Trois livres de philosophie environnementale consacrés à l'idée de vie, au problème de la supopulation et à la philosophie de Murray Bookchin.

En quel sens le problème de l’accroissement de la population relève-t-il de l’écologie politique ? En ce sens où, dira-t-on, la pression exercée sur les ressources  naturelles par une population de plus en plus nombreuse menace de les conduire à leur épuisement, provoquant la raréfaction des subsistances et condamnant, par suite, une fraction croissante de la population à l’indigence. A cette argumentation d’inspiration malthusienne, Stuart Mill répondait, dans un passage remarquable de ses Principes d’économie politique, qu’"il y a place dans le monde et même dans les vieilles sociétés pour un grand accroissement de population", à condition du moins "que les arts de la production continu[e]nt à faire des progrès, et que les accumulations continu[e]nt aussi"  . Pour Stuart Mill, nul doute que l’ingéniosité humaine, dont la Révolution industrielle constitue la plus belle preuve, saura résoudre l’équation entre dynamique démographique et croissance économique. Mais est-ce bien poser le problème que de le faire en ces termes, poursuit Stuart Mill ?

Car "lors même que cet accroissement de population ne serait pas nuisible, je ne vois guère, je l’avoue, de motifs de le désirer. (…) Une population peut être trop pressée, lors même que personne ne manquerait de pain, ni de vêtements. Il n’est pas bon pour l’homme d’être toujours et malgré lui en présence de ses semblables : un monde dans lequel il n’y aurait pas de solitude serait un pauvre idéal. La solitude, c’est-à-dire une certaine mesure d’isolement, est la condition nécessaire de toute profondeur de pensée et de caractère, et la solitude en présence des beautés et de la grandeur de la nature est le berceau de pensées et d’aspirations qui sont non seulement bonnes pour l’individu, mais utiles à la société. Il n’y a pas grand plaisir à considérer un monde où il ne resterait rien de livré à l’activité spontanée de la nature, où toute parcelle de terre propre à produire des aliments pour l’homme serait mise en culture ; où tout désert fleuri, toute prairie naturelle seraient labourées, où tous les quadrupèdes et tous les oiseaux qui ne seraient pas apprivoisés pour l’usage de l’homme, seraient exterminés comme des concurrents qui viennent lui disputer sa nourriture, où toute haie, tout arbre inutile seraient déracinés, où il resterait à peine une place où pût venir un buisson ou une fleur sauvage, sans qu’on vînt aussitôt les arracher au nom des progrès de l’agriculture. Si la terre doit perdre une grande partie de l’agrément qu’elle doit à des objets que détruirait l’accroissement continu de la richesse et de la population, et cela seulement pour nourrir une population plus considérable, mais qui ne serait ni meilleure, ni plus heureuse, j’espère sincèrement pour la postérité qu’elle se contentera de l’état stationnaire longtemps avant d’y être forcée par la nourriture"  .

Texte remarquable, disions-nous, car il tire argument de la nécessité pour l’homme de disposer d’un espace du monde qui ne soit pas pleinement maîtrisé et indexé à l’ordre de ses besoins pour justifier la stabilisation de la population mondiale. C’est cette valorisation de la nature, en tant qu’elle  est sauvage, qui donne à cette page une étonnante modernité dans le contexte des débats contemporains en philosophie environnementale, comme le confirme la lecture des trois ouvrages dont il va être question ici, lesquels considèrent sous des angles divers les implications des dégradations multiformes de la nature, tantôt en privilégiant le phénomène d’érosion de la biodiversité, tantôt en corrélant explicitement ce problème à celui de la surpopulation, tantôt en adoptant la perspective d’une écologie sociale et politique.

De la biodiversité à la biophilie

Dans son merveilleux livre Biophilie initialement publié en 1984 et dont les éditions José Corti viennent de publier une (excellente) traduction, Edward O. Wilson – l’un de nos plus grands naturalistes aujourd’hui âgé de 84 ans, biologiste et entomologiste de réputation mondiale, et, accessoirement, inventeur du terme de "biodiversité" qui a été universellement repris – propose à la fois un essai philosophico-scientifique sur l’idée de vie, sur la coévolution de l’homme et des espèces animales, sur l’érosion galopante de la biodiversité, sur la nécessité de promouvoir une "éthique de la conservation", et un journal recueillant des anecdotes sur quelques-unes de ses missions aux quatre coins du monde, des souvenirs d’enfance et des confidences personnelles. Il en résulte un livre de toute beauté, aussi touchant que suggestif, où l’équilibre entre, d’une part, la dimension scientifique, philosophique et morale de la réflexion et, d’autre part, la dimension plus personnelle est parfaitement réussi, à l’instar de l’Almanach d’un comté des sables d’Aldo Leopold que, au reste, Wilson cite dans un chapitre capital de Biophilie sur lequel nous allons revenir. Si l’auteur – Dieu merci ! – ne vivait encore, et s’il n’avait publié depuis plusieurs ouvrages importants, dont le tout dernier a été publié l’année dernière aux éditions W. W. Norton & Co sous le titre de The Social Conquest of the Earth, nous aurions volontiers parlé de Biophilie comme de son testament littéraire.

Que faut-il entendre par le néologisme de "biophilie" qui sera peut-être promis à la même postérité que celui de "biodiversité" ? Wilson le définit au seuil de l’ouvrage de la manière suivante : "tendance innée à se concentrer sur la vie et les processus biologiques"  . La biophilie, considérée comme caractère distinctif de l’humanité, désigne la capacité cognitive innée des êtres humains à faire le départ entre le vivant et l’inanimé, accompagnée de la tendance à porter un intérêt marqué pour l’étude du vivant dont la richesse et la diversité exercent par elles-mêmes une véritable fascination. "Notre sentiment d’émerveillement" devant la vie, écrit-il, "croît exponentiellement : plus nous en savons, plus le mystère est profond et plus nous recherchons un nouveau savoir pour créer un nouveau mystère. Cette réaction catalytique (…) nous incite sans cesse à rechercher de nouveaux lieux et une nouvelle vie"  . Selon l’une des thèses évolutionnistes que défend Wilson, l’exploration de la vie, la tendance à s’affilier à elle, constituent "un processus profond et complexe du développement mental"  , de sorte que la naturaliste lui-même n’est jamais, de ce point de vue, qu’un homme parmi d’autre, portant "la forme entière de l’humaine condition" (Montaigne), chez lequel s’exprime peut-être plus nettement l’instinct biophilique partagé par tous.

Reprenant une formule de Richard Rorty, Wilson présente encore cette idée avec élégance en déclarant que "l’humanité est l’espèce poétique"  . En une page qui semble répondre à celle de Stuart Mill que nous citions plus haut, il écrit : "Nos émotions personnelles nous guident à la recherche d’habitats neufs, à travers des terrains vierges, mais nous n’en aspirons pas moins à un monde mystérieux qui s’étend infiniment au-delà. Les oiseaux vivant en liberté (grive, rossignol, oiseau de Paradis), parce qu’ils sont les maîtres des espaces indéfinis de la carte et insoucieux de l’existence humaine, sont de dignes symboles de l’art et de la science"  .

Or c’est ce monde mystérieux, vers lequel nous incline notre instinct biophilique, que la mainmise technologique de l’homme sur la nature, nécessaire pour sa propre survie, met en danger, au point de provoquer l’actuelle crise environnementale. "Les terres sauvages de l’univers se sont racornies pour n’être plus que des exploitations forestières ou des réserves naturelles menacées. Leur état précaire nous confronte à un dilemme que l’historien Leo Marx a appelé la machine dans le jardin. Le monde naturel est le refuge de l’esprit, lointain, statique, encore plus riche que l’imagination. Mais nous ne saurions dans ce paradis sans la machine qui le déchiquette. Nous sommes en train de tuer celle que nous aimons, notre Eden, notre génitrice et sibylle"  . L’invention machinique, en stimulant l’évolution génétique du cerveau et en engendrant une plus grande et meilleure culture, a conduit à l’introduction de machines de plus en plus puissantes au sein de la nature : "L’univers commença à céder, d’abord aux agriculteurs, puis aux techniciens, aux négociants, aux explorateurs. L’humanité accéléra vers l’antipode machinistique, indifférente au désir naturel de l’esprit de conserver son contraire aussi. Aujourd’hui nous approchons de la fin. La voix intérieure murmure Tu es allé trop loin et tu as dérangé le monde. Tu as renoncé à trop de choses pour contrôler la nature"  .

Le tableau clinique, si l’on ose dire, de la dévastation de la nature qui en a résulté est alarmant. L’estimation minimale du rythme d’extinction actuel est de 10 000 d’espèces par an, surtout du fait de la destruction des forêts et d’autres biotopes tropicaux de première importance  . Depuis 1980, on considère qu’un bon million d’espèces a été éradiqué. "Quelque soit le chiffre exact", poursuit Wilson, "le rythme actuel de disparition n’en est pas moins le plus rapide dans l’histoire géologique récente. Il est aussi beaucoup plus élevé que le rythme d’apparition de nouvelles espèces du fait de l’évolution en cours, de telle sorte que le résultat net est un rapide déclin de la diversité présente du monde"  . Ce serait une grave erreur de ne voir dans cette hémorragie qu’un processus darwinien, dans lequel les espèces vont et viennent selon les lois de l’évolution et où l’homme ne serait que le fardeau le plus récent à peser sur l’environnement. "Les destructions causées par l’homme sont inédites sous le soleil. (…) Au cours de notre brève existence, l’humanité pâtira d’une perte incomparable de valeur esthétique, elle perdra les bénéfices pratiques de la recherche biologique et une stabilité biologique universelle. Des mines profondes de diversité biologique auront été creusées puis abandonnées dans l’indifférence, au nom de l’exploitation de l’environnement, sans que nous sachions même ce qu’elles renfermaient au juste"  .

Compte tenu de la gravité de la situation, Wilson estime que le temps est révolu où l’on pouvait croire que l’ingéniosité humaine finira bien par trouver une solution (technique) aux problèmes posés en premier lieu par le progrès technique, et que l’urgence est "d’inventer un raisonnement moral d’un type inédit et plus puissant, de regarder les racines mêmes de la motivation et de comprendre, pourquoi, dans quelles circonstances et dans quelles occasions, nous chérissons et protégeons la vie"  . A cette fin, Wilson appelle de ses vœux l’avènement d’une éthique environnementale d’un genre nouveau – celle-là même qui se développait depuis quelques années aux Etats-Unis au moment où il écrivait son livre –, s’articulant autour de la distinction fondamentale entre ce qu’il appelle l’éthique superficielle et l’éthique de la conservation, en un geste qui fait bien entendu songer à la distinction de Naess entre écologie superficielle et écologie profonde.

L’éthique superficielle peut jouer un rôle puissant dans la préservation de la nature dans la mesure où elle fait valoir le profit que les hommes peuvent retirer de la biodiversité considérée comme l’une des plus importantes ressources de la Terre. Les produits naturels ne sont-il pas, comme le dit Wilson, les "géants endormis de l’industrie pharmaceutique"   ? Il est facile de convaincre la plupart des gouvernements qu’il est dans leur intérêt économique d’investir davantage dans l’étude de leurs propres ressources vivantes : parce que la biologie évolutionniste requiert si peu de fonds, elle offre à la société ce que les économistes appellent des rendements croissants en proportion (une dépense modeste engendre des bénéfices importants).

Mais la superficialité de cette éthique tient à son orientation platement anthropocentrique, ou plus exactement à l’image réductrice qu’elle offre des intérêts et des motivations humaines, ordonnés à l’obtention d’un profit économique. C’est profondément méconnaître l’esprit humain et les conditions évolutionnistes de son expansion perpétuelle que de tenir pour rien l’intérêt que les êtres humains nourrissent pour l’étude de la nature en tant que telle, dont la préservation est considérée comme une fin en soi. Et pourtant, pour superficielle qu’elle soit, cette éthique conduit logiquement à l’éthique de la préservation car l’évaluation de la richesse des ressources naturelles aura pour effet de mettre au jour une abondance d’organismes dont l’existence même était inconnue, laquelle n’aura de cesse de grandir au fur et à mesure que l’on descendra les niveaux, comme les strates d’une pyramide. Et c’est déjà chose faite depuis que l’on a de mieux en mieux réussi à pénétrer le dernier grand environnement inexploré de la planète, la canopée de la forêt pluviale des tropiques, et qu’on y a découvert un nombre inattendu de nouvelles espèces : "Les biologistes ont entamé une deuxième reconnaissance du pays des noms magiques. En explorant la vie, ils ont commencé une aventure pionnière dont la fin n’est pas prévisible"  .

Tout l’espoir de Wilson, en tant que savant, est que la pulsion biophilique et la promotion de la science comme fin en soi finissent par l’emporter sur la motivation strictement économique, et qu’une éthique approfondie de l’écologie parvienne à s’élever sur cette base.

La crise environnementale et le problème de la surpopulation                               

De manière assez surprenante, dans le diagnostic que Wilson propose des causes de la crise environnementale actuelle, aucune mention n’est faite du problème de la surpopulation, comme si la dynamique démographique n’avait aucune incidence sur le taux d’érosion de la biodiversité et la dégradation des habitats naturels. En ce sens, le livre de Wilson est tout à fait symptomatique et se laisse aisément dater des années 1980, période pendant laquelle, comme le disent les éditeurs du volume Life on the Brink, le problème de la surpopulation est devenu "politiquement incorrect", au point de disparaître purement et simplement de l’agenda intellectuel et médiatique au cours de la décennie suivante, par contraste avec les années 1960 et 1970 pendant lesquelles était apparue une littérature importante sur ce sujet.

"Nous en sommes venus à considérer les impacts écologiques de la surpopulation et de la consommation comme des facteurs presque indépendants" écrivent Philip Cafaro et Eileen Crist. "La crise écologique est la conséquence des modes de consommation d’une énorme population croissante. L’aile gauche du mouvement environnementaliste a soutenu la thèse que la surconsommation des pays du Nord était responsable dans une large mesure de la dégradation de la biosphère, innocentant par là même les pays du Sud, dont la population croît pourtant plus rapidement qu’ailleurs. En conséquence de ce raisonnement, l’accroissement de la population a cessé d’être tenu pour un problème au cours des deux dernières décennies – pire encore : il est devenu un sujet tabou –, tandis que le consumérisme occidental, les méfaits des activités industrielles et les politiques néocolonialistes ont été désignés comme les principales causes de l’inégalité et de la destruction écologique"  .

Le projet que portent les éditeurs de ce volume collectif, qui va en effet à contre-courant d’une tendance actuelle en philosophie environnementale, n’est pas de nier la pertinence de ces analyses, mais de souligner qu’elles ont eu pour effet dommageable de détourner l’attention du problème de la surpopulation, et ce de diverses manières.

Tout d’abord, bien peu d’attention a été prêtée à la différence en termes d’impact environnemental du mode de vie des habitants des pays riches et de celui des habitants des pays pauvres. La portée des dégradations environnementales induites par le mode de vie des habitants des pays du Nord est globale (l’exemple le plus saisissant étant la formation du réchauffement climatique), tandis que la portée des dégradations environnementales induites par le mode de vie des habitants des pays du Sud est beaucoup plus d’ordre local et régional (impliquant par exemple la déforestation, l’érosion de la biodiversité, la surpêche, la pollution chimique des eaux, etc.).

Ensuite, il importe de noter que, lorsque les activités industrielles des pays occidentaux sont tenues pour responsables des maux environnementaux, au motif de leur exploitation des matières premières des pays du Sud, on oublie généralement de dire que les produits dérivés des pays du tiers monde sont destinés à une consommation de masse. Autrement dit, ce qui rend le mode de vie consumériste particulièrement nuisible d’un point de vue environnemental n’est autre que le nombre de consommateurs tout autour du globe. "Propager le mythe que la population ne constitue pas en elle-même un problème, et déplorer les effets nuisibles d’une production et d’une consommation qui ne respectent pas les règles du développement durable, revient à méconnaître la raison principale pour laquelle cette production et cette consommation ne sont pas soutenables"  .

Le problème que nous rencontrons est bien celui d’une société de consommation de masse dans laquelle des individus de plus en plus nombreux consomment de plus en plus. "Nous ne pourrons pas créer de sociétés durables sans mettre un terme à l’accroissement de la population"  , c’est-à-dire, ainsi que le précisent tous les auteurs qui ont collaboré à ce volume, sans réduire de manière significative la population humaine. 

Car les chiffres sont inquiétants. La population mondiale s’élevait à 3 milliards en 1960 et a doublé avant la fin du XXe siècle. D’ici 2050, l’on prévoit qu’elle s’établira entre 8 et 10,5 milliards. En 1900, l’Ethiopie comptait 5 millions d’habitants, en 1950 elle en comptait 18,4 millions, 65,5 millions en 2000, et elle en comptera 173 millions en 2050. En 1950, le Pakistan comptait 41 millions d’habitants : aujourd’hui la population est de 185 millions et gonflera jusqu’à 335 millions d’ci 2050. D’ici 2050 encore, l’on prévoit que la population d’Uganda passera de 33,8 à 91,3 millions ; celle du Niger, de 16 à 56 millions. L’Inde s’accroît d’un million d’habitants tous les 23 ans. L’Asie comptera 430 millions d’habitants supplémentaires d’ici 2020.

Si ces données statistiques sont connues, comment se fait-il, demande Martha Campbell dans sa contribution au volume, qu’elles aient été si peu commentées ? C’est que, explique-t-elle, l’accroissement mondial de la population au cours de ces dernières décennies ne provient pas d’une hausse du taux de natalité, mais bien plutôt de l’amélioration des conditions de vie et de prise en charge médicale qui ont permis à un plus grand nombre de nouveaux nés (mais aussi, d’enfants et d’adultes) de survivre, et qui ont conduit au phénomène actuel de vieillissement démographique. Si nous sommes de plus en plus nombreux sur terre, ce n’est pas tant en raison de l’explosion du taux mondial de natalité, que parce que nous vivons de plus en plus longtemps.  En outre, la seconde raison qui explique que ces données aient pu être ignorées, selon Martha Campbell, tient au fait que les impacts qu’induit la surconsommation sont bien plus visibles que les effets de la surpopulation.

Mais alors que faire ? Sur ce point, les divers contributeurs du volume avancent quelques propositions qui, pour n’être pas très originales, n’en paraissent pas moins raisonnables : éduquer les femmes en leur donnant l’opportunité partout dans le monde de poursuivre des études et de trouver un emploi dont le niveau de rémunération soit égal à celui des hommes (à compétence égale) ; donner aux femmes et aux hommes le droit de déterminer le nombre d’enfants qu’ils souhaitent avoir dans leur foyer, en les protégeant contre toute forme de violence et d’intimidation ; renforcer les programmes de planning familial en donnant plus librement l’accès aux informations et aux moyens de contraception ; lutter contre des formes d’endoctrinement culturel stigmatisant les femmes qui ne sont pas désireuses d’avoir des enfants, ou des couples qui ne souhaitent avoir qu’un enfant ; diffuser une vision du monde écologique qui reconnaît la nécessité d’assigner des limites à la croissance économique et démographique.

L’écologie sociale de Murray Bookchin

Le grand mérite, nous semble-t-il, de Life on the Brink est de réussir à traiter du problème de la surpopulation en se tenant soigneusement à l’écart de tout excès (même lorsqu’il est fait mention de l’épineuse question de la régulation de l’immigration aux Etats-Unis, où l’on aurait pu craindre le pire). En cela, ce livre rompt assurément avec un certain nombre de déclarations tapageuses qui ne sont sans doute pas étrangères à la relative désaffection dans laquelle la thématique de la surpopulation est tombée dans les années 1980.

L’on se souvient en effet peut-être de la réponse moralement scandaleuse de Dave Foreman, alors figure de proue du mouvement écologique Earth First !, à la question que lui posait Bill Devall au cours d’un entretien dont le texte a été publié dans la revue australienne Simply Living en 1987. A la question : "Que conviendrait-il de faire selon vous pour lutter contre la faim dans le monde ?", celui-ci répondit : "Le pire que l’on puisse faire en Ethiopie serait d’aider les indigents – le mieux serait de laisser la nature trouver son propre équilibre, de laisser les gens là-bas mourir de faim"  .

Comme le montre Andy Price dans la monographie érudite et passionnante qu’elle consacre à la philosophie sociale de Murray Bookchin, cet entretien est dans une large mesure responsable de la rupture publique entre Bookchin et ce qu’elle désigne sous le nom de deep ecology, sans malheureusement faire de distinction entre un activiste tel que Dave Foreman, des épigones sans originalité tels que Bill Devall et George Sessions et un penseur de l’envergure d’Arne Naess (chez lequel on ne trouvera aucune remarque raciste et misanthrope de ce genre). Indigné par la déclaration de Dave Forman, et plus encore par le silence approbateur avec lequel cette déclaration a été accueillie par les divers animateurs du courant de la deep ecology aux Etats-Unis, Bookchin saisit l’occasion d’un colloque organisé en juin 1987 à Amherst pour dénoncer en termes très virulents le fascisme larvé de l’écologie biocentriste. De ce coup d’éclat de 1987, explique Andy Price, la réputation de Bookchin ne se remettra pas ; de ce jour, Bookchin passera aux yeux de tous, de manière caricaturale, pour un pamphlétaire acariâtre et tyrannique, dont les œuvres cesseront progressivement d’être lues et étudiées.

La monographie que lui consacre Andy Price, laquelle est à notre connaissance la première du genre, vise à réparer cette injustice en démontrant, textes en main, que la polémique de 1987 n’avait rien de circonstancielle, mais qu’elle était préparée de longue date dans les travaux théoriques de Bookchin. L’examen de ces derniers révèle la profondeur et le caractère systématique des divergences de vue entre l’écologie biocentrique défendue par certains théoriciens de la deep ecology, et l’écologie sociale, d’inspiration dialectique, élaborée par Bookchin. La reconstitution patiente à laquelle se livre Andy Price de la philosophie de Bookchin permet, pour la première fois, d’en mesurer la portée et la complexité, et surtout de saisir toute l’ampleur d’un projet théorique fondamentalement interdisciplinaire, impliquant une sociologie, une anthropologie, une ethnologie, une théorie politique, une philosophie de la nature et même une psychologie. Il est évidemment impossible de donner une idée, même approximative, dans les limites de ce compte rendu de l’écologie sociale élaborée par Bookchin pendant plusieurs décennies, dont le plus étonnant, lorsqu’on découvre le détail en se laissant guider par la lecture qu’en propose Andy Price, est qu’elle contient de nombreuses intuitions qui ont été développées (parfois dans une stupéfiante proximité avec Bookchin) par Hans Jonas, Michel Serres ou Holmes Rolston. En ce sens, la monographie d’Andy Price atteint parfaitement son objectif : convaincre que l’écologie politique de Bookchin est l’une des plus puissantes de la seconde moitié du XXe siècle#nf#