Passant en revue les divers domaines de l’expérience humaine, les auteurs s’efforcent de repérer les points de rupture, les lignes de faille à partir desquelles s’élaborent de nouvelles notions, de nouvelles pratiques qui transforment profondément les catégories de l’expérience, nos grilles d’évaluation.

 

Les changements produits par l’introduction des technologies informatiques ont été suffisamment rapides et massifs pour qu’un même individu ait connu le "monde d’autrefois" et celui d’aujourd’hui. Il est encore temps, il est encore possible de percevoir, à la lumière du passé pré-numérique qui semble pourtant déjà s’effacer de nos mémoires et de nos gestes, quelles répercussions ces innovations ont eu et continuent d’avoir sur la vie sociale, les comportements collectifs et individuels, les modes de penser, les représentations de soi et des autres, le rapport au travail, au loisir et à la culture, à l’espace et au temps. Tel est l’objectif ambitieux du bref essai de Jean-François Fogel et Bruno Patino audacieusement intitulé La Condition numérique, en écho à la condition humaine. Que devons-nous aux outils que nous utilisons de plus en plus ? Comment agissent-ils sur nos représentations ? sur nos relations ? Chaque chapitre est placé sous le signe du titre d’un écrit célèbre (outre La Condition humaine, on trouve également Vie et destin, Le Capital, etc.), aborde un des domaines de l’expérience humaine et s’efforce de décrire les transformations souvent brusques et aisément perceptibles parfois plus subtiles et moins visibles qui l’affectent. Le choix du titre de l’ouvrage revient à mettre en avant les ruptures plutôt que la continuité, quels que soient les domaines considérés.

La première d’entre elles, et l’ouvrage y insiste fortement, réside moins dans les technologies elles-mêmes que dans la connexion permanente qui affecte profondément la configuration de l’espace social dans la mesure où l’expérience de la vie en société s’accompagne désormais en permanence de son « extension qui existe par elle-même  (et non d’un double ou d’une contrepartie) en ligne. “Le réel, écrivent-ils de façon frappante, c’est le monde plus la connexion”  Il ne s’agit pas cependant d’invoquer l’entrée dans un nouvel âge idyllique ni de célébrer sans nuance le présent. Les bilans sont plus contrastés, chaque innovation s’accompagnant de conséquences imprévisibles qui tempèrent l’enthousiasme. La connexion qui piste l’internaute, dépiste ses préférences, suit les méandres de sa navigation, épouse son cheminement et finit par aller au-devant de ses désirs au moyen des informations qu’il a livrées lui-même de plein gré ou à son insu, façonne un monde à son image et lui offre ce qu’il veut avant même qu’il ait à le formuler, au risque de lui tendre un miroir et de le priver de toute découverte véritable.

Les auteurs ne condamnent pas non plus ces évolutions au nom d’un passé idéalisant un autre rapport à soi, au temps, au loisir ou à la culture. Ils enregistrent des états différents. Toutefois ils n’occultent pas les risques inhérents à la connexion permanente : “Les usages ont changé si fortement que la réflexion millénaire sur la nature humaine ne peut plus ignorer cette nouvelle condition numérique, celle de l’humain enchaîné à sa connexion comme Sisyphe à son rocher” . Leur volonté est plutôt de tâcher de suivre au plus près les réalités du moment. La vie politique, le rapport à l’espace et au temps sont également profondément affectés par le développement des technologies numériques. Concernant l’espace par exemple, les auteurs contestent l’opposition massive entre un espace réel et sa réplique virtuelle qui n’en serait pour ainsi dire que le double dégradé. Ils ne se bornent pas à montrer comment l’imagerie numérique a enrichi notre perception de l’espace par la multiplicité des représentations qu’elle offre. Plus radicalement, Internet devient un espace à part entière, objet lui aussi de luttes et de rivalités, espace dans lequel de nouvelles guerres ont lieu et qui devient à son tour une préoccupation pour les Etats menacé par l’obsolescence ici de la notion de frontière. De ce fait, le traitement des données numériques (Big data, réservoir sans fin d’informations les plus diverses) devient un objectif à la fois économique et stratégique. Et cela n’affecte pas seulement les internautes ou les défenseurs d’un web libre et sans contrainte mais bien l’ensemble des individus, les pouvoirs publics, les intellectuels, les entreprises qui doivent désormais tenir compte du fait que “même sans connexion, nul ne vit plus à l’écart du monde d’Internet” .

Passant en revue les divers domaines de l’expérience humaine, les auteurs s’efforcent de repérer les points de rupture, les lignes de faille à partir desquelles s’élaborent de nouvelles notions, de nouvelles pratiques qui transforment profondément les catégories de l’expérience, nos grilles d’évaluation. Nul dessein prévu d’avance, nulle intention démiurgique ne préside à ces transformations. En décrivant les pratiques, en soulignant les effets produits par ce que les outils, au premier rang desquels la connexion permanente à Internet et à son foisonnement de données, les auteurs insistent sur la co-création de l’homme et de son outil. Les choix stratégiques, technologiques ou politiques de certains acteurs de l’économie numérique, comme Google ou Facebook, pèsent lourdement sur certaines options et qui font profit des données livrées par ou extorquées aux utilisateurs. Mais ce qui semble plus important encore c’est l’effet des outils sur les comportements et les représentations. Par exemple en matière de jugement esthétique, l’effacement de l’opposition entre culture légitime et illégitime, la liberté avec laquelle s’expriment les “dissonances culturelles” selon l’expression de B. Lahire, expérimentant une nouvelle relation à la culture “où tout est posé sur un même plan, comme affranchi du poids des savoirs et de l’Histoire” .

La fascination des auteurs pour leur objet est perceptible par exemple lorsqu’ils évoquent les prouesses de Wikipedia, la disponibilité permanente des sources d’information les plus diverses, et leur infinité ; mais elle ne les rend pas aveugles aux aspects obscurs : menace sur la vie privée, fragmentation de la culture, incapacité à se muer en véritable espace politique. Au “n’importe quoi” qu’on reproche souvent à Internet ils répondent par le shit detector cher à Hemingway “seul outil dont [il] disait faire usage”. Dans le domaine de la vie publique en effet, l’idée d’une agora numérique ne s’est pas concrétisée. Selon les auteurs, entre le réseau et les institutions, il existe même une incompatibilité profonde. La frénésie des échanges en ligne, le faible niveau d’investissement requis, l’inconstance et la volatilité des participants s’oppose au tempo lent, réglé de session en session, de la vie parlementaire.

Il semble presque normal étant donné l’insistance des auteurs sur la problématique de la connexion permanente, que l’ouvrage se termine sur les transformations de la sociabilité suite à son extension sur les réseaux. Mais n’est-ce pas aussi souvent l’écueil de toute réflexion sur ce présent si rapide et si imprévisible ? Le risque n’est-il pas de figer ce qui est en constant devenir de la même manière qu’il y a dix ans le multimédia (sous la forme aujourd’hui si désuète cédérom) était perçu comme l’avenir indépassable de l’informatique ? Traitant des réseaux sociaux de manière globale, les auteurs ne manquent-ils pas de décrire la diversité des stratégies, la dialectique à l’œuvre dans le rapport entre sociabilité en ligne et sociabilité “in real life” comme Anonio Casilli a su le faire dans Les Liaisons numériques  ? Certes dans le cadre d’un bref essai couvrant la multiplicité des domaines bouleversés par l’introduction des technologies numériques, il paraît difficile de rendre raison de la diversité et de l’infini complexité des situations. Reste que ce bilan souvent désenchanté nous renseigne peut-être davantage sur le moment qui l’a vu naître que sur la réalité mouvante et instable qu’il cherche à décrire. Les auteurs en sont bien conscients : tout va si vite avec Internet#nf#