Un ouvrage stimulant qui interroge la nature du prophétisme biblique au regard de l'Orient ancien.

La Bible hébraïque se divise en trois grandes parties : la Loi, les Prophètes et les Ecrits. Le lecteur catholique, coutumier de l’ordre des livres de la Bible grecque, peut être surpris de voir figurer parmi les vingt et un livres de la seconde partie ceux de Josué, Juges, 1-2 Samuel et 1-2 Rois (placés parmi les livres " historiques " dans l’Ancien Testament). Si les livres prophétiques représentent une partie importante du corpus biblique, la différence d’appréciation concernant leur classement souligne d’emblée l’enjeu à la fois littéraire et théologique de ces ouvrages. Peut-être faut-il voir dans cet écart ou dans cette distinction une invitation à réfléchir à la nature même du prophétisme au sein de la Bible, d'autant plus que l'Ecriture ne propose aucune définition du prophète  . En fait, en hébreu, le vocable nabi désigne à la fois celui qui est appelé par Dieu et celui qui invoque Dieu pour annoncer son message.

À l’exégèse vétérotestamentaire qui mit en avant l’image classique du prophète comme génie religieux  , notamment avec un G. von Rad qui choisit, dans sa Théologie de l’Ancien Testament, de consacrer un second volume à la prophétie  , comme si elle était indépendante des autres représentations religieuses d’Israël, s’opposent dès la première moitié du XXe siècle des études diachroniques (on pense à H.W. Herzberg ou A. Gelin) qui s’interrogent sur l’histoire de la rédaction en se montrant notamment attentif aux ajouts. Le commentaire du livre d’Ezéchiel par W. Zimmerli en 1969 constitue de ce point de vue un tournant décisif en focalisant l’intérêt du chercheur non sur les prophètes et leurs paroles mais sur leurs livres et leurs textes. Ce changement de paradigme ouvre ainsi la voie à l’étude d’une prophétie scripturaire qui puise à l’histoire rédactionnelle des textes. 

 

Le prophétisme de l’Orient ancien

 

      C’est précisément cette thématique que Stéphanie Anthonioz, docteur en histoire et civilisation de l’Antiquité ainsi qu’en histoire des religions et de l’Orient ancien  , explore plus avant dans un ouvrage intitulé Le prophétisme biblique. Le livre se divise en deux parties : les Prophètes antérieurs et les Prophètes postérieurs. La première se propose de replacer le prophétisme au sein de la divination en soulignant à la fois la diversité et la richesse des personnels de la prophétie dans l’Orient ancien. Au contexte ouest comportant le recueil de l’Enuma Anu Enlil et ses soixante-dix tablettes  ou le corpus de Mari et de l’Assyrie d’Assarhaddon et d’Assurbanipal, fait écho le contexte est-sémitique avec la stèle de Dan  , celle de Mesha   et celle de Zakkur  . L’auteur dévoile ainsi l’importante place du prophétisme au sein de la divination ancienne et les sources levantines mettent notamment en lumière l’existence d’un personnel " visionnaire " dont la révélation a partie liée avec quelque rituel. La forme d'expression particulière au prophétisme est l'oracle (poétique, populaire, oral) et le prophète apparaît souvent associé à un sanctuaire.

 

Le passage de la divination à la prophétie idéale 

 

      C’est toutefois le récit de Balaam  , intégré dans la Bible en Nombres  , qui atteste le plus nettement le passage de " la divination à la prophétie idéale ". En effet, Balaam, en renonçant aux rituels pour assumer une parole " bouche à bouche " ("Ce que Yahvé dira, c’est ce que je dirai. ", Nb 24, 13  ), modifie sensiblement la nature de la communication entre l’homme et le divin. Comprenons qu’elle n’est plus liée à une dimension technique et rituelle mais qu’elle relève d’un "bouche à bouche" entre Yhwh et le prophète (on pense ici bien sûr à la cèlèbre " formule du messager " : " Ainsi parle Yhwh "). C’est précisément ce glissement opéré qui marque l’émergence d’une nouvelle forme de prophétisme : le prophétisme biblique et yahviste révélant un projet idéal : celui d’une histoire relue à la lumière de l’échec de la royauté et de l’exil ; celui d’une histoire consacrant la figure médiatrice du prophète Moïse.

 

Le prophétisme selon l’histoire deutéronomiste

 

     Or, c’est véritablement l’histoire deutéronomiste   qui va s’employer à développer cette orientation en mettant en avant l’institution du prophétisme. On trouve ainsi en Dt 9-13 une condamnation des pratiques divinatoires qui consacre comme forme de divination légitime le prophétisme comme seule médiation possible pour Israël. Le prophétisme mosaïque se trouve dès lors selon l’auteur " promu au rang d’institution première en Israël, devant celle des juges et des prêtres et devant celle  du roi lui-même ". Moïse y est défini par le terme de navi (ou nabi) et la prophétie, échappant seule à la condamnation des pratiques divinatoires, tend à faire émerger un prophétisme idéal et quasi littéraire (et non plus sociologique). L’historiographie deutéronomiste met en place le schéma d’une succession de prophètes partant de Moïse (présenté en Dt 18, 9-12 comme le premier des prophètes de Yhwh) et cette nouvelle forme de prophétisme va se définir en grande partie dans le rapport qu’elle entretient avec la royauté en Israël. Selon l’idéologie deutéronomiste, les deux figures prophétique et royale participent d’un même idéal que le personnage de Samuel illustre parfaitement : d’abord prêtre du sanctuaire de Silo puis prophète de Yhwh et enfin  juge-sauveur. Le prophète évolue ainsi, des livres de Samuel à Rois, d’un  prophétisme ancien à un " modèle mosaïque idéal ". Et l’auteur de repérer deux strates littéraires dans les livres de Samuel : la première présente encore en elle des " vestiges divinatoires " alors que la seconde, plus récente, favorise l’apparition d’un prophétisme idéalement reconstruit qui trouvera sa pleine consécration dans les livres des Rois : le prophétisme répond dès lors " à la nouvelle définition postexilique d’une parole déliée de toute pratique divinatoire et, qui plus est, d’une parole annonçant la malédiction de l’exil pour cause de non-obéissance à la loi. " L’expérience exilique provoque de fait l’émergence d’un nouveau prophétisme qui entérine l’échec de la royauté en Israël et qui propose un autre idéal prophétique susceptible de servir l’émergence du nouvel Israël.

 

L’institutionnalisation du prophétisme à travers le Livre

 

       L’histoire rédactionnelle des Prophètes dits postérieurs (la seconde partie) ne fera que développer et amplifier cette orientation : celle d’un " processus littéraire à l’oeuvre dans la constitution d’une bibliothèque des Nevi’im officiels ". Mais c’est dans le Deutéro Isaïe que se repèrent les caractéristiques de ce nouveau prophétisme biblique. Yhwh se donne comme parole vraie et vivifiante, celle qui assure la médiation entre les hommes et Dieu. La parole du prophète s’efface ainsi au seul profit de la parole divine et " Yhwh est lui-même son propre prophète ! ". La mise ensemble du Deutéro et du Trito avec le Premier Isaïe signe selon l’auteur l’apparition d’un prophétisme officiel, en quelque sorte institutionnalisé dans le Livre et reposant " sur la seule toute-puissante parole de Yhwh à l’oeuvre dans l’histoire. " Le livre de Jérémie prolongera cette dynamique en consacrant l’effacement du prophète devant le livre. Si le prophétisme ne se  limite plus dorénavant au seul idéal de la figure mosaïque (histoire deutéronomiste), il faut aussi souligner le glissement décisif opéré par le processus littéraire à l’œuvre : en replaçant le prophétisme dans une histoire rédactionnelle (celle des livres prophétiques), les auteurs confèrent à la parole prophétique une dimension écrite qui consomme définitivement la rupture entre prophétisme ancien (comme phénomène socioreligieux) et prophétisme biblique. C’est la parole de Yhwh qui règle désormais la marche de l’Histoire et le silence d’Ezéchiel est à cet égard significatif  . La place des Douze à la suite d’Ezéchiel fera ainsi pleinement sens en déclinant une série de figures prophétiques dont nulle ne parvient à émerger face à la toute-puissance de la parole de Yhwh. Nous touchons ici à la dimension universelle du prophétisme biblique postexilique. Il ne s’agit plus tant pour ce prophétisme de proposer d’entrer en relation avec le divin par l’intermédiaire d’un prophète (marquant une référence socioculturelle) que d’affiner, par la présence du seul Verbe divin, la loi mosaïque, seule garante de l’existence du peuple d’Israël.

 

La Bible ou la naissance d’un nouveau prophétisme

 

    Dès son introduction, l’auteur se propose d’écrire une histoire du prophétisme dans l’ancien Israël en s’intéressant non aux discours prophétiques et théologiques de la Bible, mais en s’appuyant sur les sources historiques et sur l’histoire du texte. De ce point de vue, l’ouvrage déroule avec clarté le cheminement d’une pensée qui distingue nettement le prophétisme ancien ("comme phénomène socioculturel et religieux") du prophétisme biblique, travaillé en profondeur dès ses débuts par l’idéal deutéronomiste. L’auteur montre ainsi comment les livres de Samuel et des Rois opèrent sur les vestiges divinatoires la refondation d’un nouveau prophétisme. La théologie deutéronomiste, centrée sur le thème de l’alliance, voit dans ce prophétisme - dont le modèle idéalisé est la figure mosaïque - l’occasion de rappeler les fondements de la Loi. Etroitement liée au contexte de l’Exil et de l’échec de la royauté, l’émergence de cette nouvelle forme de prophétisme répond à la fois à une nécessité politique, théologique et littéraire.

 

La dimension littéraire du prophétisme biblique

 

    Stéphanie Anthonioz insiste sur la dimension livresque de ce nouveau prophétisme qui se constitue à travers un véritable processus littéraire (la mise en place d’une bibliothèque dite prophétique avec l'apparition, au VIIIe siècle, des prophètes scripturaires Amos et Osée). Que le présent ouvrage privilégie résolument l’analyse détaillée des Nevi’im permet de souligner l’évolution de la conception du prophétisme, depuis les livres de Samuel jusqu’à ceux des Douze. Cette étude diachronique contribue par là même à mettre en relief la spécificité de la prophétie israélite au regard du prophétisme ancien. Ce qui semble en effet constituer le propre de cette prophétie, c’est le phénomène de sa transmission littéraire : les paroles prophétiques d’Israël excèdent le seul cadre historique pour se parer d’une signification universelle et toujours réactualisée. Le prophétisme biblique porte en son sein la conviction décisive qui guide le peuple d’Israël : Dieu poursuit à travers l’Histoire un dessein de salut et de sanctification du monde. En ce sens, la disparition progressive de la personne du prophète au profit de la seule parole de Yhwh signe l’ultime évolution d’un prophétisme devenu universel. Ce que l’auteur appelle " le décollement du prophétisme biblique par rapport au prophétisme ancien " se double alors d’une focalisation sur le culte exclusif de Yhwh. De ce point de vue, Stéphanie Anthonioz aurait peut-être pu davantage souligner, nous semble-t-il, la façon dont l’émergence de ce prophétisme biblique, notamment dans la condamnation des idoles et des pratiques divinatoires  , ne cesse en définitive d’accompagner la naissance du monothéisme et de fonder in fine l’identité du peuple d’Israël  .

     Rédigé dans un style accessible, le présent ouvrage demeure toutefois assez technique. De nombreuses notes de bas de page, à caractère bibliographique, jalonnent le texte, complétées par un index des noms propres et une bibliographie indicative de plus de vingt pages. Reste que le livre de Stéphanie Anthonioz est représentatif de la méthode historico-critique qui cherche à interroger l'histoire des textes bibliques à la lumière du contexte historique, politique et social.#nf#