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DEBAT - Au-delà de la « contrainte » ou du « consentement » (1/2)
[lundi 30 juin 2014]



Le Centenaire de la Première Guerre mondiale est non seulement l’occasion d’une pléthore d’événements commémoratifs, mais aussi d’un bilan au sein des sciences historiques. Deux chercheurs, l’un historien, l’autre sociologue, proposent dans ce débat pour nonfiction.fr d’interroger notre connaissance du conflit, à travers la question de l’autorité et de la cohésion dans les tranchées. Le Poilu, figure omniprésente du Centenaire, finirait-il par masquer les dissensions au sein des troupes ? Quel a été l’impact de la guerre sur les différences entre classes sociales ? Homogénéisation ? Maintien des distances ? Emmanuel Saint-Fuscien, maître de conférences à l’EHESS, et Nicolas Mariot, Directeur de recherche au CNRS, répondent à ces questions. 

Dans cette première partie du grand débat entre Emmanuel Saint-Fuscien et Nicolas Mariot, les deux chercheurs évoquent la possibilité, aujourd’hui, d’écrire une histoire renouvelée de la Grande Guerre et de dépasser le débat qui a agité l’histoire du conflit ces dix dernières années, pour savoir comment les soldats avaient tenus, par la « contrainte » ou le « consentement ». 

La semaine prochaine, ils débattront de la transformation ou du maintien des hiérarchies sociales au front.
 

Nonfiction.fr – Cent ans après la Grande Guerre, à partir de quelles sources ou grâce à quelle méthode est-il possible de renouveler l’histoire de ce conflit ?

Emmanuel Saint-Fuscien : Les fonds sont inépuisables et reflètent la mobilisation totale et multiforme (parfois indépendamment des États qui l’encadrèrent ) des populations : archives du contrôle postal qui rendent compte de la guerre des soldats du rang, milliards de lettres et de cartes échangées entre l’arrière et le front, kilomètres d’archives militaires, administratives, industrielles, parlementaires, tournées vers la guerre et son organisation, productions culturelles de toutes sortes reflétant le rapport au conflit d’une société entière, presse, bulletins paroissiaux, syndicaux, matériels scolaires, jouets, etc. Quant aux méthodes, ici comme ailleurs en sciences sociales, elles évoluent en fonction des disciplines et des acteurs qui les promeuvent. Elles sont donc, elles aussi, appelées à des renouvellements toujours corrélés aux interrogations et aux regards du chercheur en son époque. 

   

Nicolas Mariot : Il est très difficile de répondre à une question aussi vaste de façon générale. Néanmoins si l’on souhaite quand même jouer le jeu, plusieurs pistes sont possibles. On pourrait en premier lieu tenter d’identifier de possibles angles morts de la recherche actuelle : pour la France, il manque par exemple, et paradoxalement, une grande étude sur le monde rural dans la guerre. Une deuxième piste pourrait consister à mettre en exergue des manières de faire dont on peut penser qu’elles ont fait la preuve de leur efficacité. On pourrait par exemple poursuivre le décloisonnement de l’étude du conflit tant vis-à-vis de ses bornes chronologiques (1914-1918) que de ses tropismes nationaux. Il s’agirait d’une part de comparer avec l’avant conflit, le temps des « sorties de guerre » étant un peu mieux connu, par exemple en s’intéressant aux transpositions au front des hiérarchies du monde civil ; et de l’autre de comparer plus systématiquement qu’on ne le fait aujourd’hui  avec les autres belligérants, par exemple, à propos d’un thème qui m’est cher, en proposant une histoire européenne de l’engagement des élites dans la guerre. Enfin il est une troisième piste, peut-être plus porteuse encore de renouvellements, qui tient à la numérisation massive des sources sérielles. On peut penser que ce processus en cours transformera en profondeur l’approche du conflit – tout comme la numérisation documentaire a déjà transformé les habitudes de travail des chercheurs – en donnant aux enquêtes une assise ou un arrière-plan sociographique beaucoup moins flottant et flou qu’il ne l’est aujourd’hui. Ainsi un travail systématique à partir des fiches matricules des soldats (elles synthétisent les parcours militaires) doit permettre, tout bêtement, de nous apporter, à un horizon de 10 à 20 ans, une connaissance bien meilleure qu’elle ne l’est de la composition sociale de l’armée française.

   

Nonfiction.fr – Quelle utilisation faire, entre autres, des sources littéraires pléthoriques et des témoignages canoniques ?

 

E.S.-F. : N’importe quelle utilisation du moment que l’on adapte le regard aux règles savantes de leur exploitation. En histoire par exemple, comme en sociologie, il convient de soumettre ces sources aux critiques internes et externes, impératives, et par ailleurs bien balisées dans chacune de ces disciplines.

 

N.M. : C’est une question qui m’intéresse beaucoup parce qu’elle renvoie à des problèmes qui sont au cœur du métier de chercheur en sciences sociales. Or la situation de l’historiographie de la Grande Guerre reste, sous cet angle du poids des sources littéraires, paradoxale. Malgré l’importance qu’y tient le témoignage publié, malgré les controverses que suscitent ses usages, il faut bien constater qu’on connaît toujours mal le corpus disponible des seuls témoignages édités. Combien sont les combattants dont le témoignage a été publié ? Surtout, qui sont-ils ? En quoi ces hommes sont-ils représentatifs de la France combattante de l’été 1914 ? Qui sont ceux, dans cet ensemble flou, qui ont eu les honneurs des historiens au point de devenir parfois leurs témoins privilégiés ? Comment, encore, la parole de ces hommes est-elle utilisée par les chercheurs ? Vient-elle illustrer, informer, démontrer ? Et comment alors distinguer entre ces différents usages de la citation ? Peut-on considérer que la « règle » proposée par Marc Bloch ou Jean Norton Cru (à tout témoin son état civil) devrait, dans ce cadre, représenter une sorte de préalable aussi élémentaire qu’indispensable ?

J’ai essayé de répondre à ces questions de différentes façons. D’abord je me suis efforcé de constituer une base de données des témoins édités disponibles, en cherchant à savoir évidemment combien étaient les textes publiés à disposition, mais aussi, plus systématiquement, qui étaient leurs auteurs . La connaissance de la population des auteurs est fondamentale à partir du moment où il faut se donner un échantillon de témoins un tant soit peu maîtrisé, et si évidemment on estime qu’un simple soldat menuisier béarnais ou ouvrier-paysan des vallées alpines ne raconte pas la même guerre qu’un lieutenant avocat au barreau de Paris. Mais on peut aller plus loin encore en travaillant non plus sur le seul corpus des témoins, mais sur les usages historiens dont il fait l’objet. Dans un travail à paraître, je me suis ainsi efforcé de délimiter les frontières de l’espace des écrits de guerre utilisés et partagés par les spécialistes à partir d’une enquête sur les index bibliographiques d’une douzaine d’études généralistes. Ce double travail sur les sources publiées (quel est le corpus des témoins disponible, et quel est celui qui est effectivement utilisé par les spécialistes ?) donne je crois des résultats importants. Il montre l’étroitesse numérique de l’ensemble des témoins intensivement utilisés ou largement partagés (une soixantaine sur un total disponible de plus de 700 auteurs) et, de façon bien plus problématique, leur appartenance à un même milieu social, celui de la bourgeoisie lettrée de la Belle Epoque. Autrement dit, l’écriture historienne du premier conflit mondial reste globalement médiatisée par la plume des élites du moment, ce qui ne va pas sans poser question pour l’étude d’un événement qui, plus que tout autre, concerne de fait la population dans son ensemble, et est par ailleurs pensé, notamment dans ses dimensions culturelles, à l’échelle de la nation entière. Là où les travaux fondéssur la « littérature de guerre » prétendent décrire de façon générique ce que fut « l’expérience du front » des soldats français, l’analyse détaillée de leur corpus suffit à rappeler que ces études adoptent le point de vue des dominants sans vraiment se demander en quoi il est spécifique. Pourtant, depuis la fin des années 1980, des carnets et correspondances rédigés par des hommes du peuple sont disponibles : reste encore à les utiliser et à les confronter systématiquement aux écrits des lettrés qui constituent le cœur des textes les plus utilisés dans l’historiographie. C’est ce que je propose de faire dans un article programmatique qui demande « comment faire une histoire populaire des tranchées ? » .  

 

Nonfiction.fr – La question de savoir « comment les soldats ont-ils tenus » a-t-elle encore un intérêt majeur ? Vos deux livres se positionnent par rapport à « l’école de la contrainte » et « l’école du consentement » qui ont apporté des réponses très différentes à cette question. L’objectif de vos démarches était-il de dépasser ce débat ?

 

E.S.-F. : Ma recherche doctorale est contemporaine du pic de tension historiographique entre ces deux lectures souvent caricaturées et dont les contours, en cette période de centenaire, semblent bien moins nets qu’il y a dix ans. Ces tensions ont (copieusement) nourri et exaspéré en même temps notre génération de chercheurs. S’intéresser à l’obéissance était pour moi un bon moyen d’entrer dans la mêlée en décalant le regard. En effet, l’obéissance sociale en général n’implique aucun déterminisme mécanique préalable : elle résulte de configurations plurielles, de causes parfois opposées, allant de la domination sociale la plus brutale à l’adhésion enthousiaste en passant par la résignation fataliste. S’intéresser à l’obéissance n’est donc pas a priori privilégier l’aliénation sous toutes ses formes ou le consentement d’individus démiurges comme grille de lecture de la guerre et de sa durée. Par ailleurs, mon travail a révélé, je crois, que le soldat d’une armée de masse supportant une guerre longue et meurtrière conserve, dans le cadre de relations hiérarchiques toujours présentes, une part d’autonomie.

 

N.M. : La solution avancée par Emmanuel reste, à mon sens, insatisfaisante bien qu’en apparence consensuelle. Car si l’on peut s’accorder avec lui sur le fait que l’obéissance résulte conjointement, pour reprendre ses termes, de formes de domination brutale, d’adhésion enthousiaste ou de résignation fataliste, je dirais qu’on n’a encore pas dit grand chose quand on a avancé cette proposition. S’en tenir là, c’est en effet en rester à un constat général du type « il faut de tout pour faire un monde » (en l’occurrence ici de la résignation et de l’enthousiasme, en passant par tous les dégradés possibles). Or à mon sens, le problème qui nous intéresse n’est pas seulement de réussir à établir un inventaire des attitudes possibles, mais bien de parvenir à donner une pesée de ces différentes attitudes et à préciser qui (socialement) les tient. Dire qu’il y a une multitude de facteurs en jeu ne suffit pas : toute la question est justement de savoir à quel groupe on peut rattacher telle attitude, et quel est son poids, sa diffusion. C’est à condition de répondre à ces questions que l’on parviendra à aller plus loin dans la « résolution » de la controverse.

 

E.S.-F. : Je ne me place pas dans une recherche de consensus et ne pense pas du tout qu’il faut de tout pour faire un monde. Si partir de l’obéissance comme une posture sociale résultant d’une combinaison multiple de causes ne suffit pas à expliquer la ténacité des combattants, elle invite au moins l’historien ou le sociologue à décrire au plus près la diversité des interactions sociales et des configurations entraînant l’obéissance (ou la rupture d’obéissance) d’un soldat ou d’un groupe de soldats avant de privilégier une grille attendue d’explications – par exemple celle selon laquelle les dominés subissent passivement les injonctions des dominants – sur une autre. C’est d’ailleurs ce qui rend cette question du « comment ont-ils tenu » si passionnante et si difficile.

 

N.M. : Pour ma part, il me semble que si l’on estime que, derrière « comment ont-ils tenu ? », il y a la question du conformisme social dans nos sociétés modernes, au sens des explications à donner à l’obéissance des citoyens dans des sociétés fortement étatisées et nationalisées comme les nôtres, alors à l’évidence oui elle a encore un intérêt majeur. La question de savoir comment décrire et expliquer correctement la réussite d’une mobilisation d’Etat n’est en rien dépassée, parce qu’elle reste à l’horizon de nos vies en société et parce que les réponses qu’on a pu lui apporter sont encore fragiles et incomplètes. Une histoire de la Grande Guerre qui prenne pleinement en compte les conséquences du processus de nationalisation des sociétés à l’œuvre au tournant du XXe siècle reste encore à écrire. En ce sens, la question « comment ont-ils tenu ? » suppose de sortir résolument de la perception de la guerre comme exceptionnelle : elle invite à sortir le conflit de ses limites chronologiques, à s’en servir comme terrain pour écrire une histoire plus large que celle de la seule guerre, une histoire qui touche aux formes mêmes des liens entre l’Etat et ses sujets, qu’ils soient ou non citoyens.

  Et je dois ajouter que, contrairement à ce qu’on entend souvent ici et là (manière habituelle de se grandir en en appelant à la nécessaire internationalisation des travaux, mot d’ordre qui, en lui-même, n’est aucunement gage de qualité), ce débat sur la ténacité et le consentement n’a rien de strictement hexagonal puisque les questions qu’il soulève ne sont ni propres à la seule armée française de la Grande Guerre, ni même « réservées » à cette seule période . J’avais d’ailleurs essayé de le montrer  en établissant un parallèle entre la controverse française sur 14-18 et celle, anglo-saxonne, qui avait opposé, dans des termes « épistémologiques » à mon sens très proches de l’opposition « contrainte / consentement », les « hommes ordinaires » de Christopher Browning(Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, rééd. Avec une « postface » inédite, Paris, Les Belles Lettres, 2002, [éd. originale 1992].)) aux « bourreaux volontaires » de Daniel Goldhagen  à propos des explications à apporter aux comportements des policiers allemands appelés à participer aux massacres des juifs dans le Gouvernement général. Enfin pour ce qui concerne ma propre démarche dans Tous unis dans la tranchée ?, je ne prétends pas dépasser le débat entre contrainte et consentement, mais simplement en proposer un examen plus précis en lui conférant une dimension fondamentale qui trop souvent lui manquait : la dimension sociale ou sociologique. Car à mon sens, on ne peut véritablement donner une consistance ou une épaisseur suffisante au problème qu’à la condition de remettre en son cœur la question de la domination et des différenciations sociales dans les sociétés belligérantes. Classes populaires et élites lettrées ne font pas la même guerre au sens où elles ne confèrent pas à l’événement la même portée, ou elles ne placent pas en lui les mêmes attentes : les premières, pour l’essentiel, le subissent et n’en espèrent rien d’autre que la fin prochaine quand les secondes, au contraire, veulent très majoritairement en être, à leur niveau d’engagement, les promoteurs et les porteurs. Oublier les formes ordinaires de la domination dans la vie civile et leurs transpositions au front, c’est je crois manquer l’essentiel dans notre compréhension de la ténacité combattante. Dans son célèbre livre La culture du pauvre, Richard Hoggart indiquait que ce qui différenciait les membres des classes populaires des dominants tenait avant tout à ce qu’on n’attendait jamais des premiers qu’ils prennent le monde à bras le corps, alors que les seconds jugent, parfois sans même en avoir conscience, que ce rôle leur incombe en quelque sorte « par nature ». Il me semble que cette opposition représente un excellent résumé pour qui veut comprendre les attitudes des uns des autres face à l’engagement guerrier.  

E.S.-F. : Je ne suis pas d’accord avec Nicolas sur la nécessité de « sortir résolument de la perception de la guerre comme exceptionnelle ». L’élargissement de la chronologie que par ailleurs tous les historiens sérieux ont pratiqué, révèle d’ailleurs son exceptionnalité. De mon côté, j’ai largement travaillé sur les représentations et les discours de l’autorité et de l’obéissance avant 1914. En ce domaine, la Première Guerre mondiale provoque une rupture exceptionnelle que ni les militaires, ni les pédagogues, ni les sociologues du début du XXe siècle n’avaient pu anticiper et sur laquelle je vais revenir. De façon plus générale, la guerre, et plus précisément le combat, demeure une activité exceptionnelle d’abord et avant tout parce qu’elle repose sur la transgression la plus fondamentale des normes sociales du temps de paix : le droit de tuer et la probabilité élevée d’être tué ou blessé. Ceci n’empêche pas, au contraire, de traiter l’activité combattante avec les outils des sciences sociales, ce que bien peu de chercheurs ont entrepris en France avant Stéphane Audoin-Rouzeau .

  Je pense ensuite que l’opposition contrainte/consentement est tout de même une particularité française dans sa forme et peut-être même sur le fond (à l’exception peut-être du cas italien). C’est en tout cas comme cela qu’elle a été reçue par nombre d’historiens étrangers. Dans l’introduction d’un livre collectif publié en 2009, Jay Winter témoigne par exemple de sa surprise devant les formes de cette querelle française . On trouve de nombreuses autres réactions de ce type chez l’historien nord-américain Léonard V. Smith, chez John Horne ou sous la plume de l’historienne allemande Wencke Meteling, tous ces historiens ne partageant d’ailleurs pas le même point de vue sur la culture de guerre.   Je ne suis par ailleurs pas d’accord avec le rapprochement opéré entre cette controverse et les débats qui animèrent une certaine lecture des hommes ordinaires de Browning et des bourreaux volontaires de Goldhagen. La place manque ici pour revenir en profondeur sur ces deux ouvrages. Cependant Browning montre précisément qu’au sein du 101e bataillon de l’armée d’Hitler, les formes de la domination et de la contrainte hiérarchique « supposée »  ne suffisent pas à expliquer l’extrême cruauté des tueries. Le commandant allemand Trapp offrant par exemple une dispense à tous les hommes du bataillon refusant de participer au massacre inaugural de Jozefow , ce qui ne plaide pas pour les partisans de la pression disciplinaire comme explication de la violence de guerre, ici tournée vers des civils désarmés. De son côté, Goldhagen avait à cœur de démontrer une thèse difficilement recevable par ailleurs : la profondeur religieuse et culturelle d’une pensée éliminationniste moderne, spécifiquement allemande, qui remonterait au moins à la fin du XVIIIe siècle , et qui expliquerait la large participation du peuple allemand au génocide des populations juives d’Europe. Toutes choses égales par ailleurs, aucune thèse semblable présupposant un déterminisme historique quelconque de n’importe quel pays belligérant de la Grande Guerre, n’a été formulé à ma connaissance par des historiens ces vingt dernières années, pour expliquer les causes ou les formes particulièrement violentes de la Première Guerre mondiale.   Enfin, c’est en sociologue que Nicolas Mariot dit examiner le débat, ce qu’il fait avec talent. Mon soupçon de réserve porte ici cependant sur le singulier employé dans sa réponse et parfois dans son ouvrage. Il s’agit de mobiliser « la dimension sociologique » sans plus de qualificatif, donnant l’impression qu’il existe une seule sociologie ou une seule lecture des outils ou des travaux de sociologie qu’il mobilise. S’il est par exemple utile de rappeler qu’Hoggart évoquait des sentiments intériorisés de domination, il est important de mon point de vue de souligner que le même mettait à jour les tactiques d’évitement du poids de l’autorité allant du « pied de nez » à la « contestation », rendant les classes populaires aussi actrices des relations d’autorité y compris au sein de l’armée .    

N.M. : Lorsque je parle de « dimension sociologique ou sociale », je ne parle pas du tout de la discipline sociologie elle-même, mais simplement d’une grille de lecture qui place la question des différences sociales (ou des écarts sociaux) au fondement des sciences humaines. Le fait que la confusion ait lieu signale à mon sens combien les réflexes de l’histoire sociale (qui parle ?) se sont perdus dans le paysage historiographique actuel. Que certaines sociologies (ici au sens d’écoles de pensée) partagent les attendus de certains courants de l’histoire culturelle, c’est tout à fait exact (et de mon point de vue malheureux) : la sociologie, pas plus que les autres sciences sociales, n’a échappé à l’intense mouvement de « retour du sujet » auquel on assiste depuis une trentaine d’années maintenant, mouvement dans lequel la tâche du chercheur consiste à rendre aux individus leurs possibilités d’évitement, leur agency, leur latitude d’action, ainsi qu’Emmanuel appelle à le faire à propos des soldats de la Grande Guerre. Le problème ici n’est pas que les chercheurs s’efforcent de mettre en lumière l’existence de marges de manœuvre, d’attentions obliques pour continuer à parler comme Hoggart. L’ambition est tout à fait légitime. Depuis longtemps, les spécialistes de sciences sociales, dans de nombreuses disciplines, se sont donnés pour objet, sinon pour mission, de traquer l’ensemble des « ruses du pauvre » dont disposent les plus dominés, y compris, bien souvent, pour montrer combien celles-ci participent, comme simples soupapes de respiration ou de sécurité (selon que l’on se place d’un côté ou de l’autre), au maintien de la domination. Le problème soulevé par la réponse d’Emmanuel, me semble-t-il, est le franchissement d’un seuil supplémentaire manifestement décisif, puisque l’expression est soulignée d’un italique, qui consiste à faire des soldats, au prétexte qu’ils conserveraient de petits interstices de liberté, de véritables acteurs de la relation d’autorité dans les tranchées. Je crois que c’est ce pas sauté qui pose problème : faire des pieds de nez et autres « ruses » l’indice que les soldats sont des acteurs de la relation d’autorité, c’est tendre à mettre en place une sorte de partenariat entre ceux qui disposent de l’autorité et ceux qui la subissent. Cette logique de l’équilibre ou de la négociation participe dès lors à laisser dans l’ombre l’instance ordonnatrice des combats : l’Etat et ses représentants. Pour le dire simplement : elle conduit à oublier plus ou moins complètement la domination elle-même. De fait, quand bien même la liste des possibilités d’évitement des ordres serait toujours plus élargie, à la fin c’est encore le chef qui gagne, les morts sont là pour en témoigner, y compris chez les chefs eux-mêmes. L’oublier à force de raffinement dans la recherche des possibilités d’action laissées aux soldats, c’est je crois altérer profondément le sens même de ce que signifie « faire la guerre » pour les hommes du rang des armées du premier conflit mondial.

 

E.S.-F. : Je ne partage pas cette perception des réponses sociales que les « dominés » adressent aux « dominants », notions dont les pluriels ne sont par ailleurs jamais clairement définis. Soulignons au passage que les soldats combattants sont très souvent les deux : un sergent d’infanterie est « dominé » par sa hiérarchie et « dominant » au sein de sa demi-section, chaque escouade est par ailleurs structurée par des hiérarchies, indépendantes des grades, croisées et variables en fonction des temps et des espaces de la guerre et, bien sûr, chaque officier est soumis à son supérieur. De façon plus générale, les subaltern studies ont mis à jour bien plus que des petits interstices de liberté. Elles laissent voir non seulement des formes volontaires d’acceptation mais aussi des tactiques d’évitement, des stratégies de contournement, des actes de refus et de contestation, des marges de négociation qui transforment le réel. Et je vois enfin une contradiction entre la description d’une domination sociale écrasante (poids de l’état, leçons d’intellectuels, autorité militaire, formes contraignantes de la mobilisation) et la faible prise en compte des formes de participation, d’aménagement et de résistance des subalternes. Celles-ci méritent d’autant plus d’attention que la « cage » dans laquelle elles se déploient apparaîtrait moins flexible que dans d’autres activités sociales pour reprendre la métaphore de Carlo Ginzburg. Je suis évidemment d’accord avec Nicolas pour ne pas parler de « partenariat » mais je crois en revanche que l’asymétrie de statut entre homme du rang et officier n’empêche pas l’émergence de véritables négociations au sein des unités combattantes. Je reste convaincu que l’autorité est en partie configurée par le degré d’adhésion ou d’obéissance des individus sur lesquelles elle est censée s’exercer, en l’occurrence les soldats du rang. Or, au sein de toutes les armées, ce degré d’adhésion est soumis à de profondes variations au cours d’une guerre extrêmement longue à l’échelle des acteurs. Un officier ne commande pas de la même manière et le soldat n’obéit pas de la même façon en août 1914, en février 1916, en juillet 1917 ou au printemps 1918. C’est cette variation même de l’adhésion qui impose des négociations renouvelées au cours de la guerre et empêche, selon moi, toute lecture préétablie de la société des tranchées au prisme d’une domination invariante au cours des 52 mois de conflit.

   

                                                                                                   * Propos recueillis par Nicolas Patin.

     

A lire aussi sur nonfiction.fr :

- La deuxième partie du débat entre Nicolas Mariot et Emmanuel Saint-Fuscien: "La hiérarchie sociale au front", propos recueillis par Nicolas Patin (en ligne le jeudi 10 juillet

- Notre Dossier "Historiographies de la Grande Guerre", coordonné par Pierre-Henri Ortiz et Nicolas Patin

- La lecture croisée de Emmanuelle Cronier, Permissionnaires dans la Grande Guerre, Nicolas Mariot, A vos ordres? La relation d'autorité dans l'armée française de la Grande Guerre, et Emmanuel Saint-Fuscien, Tous unis dans la tranchée? 1914-1918 Les intellectuels rencontrent le peuple, par Nicolas Patin

 

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