Philosophie

Faire l'idiot. La politique de Deleuze

Couverture ouvrage

Philippe Mengue
Germina , 104 pages

Philosophie

Politique et Etat chez Deleuze et Guattari. Essai sur le matérialisme historico-machinique

Couverture ouvrage

Guillaume Sibertin-Blanc
Presses universitaires de France (PUF) , 238 pages

Philosophie

The Cambridge Companion to Deleuze

Couverture ouvrage

Daniel W. Smith
Cambridge University Press , 378 pages

"I would prefer no to"
[mercredi 20 mars 2013]
Combien y a-t-il de politiques deleuziennes?

I would prefer not to…La formule fascinante de Bartleby est devenue en quelques décennies l’une des plus célèbres de la littérature mondiale, au point de susciter une littérature qui lui est spécifiquement dédiée. De Blanchot à Derrida, en passant par Deleuze et Agamben, sans oublier Badiou, Rancière, Hardt et Negri, le personnage inventé par Melville dans son énigmatique nouvelle Bartelby, the Scrivener, a fait l’objet de multiples interprétations philosophiques, sur lesquelles Gisèle Brykman est récemment revenue pour en proposer une synthèse et une lecture critique  . Entre toutes les lectures qui ont été avancées, celle de Deleuze – bien qu’elle ne soit pas la plus fidèle d’un point de vue strictement philologique, puisqu’elle n’hésite pas à opérer par rapport à l’ensemble de la nouvelle une sélection et une reconstruction qui va dans le sens de ses propres intentions philosophiques – est probablement la plus suggestive et, à son tour, la plus fascinante.

Selon l’une des propositions clés qu’avance Philippe Mengue dans son essai consacré à la politique de Deleuze que publient ces jours-ci les éditions Germina sous le titre de Faire l’idiot, lequel fait suite à la publication en juillet 2012 d’un excellent petit livre d’introduction à la pensée du philosophe intitulé Comprendre Deleuze aux éditions Max Milo  , Bartleby peut être tenu pour le personnage conceptuel par excellence d’une politique comprise comme politique de l’idiot. Que faut-il entendre par là ?

Pour le comprendre, il faut suivre pas à pas Deleuze dans son interprétation de la nouvelle de Melville  . Rappelons brièvement que Melville y met une scène un avoué de Wall Street travaillant avec ses deux collaborateurs, auxquels vient s’associer un personnage mystérieux, faisant office de copiste, et répondant au nom de Bartleby. Alors que ce dernier est un jour appelé par l’avoué pour collationner un document, le scribe oppose une fin de non recevoir en déclarant : "I would prefer not to". A compter de ce jour, il se refusera à toute activité et opposera systématiquement la même formule à toute demande ou suggestion. Par ses bizarreries de comportement, Bartleby finira par lasser tout le monde, et en premier lieu l’avoué lui-même qui, parti de la surprise admirative pour la personnalité de l’employé, passera à la stupeur, puis au renvoi. Emprisonné, Bartleby cessera progressivement de s’alimenter. Quelque temps plus tard, l’on retrouvera le corps inanimé du scribe, allongé contre un mur.

La première surprise que réserve la lecture que Deleuze propose de la nouvelle de Melville, comme le note justement Philippe Mengue, tient à ce qu’il omet tout ce qui va dans le sens d’une dévalorisation du personnage, et les éléments qui le font apparaître, aux yeux même du narrateur, comme un pauvre hère victime d’une maladie mentale. La conclusion de l’étude de Deleuze affirme nettement : "Bartleby n’est pas le malade, mais le médecin d’une Amérique malade, le Medecine-man, le nouveau Christ ou notre frère à tous"  . Dans la nouvelle même de Melville, le devenir-imperceptible de Bartleby – son effacement, son retrait – est décrit en termes négatifs comme étant une façon de se transformer en immondice, une manière de devenir lui-même un rebut : comme le dit le narrateur, Bartleby est devenu un "homme au rebut". Deleuze renverse la perspective, et fait de cette imperceptibilité une "énonciation collective" en vue d’un "peuple à venir" selon les droits d’une "vocation schizophrénique". Autrement dit, Deleuze attribue à ce devenir-imperceptible et à cette forme d’inactivité une valeur de vie exemplaire, et il trouve dans la formule de Bartleby le principe positif d’indétermination qui est, selon lui, au cœur de tout devenir imperceptible.

C’est que, en effet, la formule "I would prefer not to" doit son caractère énigmatique à son extraordinaire indétermination. Indéterminée, la formule l’est d’abord quant à son complément d’objet appelé par le verbe transitif to prefer. Bartleby déclare qu’il préférerait ne pas…quoi ? Comme le dit Philippe Mengue, la formule est incomplète, ou plutôt elle est décomplétée de son objet : elle est, littéralement, sans objet. Et c’est précisément ce vide du sans objet qui fait sa richesse, aux yeux de Deleuze. Du fait de "sa terminaison abrupte, le ‘not to’ (…) laisse indéterminé ce qu’elle repousse, lui confère un caractère radical, une sorte de fonction limite"  . Quelque chose est repoussé, rejeté, mis hors champ du possible et des faits (selon une indétermination active), mais ce quelque chose demeure indistinct, indéterminé puisqu’on ne sait pas exactement de quoi il s’agit (indétermination passive). Mieux encore, le verbe to prefer suspend ou indétermine la volonté quant à son effectuation ou décision pour au moins deux raisons : d’une part parce que la préférence est, par définition, antérieure au vouloir, en ce qu’elle marque une option possible que n’accompagne aucune décision actuelle : celui qui préfère ne veut encore rien et n’a encore décidé de rien ; d’autre part, parce que le verbe est conjugué au conditionnel (I would prefer not to…), par quoi il est indiqué que la volonté du sujet se retire ou s’abstrait encore un peu plus, dans la mesure où la préférence est elle-même suspendue à des conditions laissées dans l’indistinct. Le conditionnel vient ainsi redoubler la suspension du vouloir en la portant à la puissance supérieure. En vérité, au moment même où Bartleby énonce sa formule, il ne préfère même pas : il préférerait. Non seulement on ne sait pas ce que Bartleby préférerait, mais on ne sait même pas sil préférerait. Le conditionnel neutralise aussi bien le contenu du choix que le fait même de choisir. 

Nous avons affaire ici, dit Deleuze, non pas à une volonté de rien (ce qui serait encore une volonté et un objet), mais un presque rien de volonté. La force de la formule tient à ce qu’elle ouvre une zone d’indétermination – une pure ligne de fuite et de déterritorialisation absolue, par quoi nous sommes renvoyés à  la métaphysique deleuzienne du virtuel.

Comme l’explique Philippe Mengue, l’indétermination deleuzienne n’est pas la non-détermination, l’absence de détermination (comme dans le cas d’un concept général qui resterait dans l’abstraction sous tel ou tel rapport), car cela reviendrait à penser l’indétermination comme quelque chose de second, de dérivé, de dépendant de la négation. Chez Deleuze, l’indétermination est toujours première, antérieure à la disjonction entre le oui et le non, en quoi elle peut être, précisément, une indétermination positive. C’est ce que fait Bartleby en préférant ne pas…, c’est-à-dire en affirmant ensemble le oui et le non. La formule de Bartleby est, de ce point de vue, l’expression parfaite de ce que Deleuze appelle la synthèse disjonctive, où la disjonction et l’exclusion (à laquelle tout choix et toute décision nous condamnent) sont incluses. Et lorsque le même Bartleby déclare qu’il n’est pas "particulier" ou qu’il n’a rien de "particulier" – d’une formule encore remarquable sur laquelle Deleuze attire l’attention –,  il ne veut pas dire par là qu’il est une abstraction dénuée de particularité, mais qu’il est une singularité pré-individuelle qui traverse toute particularité. L’indétermination n’est pas d’abstraction mais de déterritorialisation.

"Ce que Deleuze perçoit dans ce personnage [conceptuel]", écrit Philippe Mengue, "c’est sa puissance de glissement (nomadisme intensif et intellectuel) dans l’espace des intensités non encore formées conceptuellement, et donc qui se tient au-delà des oppositions binaires et des contradictions. La formule de Bartleby est une manière de tendre un espace d’indétermination qui ouvre à la pensée des chances de pensée autrement, au-delà des oppositions toutes faites qui arrêtent ou enferment son mouvement infini en droit, (…) au profit de l’inattendu, pour des pensées nouvelles, pour déborder sa chance à ce qui déborde toute pensée formée"  .

Ainsi qu’il le montre de manière convaincante, Bartleby – considéré comme personnage conceptuel appartenant à la même famille que le prince Mychkine (l’idiot de Dostoïevski), la princesse de Clèves (de Madame de Lafayette), Séverin (le héros de la Vénus à la fourure de Sacher Masoch), et autres frères et sœurs en indétermination et en imperceptibilité – celui qui porte la déterritorialisation absolue de la pensée le plus loin possible, celui qui donne à comprendre et à penser les idées d’indétermination et de possible qui sont coextensives à la politique deleuzienne. Cette dernière, écrit encore Philippe Mengue, "a pour objectif la libération des possibilités de vie qui restent emprisonnées par une organisation sociale déterminée. Et pour échapper aux puissances de contrôle et de répression, (…) il convient de faire l’idiot"  .

C’est en suivant cette ligne d’interprétation que l’auteur s’efforce de comprendre les principes de la micropolitique prônée par Deleuze, son analyse de la société de contrôle, son marquage revendiqué à "gauche", etc., en mobilisant un grand nombre d'écrits de Deleuze. Mais si la synthèse que réalise Philippe Mengue de la politique deleuzienne sous l’intitulé général de la politique de l’idiot est assez réussie, il faut toutefois souligner qu’elle doit une partie de sa force à tout ce qu’elle exclut de son champ d’étude, à savoir la macropolitique que Deleuze et Guattari ont pourtant soigneusement élaborée dans les deux volumes de Capitalisme et Schizophrénie. On ne trouvera guère de commentaires éclairants, dans l’essai de Philippe Mengue, sur les thèses que Deleuze et Guattari ont pu défendre sur un certain nombre de problèmes nodaux de la pensée politique : la forme-Etat ; la question de la souveraineté et du rapport entre la violence et le droit ; l’essor historique des formations nationales et des combinaisons qu’elles ont ouvertes entre les concepts de peuple, de minorité, d’autonomie ; les rapports entre les processus économiques et structures du pouvoir social et étatique ; la question de la guerre ; les intrications entre géo-économie et géopolitique, etc.

Le lecteur aura la surprise de lire dès l’ouverture du chapitre 1 de Faire l’idiot que "la politique deleuzienne (…) restait implicite (inexistante ?) avant L’Anti-Oedipe", qu’elle se trouve dans ce dernier ouvrage "ineffectuée dans ce qu’elle a de propre", et qu’il aura fallu attendre l’étude sur la nouvelle de Bartleby pour qu’elle s’exprime enfin pleinement  . Voilà une façon bien commode de repousser le travail pourtant considérable effectué avec Guattari de l’Anti-Œdipe à Mille plateaux (sur lesquels le lecteur, de fait, n’apprendra pas grand-chose) ; voilà aussi une manière bien cavalière de rendre compte de la trajectoire que la pensée politique de Deleuze a suivie au cours des diverses phases de son élaboration. La principale faiblesse de l’essai de Philippe Mengue tient à la façon dont il séquence la carrière intellectuelle de Deleuze en privilégiant nettement certaines phases, tenues pour plus authentiquement deleuziennes que d’autres, sans apporter de justification.

C’est pourquoi il est indispensable de lire son essai parallèlement à celui que Guillaume Sibertin-Blanc vient de publier aux Presses universitaires de France, sous le titre de Politique et Etat chez Deleuze et Guattari, lequel se consacre exclusivement à l’étude des textes (très largement négligés par Philippe Mengue) contenus dans l’Anti-Œdipe et dans Mille Plateaux. L’opposition entre les deux approches adoptées est frappante : là où Philippe Mengue déclare, de manière sans doute trop péremptoire, que "la politique deleuzienne se nomme micropolitique" et qu’elle "ne veut pas être une macropolitique"  , Guillaume Sibertin-Blanc réplique que "lorsque lé décodage de la politique de Deuleuze et Guattari conduit, au nom des micropolitiques de la subjectivité (…), non à reposer les problèmes macro-politiques, mais à faire comme si ceux-ci s’étaient miraculeusement volatilisés", il faut dire qu' il y a là pour le moins une "élision qui mérite réflexion"  .

De là cet étonnant contraste entre les deux ouvrages, qui fait que ce que le lecteur trouvera dans l’un ne peut pas vraiment être trouvé dans l’autre...A la bonne heure, dira-t-on! C'est donc que les deux se complètent! Certes, mais comment comprendre que les deux puissent prétendre parler de la même chose en des termes si différents, en ne s'appuyant pas sur le même jeu de références? Ni l’un ni l’autre ne tentent réellement de concilier ou de systématiser les diverses thèses énoncées à des périodes différentes de la carrière intellectuelle de Deleuze, à tel point que le lecteur en vient à se demander s’il n’y aurait pas, en somme, deux politiques deleuziennes : celle élaborée avec Guattari dans les deux volumes de Capitalisme et Schizophrénie et dans l’étude dédiée à Kafka, et celle, plus tardive, disséminée dans les volumes sur le cinéma, dans les articles recueillis dans Critique et Clinique, dans Pourparlers, et dans d'autres textes occasionnels. Si quelques auteurs se sont risqués à proposer une synthèse de ces divers écrits dans la perspective d’une politique deleuzienne unifiée (notamment Paul Patton, qui a consacré beaucoup d’effort à cette tâche depuis de nombreuses années, et qui présente les acquis de son enquête dans l’entrée réservée à la politique deleuzienne dans le Cambridge Companion to Deleuze), l’on attend encore la publication d’un travail de grande ampleur qui en ferait la démonstration dans le détail.

 

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