<p>Cette somme de 1160 pages constitue un instrument de travail d&eacute;sormais indispensable au public qui manifeste un int&eacute;r&ecirc;t pour Saint-Sa&euml;ns ou qui &eacute;tudie plus largement le milieu musical fran&ccedil;ais et europ&eacute;en du XIXe si&egrave;cle et du d&eacute;but du XXe si&egrave;cle.</p>

Marie-Gabrielle Soret est conservateur au Département de la musique de la Bibliothèque nationale de France et a entrepris un doctorat à l’Université de Tours sous la double direction de Joël-Marie Fauquet et de Guy Gosselin . Intéressée par les écrits du compositeur Camille Saint-Saëns (1835-1921), elle publie dans la collection "MusicologieS" de chez Vrin  un ouvrage qui marque une étape décisive dans l’exploration universitaire de l’auteur du Carnaval des Animaux. Préfacé par Yves Gérard qui en souligne l’intérêt heuristique, le livre de Marie-Gabrielle Soret s’inscrit dans un contexte de redécouverte du "phénomène Saint-Saëns" . Conçue dans "les règles de l’art", c’est à dire selon les plus strictes exigences de la recherche scientifique, cette somme de 1160 pages constitue un instrument de travail désormais indispensable au public qui manifeste un intérêt pour Saint-Saëns ou qui étudie plus largement le milieu musical français et européen du XIXe siècle et du début du XXe siècle.

L’exploit de Marie-Gabrielle Soret réside en premier lieu dans le collectage des publications (dont des préfaces) parues dans une centaine de périodiques (sur une durée d’un demi-siècle) mais aussi dans le croisement des sources qu’elle entreprend afin de combler les éventuelles lacunes. L’abondance des écrits de Saint-Saëns réclamait l’exploration d’un certain nombre de fonds permettant de compléter les textes imprimés. Au recours à la correspondance entreposée au Château-Musée de Dieppe (dans un fonds estimé à 13000 lettres), s’est ajoutée la nécessité de consulter les dossiers Bonnerot (du nom du secrétaire de Saint-Saëns), ainsi qu’une dizaine de volumes de notes manuscrites du compositeur. L’auteur est allé rechercher de précieuses informations à la Médiathèque Gustav Mahler de Paris qui contient 2300 lettres de Saint-Saëns à son éditeur  et à ses proches. Les fonds de la BnF, de la Bibliothèque-musée de l’Opéra et de la Morgan Library de New York ont permis de compléter les recherches. Il en résulte une cohérence et un éclairage complet où chaque élément a été vérifié et identifié scrupuleusement comme en témoignent les 2159 notes de bas de page. Les textes rédigés en langue étrangère ont été traduits, les erreurs typographiques rectifiées mais certains usages orthographiques maintenus ; Syntaxe et ponctuation ont été conservés de manière à restituer le plus fidèlement le style de Saint-Saëns tandis que certaines formulations inutiles et répétitives ont été élaguées.

Le choix, en fin d’ouvrage, de répertorier en bibliographie les écrits de Saint-Saëns selon un découpage chronologique identique à celui qui organise le contenu du livre (soit sur sept périodes) donne à celui-ci une cohérence qui en facilite grandement l’utilisation. La fin de l’ouvrage s’assimile donc à un guide qui sert à retrouver plus facilement la mention de tel ou tel écrit. L’utilité de l’ouvrage de Marie-Gabrielle Soret réside enfin dans la présentation d’un index des noms propres et des œuvres indispensable au maniement d’un tel volume. Le choix éditorial de ne pas livrer de bibliographie sur Saint-Saëns confirme la volonté d’accorder l’exclusivité aux productions du "Maître".

Aussi bien fait soit-il, qu’est-ce qui justifie d’accorder tant d’intérêt et de soin à l’inventaire critique des publications de Camille Saint-Saëns en lien direct ou indirect avec la musique? En premier lieu, l’auteur de la Symphonie pour orgue fut le témoin privilégié de l’évolution musicale européenne de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’aux années folles. De Rossini à Stravinsky, l’analyse de Saint-Saëns sur ses confrères couvre presque 70 ans des courants esthétiques qui animent la vie musicale française et étrangère. Le rôle de Saint-Saëns ainsi que son influence proviennent notamment d’une production littéraire qui lui permet de devenir un personnage public parce qu’il ose s’exprimer ouvertement via la presse. Rassembler chronologiquement les articles musicaux de Saint-Saëns aide en outre à en percer les traits de caractère, les opinions et leur évolution. Le corpus présenté ici aide également à positionner Saint-Saëns au sein de la Cité républicaine, à l’intérieur de la sphère académique, pour ne pas dire politique, à laquelle il appartient dès 1881. Publier les écrits du "Maître" aide à comprendre toutes les résistances et les inimitiés que ses positionnements politico-esthétiques engendrèrent. On comprend mieux à la lecture du livre de Marie-Gabrielle Soret les raisons d’en vouloir à Saint-Saëns quand bien même le portrait du compositeur gagne considérablement en complexité et en nuances. Comme l’affirme l’auteur dans sa rigoureuse présentation introductive, Saint-Saëns ne se réduit pas à l’image que l’on a bien voulu véhiculer de lui. L’autre intérêt du livre est de nous livrer nombre de critiques musicales qui sont autant de supports à une réflexion plus théorique sur l’art, sur la place de l’artiste, du chef d’orchestre, de l’éditeur, du chanteur, sur l’Ecole française de musique, sur une période artistique révolue. Ainsi, tout un réseau de personnalités musicales et extramusicales ressort des analyses et des partis-pris où s’affirme un certain courage à défendre un avis dont on sait qu’il heurte l’opinion de certains. La contextualisation induite par la démarche chronologique aide enfin à reconstituer la vie du compositeur au travers de ses écrits ; Elle aide également à la reconstitution des voyages du musicien entrepris à travers toute l’Europe et dans une partie du monde. En ce sens, ce travail contribue à la connaissance biographique de Saint-Saëns de même qu’il illustre la libéralisation de la presse du temps de la IIIe République qui sert de toile de fond à l’étude. La redécouverte de Saint-Saëns suppose donc de l’aborder sous l’angle du chroniqueur ou encore du critique musical qui joint à son œuvre tout un pan littéraire typique d’un XIXe siècle français largement inspiré par Berlioz, lui aussi avide d’écriture. Se faisant, Saint-Saëns franchit une nouvelle limite qui distingue l’artiste du critique. Cette habitude de l’engagement sert et dessert le compositeur qui, exposant ses arguments, s’expose à son tour et mise à cet effet sur une légitimité incontestable mais contestée. Au savoir musical s’ajoute le devoir de s’engager, de polémiquer. Il faut y voir l’occasion d’affirmer une liberté si chère à Saint-Saëns.

Le travail impressionnant de Marie-Gabrielle Soret confirme avec quel dynamisme les éditions Vrin contribuent à croiser les regards sur les productions musicales, sur leurs auteurs, sur la réception et les réactions qu’elles engendrent au sein de la sphère musicale et au delà. La réticence qui demeure parfois à se pencher sur des compositeurs peu en vogue, en partie plongés dans l’oubli ou bien suffisamment catalogués pour n’en retenir que de rares traces, ne constitue pas ici un argument de poids. La collection de Malou Haine et de Michel Duchesneau assume parfaitement le choix de la multiplicité des regards sur la musique induite par les divers champs disciplinaires qui nous permettent d’en comprendre la complexité et la richesse. Inspirée par la New Musicology, la musicologie contemporaine, telle que les éditions Vrin s’en font le portevoix, aide à la redécouverte de pages dont on pouvait penser jusqu’à ces dernières années qu’elles méritaient l’oubli faute de lecteurs. On ne peut que se réjouir du démenti brillamment apporté par la collection "MusicologieS" et par le travail exploratoire et classificatoire désormais indispensable de Marie-Gabrielle Soret#nf#

 

* Livre aussi sur nonfiction.fr : 
"Camille Saint-Saëns dans ses oeuvres", la recension de l'ouvrage Camille Saint-Saëns 1835-1921. A Thematic Catalogue of his Complete Works. Volume II The Dramatic Works de Sabina Teller Ratner par Stéphane Leteuré