<p>Un patchwork de r&eacute;ponses du po&egrave;te James Sacr&eacute;, donn&eacute;es &agrave; diff&eacute;rents entretiens, organis&eacute;es th&eacute;matiquement. Une posture int&eacute;ressante pour une &oelig;uvre bas&eacute;e sur son interrogation &agrave; propos d&rsquo;elle-m&ecirc;me, dans des po&egrave;mes qui se veulent une rencontre entre discours critique et po&eacute;sie.</p>

Les fondements de la poésie de James Sacré semblent se poser sur un deuil :

Et je voulais croire en la nuit, m’en aller
Mais la nuit
Est restée dans sa nuit .

Dénuée de tout mysticisme, la poésie continue tout de même, et c’est ce ‟malgré toutˮ, pour reprendre les mots de J.-M. Maulpoix, que les poèmes qui suivent semblent interroger. L’œuvre de Sacré, constituée de poèmes interrogeant leur possibilité, la validité ou la légitimité de leur production, et à travers elle de toute création poétique, contient déjà une importante réflexion critique sur le rôle, la place, les buts ou les désirs de la poésie dans le monde.

À côté de ses poèmes, Sacré s’est rarement essayé à la ‟pureˮ réflexion, mais a pourtant élaboré, à travers ses réponses accordées à différents entretiens, une importante autocritique de son œuvre, qui tourne paradoxalement autour de l’idée que tout discours critique, toute tentative de création d’une idéologie sur la poésie sont d’emblée vains. La critique serait toujours superflue, superficielle, croyant dépasser le poème en le définissant, alors que d’autres poèmes s’écriront ensuite, venant à leur tour s’opposer à cette définition : ‟Ces formalismes (les pires et les meilleurs, et qui sont toujours expérience et vécu) étant la matière où l’écriture s’égare (croyant parfois se trouver) entre insignifiance (délires par exemple du lyrisme) dont on ne saura rien dire, et nouvel idéalisme (conséquence d’un mouvement critique) aussitôt qu’un précédent se trouve dénoncéˮ .

Dans leurs histoires parallèles, poésie et critique ont donc toujours été liées, s’annulant en quelque sorte à tour de rôle. On voit que Sacré dénonce, dans tout idéalisme, son incapacité à durer et donc son absurdité à s’inscrire encore dans un processus qui prouve depuis suffisamment longtemps qu’il viendra à nouveau le dénoncer. Désire-t-il alors sortir de ce processus ou estime-t-il en avoir trouvé un aboutissement ? Cela ne s’oppose plus puisque l’aboutissement serait justement la sortie du processus, mais sortir de l’histoire de la poésie et de ses successions d’écoles et de mouvements signifierait pourtant ne plus en écrire, et il faudra bien avouer qu’écrire se fait toujours en pensant à la poésie, que cela se fasse en la testant et en l’interrogeant ou en la faisant rentrer dans une idée prédéfinie.

Le refus d’idéologie de Sacré en reste toujours une, ou au moins une esthétique, avec l’évidence d’un lien très fort entre les deux : ‟Qu’est-ce que ça veut dire ces ratures, sinon le consentement à un esthétisme ou à des valeurs ? Je ne me dépêtre pas de çaˮ . Sacré avoue donc lui aussi buter sur ce point, qui est justement censé marquer le point d’arrêt des commentaires critiques. Comme le refus d’une idéologie, qui prétendrait assigner une vérité absolue au poème, les ‟raturesˮ opèrent une démystification de l’écriture poétique en montrant qu’elle ne va pas de soi : ‟Je pourrais dire que ça ressemble à un cœur mais c’est une image compliquée et peu sûreˮ . Les réticences avouées sur l’emploi des images tiennent à ce qu’elles ont déjà été mises à mal par l’histoire de la poésie : ‟Les œuvres poétiques de la fin du seizième siècle et du début du dix-septième m’ont en particulier arraché au culte de l’image et de la métaphoreˮ . C’est un sentiment d’excès qui provoque cette volonté de rupture avec ‟cette valorisation outrancière de la métaphore ˮ, peut-être parce qu’elle semblerait trop éloignée de l’activité de recherche sur le langage que doit être l’écriture poétique : ‟Des images certes, mais à leur juste place, parmi d’autres formes grammaticalesˮ .

C’est une idée similaire qui l’amène à rejeter le surréalisme : ‟Je n’aime pas le surréalisme, je n’aime pas l’écriture automatique […]. Je n’aime pas m’abandonner au rêve, au fantastique. […] J’aime bien que la matière des mots soit là et, non pas m’entraîne, mais me permette de continuer à être.ˮ Sacré se place contre le statut privilégié qui a été accordé à la métaphore par la critique littéraire parce qu’elle projetterait dans un ‟au-delàˮ du poème, comme l’écriture automatique, elle ‟entraîneraitˮ, ne permettant plus de retrouver la réelle obscurité du sens commun : ‟Et il arrive aussi que la poésie s’acharne à poursuivre un sens… au-delà, prétendent des poètes, du sens commun (pourtant déjà si énigmatique et si mal maîtrisable) – ce sens au-delà me semble aussi inimaginable que le mot Dieu. Vraiment au-delà des mots de la tribuˮ . Avec une expression reprise à Mallarmé, Sacré s’inscrit résolument dans un processus de critique devant faire évoluer la poésie. En refusant le sens ‟au-delàˮ pour lui préférer la ‟matière des motsˮ, Sacré refuse que la poésie puisse être liée à la transcendance : ‟Comme je n’ai pas de croyance religieuse bien définie, je m’accroche à l’immanence de ce qui m’entoure. Ça conduit forcément à une matérialité qui est saisie, aimée ou détestée. Pour vivre, il me faut avoir un rapport à la matérialitéˮ .

Ces retours des mots sur eux-mêmes participent à démystifier la poésie et à ne pas prendre le risque de lui attribuer d’autres prétentions que celle d’une vie commune qui continuerait à être, malgré tout, et malgré le risque de son inutilité. Sacré rejette tout ce qui serait facilement et communément admis comme ‟formule poétiqueˮ, refusant l’idée d’une justesse qui serait plus présente dans certains mots ou certaines paroles que dans d’autres. Il oscille entre le patois, certains mots rares et soutenus ou des constructions agrammaticales, avec toujours cette question : comment parler, comment se lier à l’autre, et surtout comment être sûr de la résonance de ses propres paroles chez autrui ? Aucune certitude ni réponse toute faite mais une quête perpétuelle, celle d’une voix qui devra s’accorder à l’oreille d’un lecteur.

Si le refus des certitudes inscrit forcément la poétique de Sacré dans un positionnement tâtonnant et hésitant, il semblerait tout de même que sa pratique de la poésie lui ait inculqué le rejet de tout sublime ou quête de transcendance : alors que dans un recueil plus ancien (Cœur élégie rouge) l’espoir de s’élever persistait face à la conscience que ‟pour que les mots soient des arbres il faudra au moins être Dieuˮ , un espoir cependant légèrement forcé : ‟Je suis sûr qu’il y a un endroit où je vais trouver les vrais arbres ; pour fP.ir cette élégie il faut que je le croieˮ . Et alors que dans Des animaux plus ou moins familiers le poète semble renoncer à tout espoir d’une poésie sublime, ses doutes se concentrent sur ce qu’il reste de cette poésie dénuée de prétentions : ‟Ce goret soudain (l’oreille souple) dans l’ombre du toit, je le regarde et c’est peut-être inutile ; mais peut-être que je l’aime – et c’est peut-être inutileˮ .

La poésie ne prétend donc plus à aucune transcendance, mais à une immanence, celle de la quête d’une parole qui serait un lien. Si aucun discours sur la poésie ne semble pouvoir répondre aux interrogations qu’elle pose, le poème devient, en même temps qu’un lieu de questionnement, une ‟réponseˮ, mais alors celle de l’absolue nécessité de continuer à s’interroger, le lieu où la vie et le langage se soutiennent mutuellement pour continuer à être#nf#