<p>Un colloque qui r&eacute;v&egrave;le la carri&egrave;re politique et l&rsquo;engagement singulier d&rsquo;un illustre mal-connu de notre vie politique contemporaine.</p>

Louis Jacquinot aurait-il pu devenir président de la République et succéder à Vincent Auriol en décembre 1953 ? Quand, après de nombreux tours de scrutin qui ne donnaient rien, les indépendants divisés, qui détenaient la clé de l'élection, décidèrent de s'entendre sur un candidat capable – enfin ! – de l'emporter, ils hésitèrent entre Georges Pernot, René Coty et Louis Jacquinot. Pourquoi Louis Jacquinot, qui au 11e tour avait rassemblé 338 suffrages, ne fut pas élu ? En raison, sans doute, de son opposition à la Communauté européenne de défense (CED). La place fut alors libre pour René Coty qui, sur ce sujet, n'avait jamais clairement donné son avis. Louis Jacquinot avait pourtant préparé cette candidature en épousant, quelques mois auparavant, une potentielle première dame en la personne de Simone Lazard, veuve de l’indépendant Maurice Petsche, lui-même plusieurs fois ministres sous la Troisième puis la Quatrième République .

C'est à la carrière de cet "indépendant en politique" qu'un colloque et une exposition furent consacrés à l'automne 2011 à Bar-le-Duc, dans le département de la Meuse qu'il avait administré comme président du Conseil général de 1945 à 1973 et représenté comme parlementaire de 1932 à son échec aux élections législatives de 1973. Ce sont les actes de ce colloque qui sont aujourd'hui publiés, agrémentés de plusieurs cahiers photographiques tout à fait intéressants et qui témoignent de l'intérêt de Louis Jacquinot pour son image . Ces actes rassemblent les contributions d'historiens du politique mais également les interventions d'élus locaux ou nationaux comme Rémi Herment, ancien sénateur et président du Conseil général de la Meuse, Gérard Longuet, longtemps élu du même département, ou encore Olivier Stirn qui, directeur de cabinet du préfet à Bar-le-Duc, fut remarqué par Louis Jacquinot qui en fit au début des années 1960 son chef de cabinet. On signalera particulièrement le stimulant texte de François Dosé, ancien député de la Meuse, qui s'interroge sur l'oubli de Louis Jacquinot dans la mémoire des populations de la Lorraine, et dont les conclusions peuvent valoir pour beaucoup de ces hommes politiques souvent évoqués mais dont le souvenir s'estompe rapidement après leur disparition : l'absence de réalisation territoriale qui eût permis d'ancrer son nom plus solidement ; la relégation au second rang en raison du poids mémoriel de deux immenses Meusiens, auprès desquels Louis Jacquinot commença sa carrière, Raymond Poincaré et André Maginot ; les mutations sociales qui relèguent Louis Jacquinot dans un "autre temps" ; l'échec de la dernière campagne en 1973 ; le divorce entre un élu, qui décida alors de quitter sa région pour n'y plus revenir, et les populations qu'il avait représentées pendant quatre décennies.

Les années 1930 sont le temps de l'enracinement électoral dans la Meuse de ce jeune avocat, né en 1898, passé à la fin des années 1920 par la Ligue républicaine nationale d'André Maginot et adhérent de l'Alliance démocratique, riche regroupement d'élus politiques modérés comme Paul Reynaud ou Pierre Étienne Flandin. C'est André Maginot qui l’introduit dans le monde politique en le faisant entrer dans son cabinet, au ministère des Colonies puis à celui de la Guerre, à la fin des années 1920. En 1932, il est élu député sous l'étiquette "Candidat républicain d'Union nationale" dans l'arrondissement de Commercy. C'est le commencement d'une carrière parlementaire qui ne s'acheva qu’en 1973.

Ancien combattant de la Grande Guerre, engagé en décembre 1916, il participe encore aux combats de mai 1940, à l'occasion desquels il est grièvement blessé. Après une longue convalescence, il rejoint le réseau Alliance à la fin de l'année 1941 puis décide de gagner Londres où il arrive en mai 1943. Louis Jacquinot, d'abord sceptique vis-à-vis de De Gaulle, se rallie sincèrement et définitivement au chef de la France libre qui en fait son commissaire à la Marine.

C'est l'entrée de Louis Jacquinot dans le monde gouvernemental, auquel il avait appartenu quelques semaines entre mars et mai 1940 comme sous-secrétaire d'État à l'Intérieur de Paul Reynaud. Jusqu'à la Libération puis ensuite en 1947, il œuvre pour redonner à la Marine française une grandeur perdue dans le désastre de 1940 puis sous Vichy. Mais le bilan de son travail acharné ne permet pas d'en faire le "Colbert de la Libération". Sous la IVe République Louis Jacquinot rejoint le Centre national des Indépendants et Paysans (CNIP); il est même, de tous les indépendants, celui qui fut le plus souvent ministre. Mais tout comme il n'avait pas été un "homme de parti" dans les années 1930, il resta marginal au sein du CNIP. C'est alors qu'intervient l'épisode de l'élection présidentielle ratée de 1953. On exprimera ici le regret qu’aucune contribution n’ait été consacrée à cette élection complexe .

En dépit du fait qu'il avait poursuivi sa carrière ministérielle sous la IVe République, les liens de fidélité et d’estime qui existaient entre Louis Jacquinot et le général de Gaulle avaient persisté au point que ce-dernier en fit un ministre d'État dans son gouvernement en 1958 puis dans ceux de Michel Debré et Georges Pompidou jusqu'en janvier 1966. D'août 1961 à janvier 1966, Louis Jacquinot fut ainsi chargé des DOM et TOM. Redevenu député aux élections législatives de 1967 puis réélu en 1968, il rejoignit alors le groupe gaulliste à l'Assemblée nationale. Plus qu'à un gaullisme partisan et structuré, Louis Jacquinot fut fidèle à la personne même de Charles de Gaulle. Il faudra aux historiens trouver un terme pour qualifier cet attachement à l'homme et non à la famille politique car, en l'occurrence l'adjectif gaulliste est inadéquat.

Que fut alors Louis Jacquinot ? Un modéré et un indépendant, assurément. Il illustre ainsi la part incontournable de ce courant politique dans l'histoire de la France contemporaine . Un grand notable également, et sa carrière atteste que contrairement à l'idée reçue, de Gaulle rallia à lui de telles personnalités appartenant au monde des élites . Louis Jacquinot représenta finalement une notabilité traditionnelle, assise, par exemple, sur des réseaux qui, comme celui des anciens combattants, lui permirent d'être élu sous la IIIe République puis de solidifier son fief après la Libération. Mais ce notable à la longévité exceptionnelle, qui fut 15 ans ministre, 28 ans président du Conseil général de la Meuse, 41 ans parlementaire, qui faillit accéder à la magistrature suprême en 1953, ne sut pas éviter son échec final, provoqué, sans doute, par un fossé croissant entre l’élu et ses électeurs, mais surtout, comme l'écrivent Gilles Richard et Olivier Dard en conclusion, par son incapacité à s'inscrire clairement dans la nouvelle organisation des partis politiques du début des années 1970.

Aux Lorrains curieux de connaître le parcours d'un homme considérable de leur région, aux historiens et chercheurs du politique qui connaissent Louis Jacquinot mais qui, à ce jour, n'avaient jamais eu l'occasion d'ouvrir un ouvrage solide, documenté et stimulant le concernant, et parce que ce livre dépasse cette personnalité pour nous replonger dans un demi-siècle de vie parlementaire et politique de notre pays, on conseille donc absolument la lecture de ces actes de colloque#nf#