face à ces pièces extraordinaires (plus les poèmes), quelle est leur plus forte probabilité d’apparition ou de rattachement : auprès de l’acteur et du bourgeois de Stratford (dont personne au demeurant ne met la bonhomme existence en doute) ou du passeur-traducteur-polyglotte-homme de cour John Florio ?

Je ne me range pas moi-même inconditionnellement sur les positions de Tassinari, j’affronte les stratfordiens, je lis ou relis « Shakespeare », ou le livre (non traduit) que Frances Yates publia dans les années 1930, l’un des rares ouvrages consacrés à la personnalité si remarquable, et méconnue, de John Florio (1553-1625). Est-il vraisemblable qu’un même homme ait écrit simultanément leurs deux œuvres ? Né onze ans avant « Shakespeare », Florio mourut neuf années après lui, est-ce assez vivre pour y loger une telle créativité ? Une objection de taille surgit à la lecture de Yates, Florio avait l’écriture bombastic, il raffolait des proverbes, des tournures maniéristes ou ampoulées. Ce style précieux, qui encombre sa traduction de Montaigne (par ailleurs saluée depuis sa parution en 1603 comme un monument littéraire), caractérise à l’évidence le premier « Shakespeare », celui des Sonnets ou d’une comédie comme Peines d’amour perdues. Les spécialistes confirment-ils, tout au long de cette œuvre et jusqu’à La Tempête, la permence de cette veine alambiquée ? Inversement, Florio aurait-il été capable de s’en départir pour écrire ses ou les grandes pièces de la maturité ?

Proposons donc aux lecteurs de Nonfiction d’arbitrer cette querelle, ou du moins d’entendre l’ « hypothèse Florio », de simplement l’examiner. La « vérité » en cette matière ne peut naître que d’un débat loyal, sans arguments de principe ni d’autorité. Cette recherche pourrait trouver un sérieux appui du côté des techniques lexicographiques, auxquelles le numérique apporte aujourd’hui un renfort inédit : le promoteur de l’ « hypothèse Florio » avance nombre d’arguments qui ne sont, de son propre aveu, que des amorces encore tâtonnantes, à confirmer, en y mettant des moyens dignes d’un laboratoire. S’il fallut à Lamberto Tassinari un courage immense pour entreprendre et soutenir contre vents et marées son ouvrage, il serait juste que celui-ci trouve, chez nous, quelque écho. Bonne occasion, il me semble, de rendre au « plus grand dramaturge (et poète) de tous les temps » un peu de sa chair, de ses langues et de sa vraie vie – qui fut peut-être plus longue et moins simple qu’on ne pense !.

Le livre est consultable en anglais ici.


 

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5 commentaires

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Michelvais

26/07/14 14:10
Excellente synthèse, en français, du livre de Lamberto Tassinari par Daniel Bougnoux. Ce livre, paru à compte d'auteur en italien, puis en anglais, ne fait que commencer à récolter des commentaires éclairés dans notre langue. Après mes deux articles publiés dans la revue Jeu, le blogue du Randonneur animé par Bougnoux sur le site du journal La Croix et quelques autres articles (mais beaucoup d'attaques sournoises, voire malhonnêtes), voici que l'on commence à rendre justice à la découverte révolutionnaire et courageuse d'un Italo-Québécois qui a eu une intuition fulgurante, que seul un regard transculturel pouvait lui faire voir.
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Letitia la Roumaine

28/07/14 04:47
J' ose croire que la cle soit dans la comparaison avec Christopher Marlowe, comme rivalite, descendance et possibilite de confusions, les deux etant d'ailleurs nes en 1564 je crois, la vie de celui-ci etant aussi pleine de controverses et de secrets. Incitant a chercher autour de la sympathie de Marlowe pour Baraba et autour du changement de la sort du Faust.
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F. Laroque

01/09/14 11:27
Il faut reconnaître que Lamberto Tassinari fait dans son livre un boulot fantastique et qu'il a énormément lu pour mettre au point une argumentation à laquelle je ne crois malheureusement pas du tout. Ses autorités sont aussi disparates qu'hétérogènes et il fait feu de tout bois. S'il a consulté des livres importants, dont il regrette par ailleurs qu'ils n'arrivent pas aux mêmes conclusions que lui (Manfred Pfister, Michael Wyatt, Stephen Greenblatt...), nombre des références critiques qu'il utilise comme Madame de Chambrun ou Georges Lambin sont obsolètes et totalement déconsidérées de nos jours.

Je veux bien admettre qu'il serait certainement opportun et utile de ré-examiner l'influence que Florio a pu avoir sur Shakespeare, notamment à travers ses dictionnaires et sa traduction des Essais de Montaigne (ses analyses stylistiques ne sont pas inintéressantes mais ne prouvent rien à mon avis) mais la thèse selon laquellle Florio serait l'homme derrière ce qu'il appelle "le nom de plume Shake-speare", je n'y crois pas une seule seconde. L'auteur se contente en effet d'affirmer et de ré-affirmer cette thèse à partir d'une foule de petits détails pris à droite et à gauche et en s'en prenant, parfois violemment et avec un total mépris qui ne correspond en rien aux divers témoignages que ses contemporains ont laissé de lui, au lourdaud de Stratford, fils de boucher illettré, acteur médiocre et sans réel bagage culturel (l reprend en cela l'argument de l'"University Wit" Robert Greene qui le traitait de « orbeau parvenu », avant que l'éditeur du pamphlet au vitriol, Henry Chettle, sans doute le véritable auteur de l'attaque, ne s'excuse platement peu après. Tout ce que j'ai pu trouver et lire de et sur Shakespeare prouve l'exact contraire. Maintenant, qu'il ait été près de ses sous, voire un peu usurier sur les bords, c'est sans doute vrai, à l'instar d'un Philip Henslowe l'entrepreneur de théâtre et patron de la Rose. Il n'avait nul besoin d'être juif ou maranne pour inventer le personnage de Shylock, il lui suffisait de regarder autour de lui ou de se regarder lui-même.

Que Tassinari refuse à la fin l'interprétation du nom de Caliban comme un anagramme de Cannibale est idiot parce que c'est bien évidemment un clin dil aux "Cannibales" de Montaigne, chapitre paraphrasé par le vieux conseiller Gonzalo dans La tempête. Et je pourrais citer bien d'autres exemples où l'excellent homme force l'interprétation (là il veut absolument dériver ce nom du Catalan pour tirer le sens de réprouvé, d'exilé, ce qui n'est nullement nécessaire étant donné que sa mère, la sorcière Sycorax, est native d'Alger). Impossible de convaincre ainsi du bien fondé d'une démarche si visiblement auto-persuasive. LItalo-canadien nous demande de le suivre comme Pascal nous propose de nous mettre à genoux. Il n'y a rien là d'une argumentation solide, juste un pari qui, au passage, livre néanmoins certains points de vue ou aperçus intéressants.

La cause, à mon avis, est sans avenir. Chapeau tout de même à l'auteur de ce livre pour cette incroyable somme. Ma totale absence de préjugés à son égard me permet de dire très calmement qu'il fait fausse route, même si on peut, au passage, en apprécier certains détours.
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Lamberto Tassinari

01/09/14 22:12

À F.Laroque.

Mes autorités seraient donc « aussi disparates qu'hétérogènes » ? En quoi cela est-il mal ? Une telle démonstration exige de recueillir une grande variété darguments, justement aussi « disparates et hétérogènes » que les multiples facettes de la question shakespearienne.
Madame de Chambrun et Georges Lambin seraient « obsolètes et totalement déconsidérés de nos jours » ? Vous nêtes pas très honnête, maître Laroque : je cite Clara Longworth Chambrun tout en soulignant le caractère plutôt amateur de son livre que les critiques shakespeariens ont justement toujours reconnu. Toutefois, cet ouvrage de 1921 en français (jamais traduit en anglais) possède une valeur symbolique, étant la première biographie dédiée à Florio (Giovanni Florio. Un apôtre de la Renaissance en Angleterre à lépoque de Shakespeare). Le livre offre quand même de la matière et des réflexions suffisamment rigoureuses, utiles à la connaissance de Florio et de ses rapports avec Shakespeare. Quant à Lambin, il exagère sans doute avec ses spéculations et je le dis clairement. Son livre reste toutefois encore valable. Je ne regrette pas que mes autorités n'arrivent pas aux mêmes conclusions que moi, je fais simplement semblant de métonner ! Je sais trop bien que les spécialistes, jusquà maintenant, ne peuvent pas y arriver, mais elles sont, à mon sens, les seules justes et logiques conclusions quon devrait tirer de certaines des prémisses de la critique orthodoxe. Les études shakespeariennes refusent de révolutionner leur champ en connectant, tout simplement, tous les points du puzzle. Ce que jécris de Greenblatt vaut pour beaucoup dautres. Stephen Greenblatt (en 2004) reconnaissait, en passant, la grande importance de Florio :
Born in London, the son of Protestant refugees from Italy, Florio had already published several language manuals, along with a compendium of six thousand Italian proverbs; he would go on to produce an important Italian-English dictionary and a vigorous translation, much used by Shakespeare, of Montaignes Essays. Florio became a friend of Ben Jonson, and there is evidence that already in the early 1590s he was a man highly familiar with the theater.
Conclusions après ces affirmations? Aucune.
Vous savez, Laroque, après avoir ému les amateurs de Shakespeare avec sa « biofiction » vendue à un million dexemplaires, ce « Will in the World » paru dix ans plus tard chez Flammarion avec le titre « Shakespeare le magnifique », la même star shakespearienne vient de publier « Shakespeares Montaigne », titre quon devrait lire « Shakespeares Florio », car cest Florio qui a traduit, ou plutôt réécrit Montaigne en le transformant en un auteur élisabéthain. Je vous invite aussi à lire lintroduction de Hermann Haller à lédition critique du dictionnaire de John Florio parue en 2013 aux Presses de lUniversité de Toronto.
Dailleurs, vous admettez « qu'il serait certainement opportun et utile de réexaminer l'influence que Florio a pu avoir sur Shakespeare ». Oui, « très opportun et utile» Comme limportance du rapport Florio/Shakespeare était déjà reconnue à la fin du 19e siècle (voir lEncyclopedia Britannica, neuvième édition, texte de Thomas Spencer Baynes) et quelle est réaffirmée aujourdhui, même sottovoce, par « mes autorités », il faut alors se demander le pourquoi de cet oubli et de cette prudence quand on sait que le terrain shakespearien a été battu depuis deux siècles par la plus imposante armée de chercheurs dans lhistoire des lettres. Je ne vous demande pas de « croire » à Florio, mais de létudier ! Ce processus doit débuter, comme vous le dites, par réexaminer l'influence que Florio a pu avoir sur Shakespeare, mais en corrigeant tout de suite, et à tout le moins, le « a pu avoir » en un « a eu » !
« Robert Greene Henry Chettle » Laissez tomber, Laroque : lisez Yates, Wyatt, Matthiessen, Kirsch, Haller, Diana Price, Roe, Frampton (il a annoncé un livre sur Shakespeare et Florio) et même Greenblatt, lequel, en nouvel historien tardif, a réduit de beaucoup le mythique génie de Stratford afin de le sauver ! Le lien entre luvre de Shakespeare et Stratford est posthume, Stanley Wells, le pape des Stratfordiens, le reconnaît : en réalité Shakespeare, le Barde, est né en 1623, année du First Folio, le recueil des uvres théâtrales voulu par le mythomane Ben Jonson et payé par la famille des comtes de Pembroke, très, très proche de John Florio.
Quand vous écrivez : « Maintenant, qu'il ait été près de ses sous, voire un peu usurier sur les bords, c'est sans doute vrai, à l'instar d'un Philip Henslowe l'entrepreneur de théâtre et patron de la Rose. Il n'avait nul besoin d'être juif ou marrane pour inventer le personnage de Shylock, il lui suffisait de regarder autour de lui ou de se regarder lui-même. » Oui, mais Henslowe na justement pas écrit Hamlet ni The Merchant of Venice ! Ce nest pas le rapport à largent mais la «démonstration » de lhumanité de Shylock qui exige une introspection, une conscience juive qui, à lépoque, à Londres, nétaient pas très répandues. Voir le grossier Juif de Marlowe
Finalement sur le Caliban/Cannibale. Je commence à mhabituer aux insultes, à les aimer même, car elles mautoriseront, une fois Florio devenu shake-speare, à me venger froidement et ironiquement de tous ces Docteurs chevronnés qui mauront maltraité. Cela dit, dans lédition de 2009, javais retenu linterprétation universelle du nom Caliban/Cannibale. Ce nest quaprès avoir lu le livre de R.P. Roe que jai opté pour la linguistiquement plus séduisante et fine lecture catalane. Si Florio est Shakespeare et si caliban signifie marginal, paria en catalan, alors Shakespeare, étant un linguiste, un fanatique des langues au point, par exemple, daller débusquer, toujours dans La Tempête, le nom Trinculo dans le Candelaio (IV,16) de Giordano Bruno dérivé du mot latin tirumculus qui signifie novice , ne fait que suivre son instinct et son talent! Et si dans le mot caliban, polysémiquement cannibale se couple et se renforce avec paria, tant mieux pour ce maniaque du verbe quétait Shakespeare! Je ne vois pas lidiotie en tout ça, sinon de votre côté. Vous citez Pascal, wow! Sil y a des intelligences à genoux, ce sont bien les Stratfordiens de votre espèce qui frémissent à lidée que le nom Hamlet ait été inspiré par la mort du petit Hamnet, fils de limpresario. La cause, vous jugez, est sans avenir. Suivez la chronique, Laroque : John Florio na fait que grandir dans lopinion savante récemment, et il vient à peine de se manifester sur la place publique ! Mon livre en italien, paru avec un minuscule tirage en 2008 : six ans contre environ 300 de mythologie stratfordienne. Depuis 2008, John Florio a fait beaucoup de route si on pense à la résistance quil rencontre, non pas seulement dans le monde anglo-saxon mais en France et en Italie auprès des colonisés, de tous les gens à genoux comme vous, Laroque.
Florio, ce nest quun début.










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D.Bougnoux

03/09/14 19:16
Quil est difficile de discuter sereinement de « lhypothèse-Florio », touchant la paternité des uvres de Shakespeare ! Lassé des fulminations déminents « stratfordiens » (Henri Suhamy, Jacques Darras), javais demandé à François Laroque de jeter un il sur louvrage de Tassinari, et de donner ici même ses impressions de lecture. Hélas, son opinion assez négative lui attire une vive réponse de lauteur, quil juge offensante, et le débat à peine ouvert sur le site de nonfiction se referme, faute dattention ou de courtoisie réciproques ! Les stratfordiens ne sortent pas de leur intime conviction : John Florio fut certes un personnage intéressant, sous-estimé par la critique ou mal éclairé au regard de lhistoire, mais il ne peut pas avoir écrit cette uvre, la cause est perdue davance ou indéfendable. Linformation (les indices, les questions ou de troublantes coïncidences) apportées par Tassinari demeurent lettre morte, nulles et non avenues pourquoi ?
Je sais que le livre de Tassinari a réveillé en moi une vieille question, au fond médiologique et que je résume au plus court : que faut-il pour penser ? Quels sont le prix, les moyens, les conditions (nécessaires, jamais suffisantes bien sûr) de la création ? Jai énuméré dans le compte-rendu ci-dessus les ingrédients probables dune telle uvre, dont il faut maintenir quelle ne descend pas du ciel, ni du « génie ». Or nos contradicteurs ne se posent pas cette question, ils admettent comme allant de soi que le fils dun gantier, bourgeois de province plus porté sur les affaires immobilières que sur la création littéraire (sil faut en croire les documents ou rares traces disponibles de sa vie) ait pu écrire, apparemment « de chic », cette uvre à laquelle des générations de lecteurs érudits ou de spectateurs de par le monde ne cessent depuis quatre siècles de se confronter.
Lhomme sur lequel on publie à qui mieux mieux des biographies (et je rendrai compte ici même de celle de Stephen Greenblatt, Will le magnifique qui paraît ces jours-ci chez Flammarion et dont je viens dachever la lecture) mit un soin extrême à se dissimuler. Ni de leur vivant, ni dans leurs testaments ou papiers connus, « Shakespeare » ni Florio nendossent la paternité de ce théâtre apparemment né sous X. Plus fort que Pirandello, « Shakespeare » nous laisse plus de mille personnages en quête dauteur ! Cest de cette observation dont jaimerais quon reparte pour discuter avec Tassinari. Etant donné ce X. jalousement dissimulé dans les coulisses ou les cintres de ce théâtre, comment dessiner ses traits ? Quel personnage peut le mieux « coller » par sa formation, sa culture, sa position sociale ou ses dispositions psychologiques, avec le porteur du masque labellisé « Shakespeare » ?
Il est évident que lhypothèse-Florio apporte un flot de lumière, mais elle est renversante, comme fut la révolution copernicienne. Faire tourner luvre autour de ce nouveau soleil, de provenance italienne et juive, explique beaucoup de traits souvent remarqués, et qui sajustaient mal à lattribution « stratfordienne » : la culture italienne au premier chef, ou mieux la nostalgie de cette langue et de cette culture ; les références omni-présentes à lEcriture sainte (le père de John, Michel Angelo, converti du judaïsme, fit une carrière de prédicateur calviniste), ou encore la connaissance des rites juifs et la figure nuancée de Shylock ; mais surtout, la passion de créer des mots et de frapper des formules aux allures de proverbes, deux traits inséparables de lactivité lexicographique de Florio qui fut un incroyable « passeur de langues », notamment dans sa traduction de Montaigne (1603), où il singénia à acclimater lauteur des Essais à langlais mais dabord et surtout à son propre idiome, tout en fleurs de rhétorique et en arabesques. Discutée par Frances Yates dans son ouvrage John Florio (1934) au cours dun copieux chapitre, cette relation Florio-Montaigne a de quoi faire réfléchir, et fléchir, quelques intransigeants stratfordiens
Pour conclure (très provisoirement), je trouve moi aussi avec Lamberto que « Shake-speare » sonne comme un nom de plume, ou de guerre, bien conforme au « Resolute John Florio» qui se proposait, avec quelle ardeur, de vitaminer la langue (et la Renaissance) anglaises par sa propre culture italienne, à ses yeux tellement supérieure ! Or quelle pointe le lexicographe fou de mots aurait-il agitée sinon sa plume, mise au service des Grands dans le patient labeur des deux premiers poèmes suivis des dictionnaires, puis à lintention du peuple autant que des Grands dans lécriture autrement mêlée ou bariolée de ces divertissements indignes dêtre revendiqués trente-six pauvres pièces que leur introuvable auteur ne se souciait apparemment pas de transmettre à la postérité ?

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