Littérature

Correspondance I (1949-1960)

Couverture ouvrage

Paul Morand Jacques Chardonne
Gallimard , 1168 pages

Sulfureux Morand, rusé Chardonne
[vendredi 25 avril 2014]


Impatiemment attendue, la correspondance Morand-Chardonne tient toutes ses promesses : littérairement et historiquement fascinante, politiquement peu correcte.

Paul Morand et Jacques Chardonne ne se sont connus que  tardivement. Nés à quatre ans de distance, − Chardonne en 1884, Morand en 1888 −, révélés presque simultanément − L’Épithalame et Tendres Stocks sont de 1921, Ouvert la nuit de l’année suivante −, ils ne se fréquentaient pas durant l’entre-deux-guerres et leurs livres se ressemblent peu. Ils ne sont devenus amis qu’au cours (et probablement à cause) du purgatoire qu’ils ont traversé tous les deux après la Deuxième Guerre mondiale, en raison de leur situation sous l’Occupation : Morand parce qu’il avait servi sous Vichy, en tant que président de la Commission de censure cinématographique, puis comme ambassadeur en Roumanie et en Suisse (bien qu’aucune charge n’ait été finalement retenue contre lui au titre de l’épuration administrative) ; Chardonne principalement pour avoir été du voyage à Weimar en 1941 aux côtés de Brasillach et de Drieu La Rochelle. La première lettre publiée dans ce volume date de septembre 1949, mais c’est à partir de 1955 que Morand et Chardonne ont pris l’habitude de s’écrire au moins une fois par semaine, parfois tous les jours, habitude qu’ils ont conservée jusqu’à la mort de Chardonne en 1968. Ce premier tome comporte 800 lettres ; deux autres suivront.

Comme le rappelle dans son excellente préface Michel Déon, dont il est d’ailleurs souvent question dans les lettres, cette correspondance, déposée à la bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, où elle n’est devenue consultable qu’en l’an 2000, avait acquis depuis longtemps un statut mythique, Morand, peu porté naturellement à l’autocensure, s’y livrant, disait-on, à des commentaires particulièrement acerbes sur ses contemporains. On ne sait pas très bien si c’est l’écrivain ou l’éditeur qui dissimule parfois les victimes sous des initiales, la plupart étant en fait parfaitement transparentes (par exemple, “P.E., le juif P.D. des Relations culturelles”). Et il est aisé d’identifier ce *** décrit par Morand comme “ennuyeux, idiot et suffisant” et dont Chardonne confirme qu’“il n’est pas devenu idiot, il l’est de naissance”, puisqu’on trouve le nom noir sur blanc − un nom que tout le monde connaît − deux pages plus loin. Ce côté potinier des lettres, auquel il n’est pas interdit de prendre le même plaisir qu’en lisant celles de Voltaire ou de Mme de Sévigné, n’est cependant pas ce qui en fait le prix.

Le lecteur d’aujourd’hui, auquel les noms visés ne sont pas de toute façon si familiers, goûtera bien davantage le privilège d’assister à une conversation écrite entre deux maîtres du genre. Ce n’est d’ailleurs pas qu’ils soient exactement au même niveau, et il est juste de parler d’une correspondance Morand-Chardonne (et non l’inverse, comme le voudrait l’ordre alphabétique). Car c’est incontestablement Morand qui domine cet échange. Chardonne, dont les opinions font souvent songer à Pococuranté (“Il est intelligent, mais pas assez ; il a du talent, mais pas assez. J’aime mieux rien”) et à qui il arrive de dérailler complètement (parlant des vers de Saint-John Perse ou reprochant à Balzac, mort en 1850, de n’avoir pas saisi l’importance du Second Empire), se livre au fond assez peu dans ses lettres. Il est comme en retrait, mais c’est un retrait volontaire. S’il met Morand constamment en vedette, s’extasiant sur ses œuvres et son don épistolaire, avec une flagornerie qui paraît d’abord lassante, on ne tarde pas à s’apercevoir que ce Charentais madré (on comprend que Mitterrand ait été parmi ses admirateurs), dont Déon nous apprend que les sentiments envers Morand étaient bien plus complexes qu’on pourrait le croire, se livre en expert à une maïeutique presque retorse pour provoquer son correspondant et extraire de lui tout ce qu’il sent pouvoir en extraire.

Et Morand se prête complaisamment à ce jeu. Il adore se raconter, évoquer ses voyages, ses amis, ses haines (André Maurois, François Mauriac, Georges Duhamel, Jules Romains), ses souvenirs de la Belle Époque et des Années folles. Il le fait d’une plume alerte, mordante, spirituelle, que, si ce n’était sa préférence pour les phrases courtes, l’on serait tenté de comparer à Saint-Simon, auquel il consacre d’ailleurs des commentaires pleins de finesse. André Gide, Fernand Léger, Jean Cocteau, Coco Chanel, entre autres, sont croqués en des pages pénétrantes. Il est beaucoup question de femmes, notamment de Josette Day (la Belle du film de Cocteau), qui, toute jeune, avait été la maîtresse de Morand, au début des années 1930, et qu’on retrouve ici multimillionnaire, à la suite de son mariage avec l’industriel belge Maurice Solvay. On suit, au jour le jour, les péripéties de la candidature malheureuse à l’Académie française en 1958, bloquée en définitive par celui que Morand (comme l’eût fait Saint-Simon) appelle “Gaulle” tout court. La candidature suivante, celle qui aboutit à son élection en 1968, sera pour le troisième volume. Il est beaucoup question des écrivains de la jeune génération (celle de 1930) qui redécouvrent Morand et Chardonne dans les années 1950 : outre Michel Déon lui-même, Roger Nimier (surtout), mais aussi Antoine Blondin, Bernard Frank, Jacques Laurent et François Nourissier. Parmi les grands aînés, si Jean-Paul Sartre, Albert Camus et André Malraux sont plutôt malmenés, comme on pouvait s’y attendre, Morand est capable de surprendre, défendant (contre Chardonne) les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir ou La Semaine Sainte de Louis Aragon.

Il va sans dire que ceux qui se sont voilé la face en 2001 lors de la parution des deux gros tomes du Journal inutile, lequel n’est rien d’autre qu’une suite à une voix de cette correspondance, puisqu’il commençait le lendemain de l’enterrement de Chardonne, auront là une nouvelle occasion de proclamer leur indignation. Ils tiqueront, non sans raison, en tombant sur des formules comme la “juiverie bolchevique” ou la “juiverie internationale”. Comme Chardonne finit par lui en faire la remarque, l’antisémitisme de Morand a un côté célinien, obsessionnel. Il se garde bien de cautionner le génocide nazi : retrouvant Otto Abetz à Düsseldorf, en 1957, il répète à Chardonne la version officielle “Personne ne s’en doutait”. Mais il ne peut se retenir de se livrer à des plaisanteries douteuses (“Il a été à Buchenwald, mais il n’y a pas appris la concentration” − à propos de Christian Pineau, beau-fils de Jean Giraudoux, donc vieille connaissance ; la pire est un jeu de mot atroce à propos du journal d’Anne Frank), ni de laisser poindre des restes de sympathie pour Hitler.

Une fois la part faite du goût de la provocation, qui chez Morand n’est pas mince (alors que Chardonne, quoi qu’il pense en son for intérieur, tient visiblement à se dissocier le plus possible de son correspondant), on félicitera l’éditeur de n’avoir pas censuré les lettres, ou en tout cas pas au-delà d’un minimum. Le livre ne rendra antisémite que le lecteur qui l’est déjà. Et l’aveu le plus révélateur est fait par Morand lui-même : “Je ne les aime pas, mais dès qu’il y en a un, je suis attiré.” Ce mélange de répulsion et d’attraction se retrouve dans ses autres manifestations de xénophobie ou d’homophobie (celle-ci à ne pas prendre trop au sérieux) ; on ne les excusera pas pour autant, mais elles sont à relativiser. Et on pourrait en dire autant de son antiaméricanisme. S’il est peut-être à son plus odieux au sujet de l’Afrique et des Africains, il faut reconnaître que son anticommunisme, en revanche, n’a pas du tout mal vieilli.

Un sujet qui revient fréquemment dans la correspondance Morand-Chardonne est... la correspondance Morand-Chardonne. Très tôt, celui-ci fait circuler les lettres de Morand, alors que ce dernier s’inquiète (“On sait trop nos échanges”) et tue dans l’œuf les velléités de publication d’extraits. Néanmoins, il est clair que les deux correspondants sont bien conscients d’écrire pour la postérité. Dès 1955, il est question de protéger la correspondance des regards indiscrets et de la déposer à Lausanne, sous embargo, non sans l’avoir fait dactylographier. Faut-il faire remonter à cette dactylographie initiale certaines erreurs de déchiffrement qui crèvent les yeux (“Vu Empereur qui n’en est pas un” pour “Un Empereur...” ; “porte d’activité séminale” pour “perte” ; “à Saint-Moritz nears [pour mars?]”), et quelques lacunes dues à des mots déclarés illisibles ? La méthode suivie pour la transcription n’étant pas explicitée dans la note liminaire, on ne peut que poser la question.

L’éditeur scientifique de la correspondance, Philippe Delpuech, a qui l’on doit notamment l’édition des discours de Malraux à l’Assemblée nationale, est mort en 2005. Triste en soi, cette disparition prématurée a probablement posé des problèmes qui expliquent le retard relatif de la publication. Outre les erreurs du genre de celles relevées plus haut, faut-il lui attribuer celles concernant des noms propres que toute personne moyennement cultivée reconnaîtrait aussitôt ? Comme il est difficile d’admettre que Haymarket, la Malcontenta, les accords Sykes-Picot ou Vladimir Horowitz ne disaient rien à Philippe Delpuech, on suppose que le travail a été confié à une ou plusieurs personnes qui n’avai(en)t pas tout à fait la culture nécessaire pour le mener à bien.

L’annotation laisse une impression mitigée. Autant les renvois aux articles cités par nos deux correspondants sont précieux, autant les éclaircissements divers laissent souvent perplexes. Leur ou leurs auteur(s) paraissent se faire une étrange idée du lecteur : curieuse créature, en effet, qui n’aurait jamais entendu parler d’Albert Einstein, de Simon Bolivar, de Catherine II, de Giambattista Tiepolo, de Tennessee Williams, mais qui, en revanche, ne nécessiterait aucune explication pour Élina Labourdette, Daisy Fellowes (que la fée Carabosse de Gallimard a, hélas, changée en “Fellorves”), Eugenia Errazuriz ou Geneviève Lantelme. Et malheureusement les erreurs y pullulent, dans ces notes : Nancy Cunard est confondue avec sa mère, Emerald Cunard ; William Beckford, auteur de Vathek, avec son père, lord-mayor de Londres ; et le poète André-Ferdinand Herold à la fois avec son père Ferdinand (pour les dates) et son grand-père, le compositeur du Pré-aux-Clercs. Ajoutons à cela que goody-goody ne veut pas dire “chic” ; que Cecil Beaton était tout de même un peu plus qu’un “costumier” ; et que Custine n’est certainement pas l’auteur d’Armance ! Et passons sur les sottises du genre : “La préface de Roger Nimier se trouve aux pages 1-6.” Quant à l’index, indispensable dans l’édition d’une correspondance, il déçoit. Le renvoi, non pas aux pages, mais aux numéros des lettres, en rend le maniement mal commode − le type même de la fausse bonne idée. Un index des publications périodiques citées, pourquoi pas, mais un index des œuvres, au moins de Morand et de Chardonne, eût été mille fois plus utile. Quant à celui des noms propres, il est, hélas, incomplet, lacunaire et, sur certains points, bibliographiquement douteux (David d’Angers à la lettre A, Georges Wakhevitch devenu Vakhevitch, Dermitt pour Dermit, etc.). Dire qu’on a dû si longtemps déplorer que les livres français fussent presque toujours dépourvus d’index, et qu’il faille maintenant se plaindre que ce dernier soit si souvent défectueux ! Encore un effort, comme disait le divin marquis….
 

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