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Politique

La droite contre l'exception française. "Français, faites comme tout le monde !"

Couverture ouvrage

Patrick Jarreau
Plon , 219 pages

Chercher la droite
[jeudi 21 fvrier 2008]


Un livre décevant sur un sujet pourtant d'actualité.

L’ouvrage de Patrick Jarreau soulève une question essentielle : que sommes nous en droit d’attendre du livre d’un journaliste ? Si l’on s’attend à y trouver la critique systématique et minutieuse, soutenue par une réelle connaissance non seulement de l’histoire française mais aussi de l’actualité, qui décortique – voire dissèque – ce qui a pu mener à la victoire de Nicolas Sarkozy ainsi que les résultats, déjà visibles à bien des égards, des premiers mois de la nouvelle présidence, le livre de M. Jarreau paraît, de ce point de vue, profondément trompeur. Si, en revanche, on s’attend à y lire l’expression d’une sorte d’"équation historique" où l’on essaye d’inscrire un phénomène politique, présumé d’emblée en rupture (comme l’indique le titre même de l’ouvrage) par rapport à tout ce qui l’a précédé – nous constatons alors que M. Jarreau déçoit de ce point de vue également, car les termes de l’équation demeurent fortement contestables et l’exposition évidente des faits ne débouche sur aucune réponse concluante.
 
L’objectif de M. Jarreau, clairement posé dès le début de son livre, c’est de faire ce qu’il appelle "un exercice d’archéologie politique"   pour "comprendre le moment historique où les Français, dans leur majorité, ont décidé de faire confiance à Nicolas Sarkozy pour résoudre leurs problèmes". Quelques pages auparavant, il écrit ainsi qu’"il est évidemment trop tôt pour porter un jugement sur les résultats de l’action du nouveau pouvoir." Mais il se contredit dans la phrase suivante : "Il est plus que temps, en revanche, de prendre la mesure des ruptures que l’élection de Nicolas Sarkozy et son action à la tête de l’État ont mises à l’ordre du jour"  . Le but du journaliste est de comprendre ce qui, en amont, peut se dégager de l’élection de Nicolas Sarkozy. Toutefois, le lecteur un peu rigoureux est en droit de se demander si l’exercice ne sera pas vain ou simplement paradoxal : comment, en politique, peut-on prendre la mesure de quelque chose tout en disant qu’il est tôt d’en émettre un quelconque jugement sur les effets d’un phénomène pourtant déjà observables ? N’est-ce pas une précaution quelque peu oratoire pour renoncer à faire ce que l’on attend précisément d’un journaliste, c’est-à-dire l’expression d’un jugement fondé sur une analyse précise et engagée des faits ?

En huit chapitres et à peine plus de deux-cents pages, le journaliste se lance dans un long travail d’"archéologue" qui est donc double : il croise l’histoire de la France depuis la Libération et l’histoire personnelle de Nicolas Sarkozy pour montrer quelles sont les strates, les couches, les failles sur lesquelles l’ancien candidat a pu bâtir sa victoire. L’idée du déclin  , mais aussi l’échec de la gauche sur le terrain des idées, l’affirmation sans complexe d’une droite en apparence renouvelée  , l’épouvantail de mai 1968  , l’expérience du jeune Nicolas qui dès l’âge de vingt-deux ans entre, grâce à Achille Peretti, dans le conseil municipal de la ville de Neuilly (très riche, très huppée, très "bling-bling" déjà à l’époque) contribuent progressivement à construire le futur président de la République. L’"exception française" selon M. Jarreau serait partout, la rupture aussi : rupture par rapport à la droite traditionnelle, rupture dans le rapport à l’argent, rupture dans le rapport à la religion et à la laïcité, rupture dans la lutte contre la délinquance en supprimant et en conspuant la police de proximité, rupture (quoique plus prudente selon M. Jarreau) sur l’immigration notamment pour ménager la droite  , rupture par rapport à Villepin et au modèle social que celui-ci défend  . Mais ces ruptures dépassent-elles le stade de l’affichage ou n’apparaissent-elles pas plutôt comme la continuité de quelque chose que les Français auraient oublié ?

Le journaliste relève des faits qui inscrivent bel et bien Nicolas Sarkozy dans une évidente continuité et qui apportent une réponse à cette question : les régimes spéciaux ou l’échelle mobile des salaires  , les slogans politiques présumés plus légitimes car systématiquement baptisés de "Grenelle de ceci… Grenelle de cela" (alors même que ces "Grenelle" de jadis sont le produit fécond des mouvements de 1968 tant honnis par la droite au cours de la campagne), les idées de Commission Attali très proches (dans la forme et dans le fond) de l’ancien "rapport Armand-Rueff, couvert de poussière sur une étagère"  , l’idée d’un programme de rupture encore reprise   avec la "stigmatisation de la pensée unique"   déjà utilisée pour la campagne de Chirac en 1995 sont autant de thèmes ou d’artifices qui ont précédé la "rupture" de Nicolas Sarkozy. Mais M. Jarreau ne va pas jusqu’à tirer les résultats que son équation historique impose. Trop tôt ? Évidemment !

En réalité, le journaliste perçoit la rupture par le prisme du métier qu’il exerce, plutôt que par celui de l’analyse ou de la critique politique : "Il s’agit, au fond, de renouer avec la démocratie en assumant pleinement sa dimension médiatique  . On comprend mieux la confusion de M. Jarreau, qui place la rupture non pas sur le plan des politiques menées ou simplement ébauchées, mais sur le plan de "l’affichage [comme] "culture du résultat" [qui] compt[e] davantage que le résultat lui-même"  . Le journaliste a le grand mérite de bien montrer que pour Nicolas Sarkozy "l’essentiel [est] qu’il se soit montré décidé à agir vigoureusement"  , mais ne va pas jusqu’à souligner qu’une telle rupture n’est pas celle qu’on serait en droit d’attendre d’un candidat dont "l’entreprise de réforme engagée se présente comme l’une des plus ambitieuses que l’on ait connues en Europe dans la période contemporaine"  .

Après avoir parcouru un demi-siècle d’histoire française et internationale en quelques pages, Patrick Jarreau tente de passer au crible les mois qui ont mené à la victoire tout comme les premiers moments de la nouvelle présidence française. Cette seconde partie de l’ouvrage semble relever plus de la chronique factuelle un peu atone que de la critique ou de l’analyse. Ainsi, on a droit à tout ce que tous les journaux ont déjà plusieurs fois rapporté : la collaboration victorieuse avec Henri Guaino, le CPE et la position du candidat, les vacances à Wolfeboro du président fraîchement élu et la fascination pour l’american way of life, le paquet fiscal et les droits de succession, les réformes en matière de justice, la "vision" européenne   et diplomatique.

Des comparaisons parfois un peu hasardeuses étonnent, comme celle entre Bill Clinton et Nicolas Sarkozy ("Il ne fait aucun doute que le succès de Clinton et sa réélection en 1996 s’expliquent avant tout par la prospérité que les États-Unis ont connue sous sa présidence. L’équation politique de Nicolas Sarkozy est assez comparable à celle de Bill Clinton. Comme l’ancien président démocrate, il a promis d’être économiquement sérieux pour que les salariés profitent d’une croissance plus forte")  , alors que pourtant le premier a promis et mené une politique pragmatique en accord avec la conjoncture mondiale de croissance de son époque et que le second pose comme postulat pour ces réformes une croissance insuffisante pour les soutenir et des incitations à dépenser (les crédits d’impôts) dans le secteur même (l’immobilier) qui est à l’origine de la crise financière mondiale. Drôle d’imitateur…

Il serait cependant inexact de dire que M. Jarreau abdique systématiquement face à son devoir de jugement : il y a parfois une tentative de critique face à l’incompréhension, comme quand il s’en prend   à la position de Nicolas Sarkozy à l’égard de la Banque centrale européenne, accusée de tous les maux ou censée pouvoir relancer, en prenant de nouvelles dispositions fonctionnelles, la croissance nationale. 

Néanmoins, loin d’être une analyse, le livre de M. Jarreau dans son ensemble se contente de juxtaposer et d’énumérer des faits sans relever les liens qui peuvent les unir. Cette carence majeure peut venir du fait que l’auteur, pour vouloir coller à la complexité d’un phénomène encore récent, tombe dans les mêmes contradictions que son personnage. À aucun moment nous ne trouvons ce que le journaliste peut bien vouloir signifier par "rupture" ou même quel sens peut avoir une expression comme la "rupture tranquille", pour la rendre un tant soit peu cohérente face à l’action politique. On peut se demander dès lors si, comme pendant un moment tous les journalistes français, M. Jarreau n’est pas tombé, dans le piège de l’"affichage" médiatique et ne s’est pas laissé hypnotiser et même fasciner (on sent parfois entre les lignes cette fascination dans l’ouvrage) par ce qui, de plus en plus, apparaît comme une illusion ou un aveuglement face aux exigences de la réalité économique, européenne et mondiale, de la part de celui qui doit précisément incarner, non pas le volontarisme téméraire, mais le pragmatisme raisonnable. La vraie rupture, à lire M. Jarreau, se trouve davantage dans le fait qu’un président de la République puisse mener une telle politique théâtrale sans que les journalistes ne soient même pas en état, de manière rigoureuse et percutante, de démonter un tel mécanisme, en étant au contraire les principaux animateurs de pareille mascarade.
 
Voilà pourquoi La droite contre l’exception française confond deux choses fort distinctes, alors même qu’il exprime clairement l’enjeu : "Il [Nicolas Sarkozy] rompt ainsi avec une retenue dont les origines plongent à la fois dans le mouvement ouvrier du XIXe siècle et dans le catholicisme social" (p. 49, nous soulignons)).). Avoir un "style" en rupture avec les styles élyséens qu’a connus la Ve République, ce n’est pas être en rupture sur le plan politique et sur le plan des idées. M. Jarreau n’insiste pas suffisamment sur cette distinction à faire et met dans un même élan rupture politique et rupture d’apparat.
 
En définitive, Patrick Jarreau écrit qu’"ayant promis la rupture, Nicolas Sarkozy s’emploie à la mettre en scène. De multiples manières, il fait en sorte de mériter l’approbation de l’opinion publique par des initiatives et des gestes qui assurent sa présence dans les médias et qui sont de nature à satisfaire des milieux divers. (…) On n’en finirait pas d’énumérer ces actions présidentielles qui ne sont pas seulement destinées à frapper les esprits, mais qui, à un degré variable, sont aussi calculées pour avoir cet effet. Elles contribuent à construire un personnage et à entretenir une popularité, mais aident-elles à réaliser le projet qu’elles sont censées servir ou bien le font-elles oublier ?"  . On peut regretter que la seule question qui valait la peine d’être posée arrive à la fin de l’ouvrage, demeurant ainsi sans réponse tout autant que cet ouvrage demeure, à notre sens, sans véritable raison d’être.


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Crédit photo : Adam Tinworth / Flickr.com
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