Littérature

Dans l'œil de Georges Bataille

Couverture ouvrage

Collectif
Revue des deux mondes , 192 pages

Dans l’œil de Georges Bataille
[vendredi 21 décembre 2012]


La “Revue des Deux Mondes” a mis à la une Georges Bataille, un penseur de l’extrême.

Alors que Sartre et Camus occupaient tout l’espace littéraire de l’après-Seconde Guerre mondiale, quelqu’un d’à peine audible “parlait une langue encore jamais entendue de la sorte”, écrit Michel Crépu dans l’éditorial des Deux Mondes qui commémore le cinquantenaire de la mort de Georges Bataille.

Écrire depuis la mort
Comme d’autres choisirent la religion comme lieu d’où parler du monde dont ils étaient contemporains, Bataille, lui, décida de traiter de l’expérience humaine depuis la mort. La mort “dont on ne peut rien savoir”, écrivait-il, fut pour l’écrivain ce que Crépu appelle un “hors-lieu décisif”.

La contribution la plus claire – à la fois la plus précise et la plus éclairante – à ce dossier, que l’on doit au professeur Jean-François Louette , explique le choix de ce hors-lieu. Ce qu’on appelle depuis Nietzsche la “ mort de Dieu” offre à l’homme deux alternatives : face au vide ouvert par cette disparition, l’homme peut désormais servir l’homme, non plus Dieu, mais, en fin de compte, il sera toujours serviteur et esclave (il est fait ici un sort rapide à l’humanisme, au marxisme, à l’existentialisme) ; ou l’homme peut s’essayer à remplacer Dieu en tant que “grandeur illimitée”. Il ne s’agit pas de se prendre pour Dieu, précise Louette, mais de tenter l’expérience des limites pour s’efforcer d’être le plus totalement possible. Pourquoi l’écriture fut-elle, pour Bataille, le moyen de cet excès ?

Le lieu sacré de la littérature
Bataille avait une conception complètement à rebours de la littérature de son époque : à l’inverse de Sartre, il tenait que la littérature n’avait rien à voir avec le travail, le discours rationnel et utile. Héritière – et non plus servante – de la religion, elle tient d’elle son caractère délirant. Gisèle Sapiro, dans sa somme sur La Responsabilité de l’écrivain , a dans le détail décrit le transfert de la notion de sacré de la religion vers la littérature sous la Restauration. C’est bien ainsi que Bataille comprenait la littérature : elle était un lieu sacré, peut-être le dernier lieu sacré… Écrire un roman, c’était consacrer un personnage en le sortant de son anonymat profane.

Au cours de l’entretien qu’il accorda en 1957 à Pierre Dumayet pour la publication de La Littérature et le Mal, Bataille dit qu’“écrire est tout de même faire le contraire de travailler”, que “les livres sont des efforts qui sont soustraits au travail”. La littérature est du domaine du jeu. Le sacré est un sujet brûlant : si la littérature est un jeu, alors elle est un jeu dangereux. Elle répond au besoin de chacun de se “désagréger”, comme l’écrit Bataille, de se “détruire” : “Je crois que la littérature est par essence la destruction, la désintégration des choses – qui substitue la violence à l’ordre figé.”

Christian Limousin, poète et critique d’art, écrit dans sa contribution  : “Ce que Bataille recherche, c’est une extase qui ne serait liée ni à Dieu, ni aux églises, ni même au mysticisme, mais à l’immanence, c’est-à-dire à ce qu’il considère comme le vrai sacré.” Contrairement aux mystiques, Bataille ne poursuivait pas dans l’extase l’union avec Dieu pour l’obtention du salut. Il ne cherchait pas à être heureux, pas même son bonheur personnel. Non, il ne voulait que la “pure perte”. L’érotisme, qu’il considérait comme le propre de l’homme – avec la conscience de la mort –, sembla à Bataille rassembler les divers éléments de l’expérience intérieure qui visait au renversement des concepts, le but ultime qu’il s’était fixé : le jeu, le sacré, la destruction, le hors-limites, la pure perte… Dans Les Larmes d’Éros (1961), Bataille définit l’érotisme comme une perte puisque, ne s’apparentant pas à l’activité sexuelle qui a pour finalité la procréation, l’érotisme n’est pas un moyen en vue d’une fin mais la fin en soi. Des nouvelles comme Madame Edwarda ou Histoire de l’œil, fonctionnant sur la transgression et le blasphème, ont exploré cet “extrême du possible”  qu’offre l’expérience érotique.

Bataille intime, Bataille historique
Quittons l’intimité de l’œuvre de Bataille  pour approcher l’intimité de l’homme. C’est ce à quoi nous invite, entre autres, l’entretien avec Philippe Sollers  qui ouvre ce dossier et les lettres inédites de Georges Bataille à Michel Carrouges.

Philippe Sollers a connu Bataille, d’abord comme lecteur avec L’Expérience intérieure, qu’il découvre pour la première fois à l’âge de 17 ou 18 ans, avant de le rencontrer. Il est immédiatement frappé par l’“aura sacré” qui émane de lui, ses silences, sa solitude… Il faut dire que, à l’époque, l’homme est fui par beaucoup. Sollers rapporte qu’à un certain cocktail donné chez Gallimard, le monde l’évitait. Bataille s’ingéniait à déranger (au premier sens du terme), comme il l’écrivait lui-même : “Je dirais volontiers que ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir brouillé les cartes, c’est-à-dire d’avoir associé la façon de rire la plus turbulente et la plus choquante, scandaleuse, avec l’esprit religieux le plus profond.” Sollers dit qu’il y aurait un livre à faire avec les citations de Bataille. On ne doute pas qu’il en ferait bon usage.

Les lettres inédites publiées dans ce numéro dédié nous introduisent, après l’intime, au secret . Bataille fonda Acéphale, société secrète qui avait pour but rien moins que de penser une nouvelle religion “antichrétienne, essentiellement nietzschéenne”. L’une de ces trois lettres invite son destinataire, Michel Carrouges, à un adoubement rituel en vue d’être reçu à Acéphale. Carrouges doit se présenter seul, de nuit, en pleine forêt, devant un vieux chêne foudroyé au pied duquel brûle un feu. “La foudre et les volcans se lient pour nous à la ‘joie devant la mort’”, lui écrit Bataille. C’est un aspect important de l’œuvre de l’écrivain que le rire devant l’horreur de la mort.

Glissons du secret à l’Histoire : l’activité extérieure, publique, d’Acéphale était, outre une revue du même nom, le Collège de sociologie. L’article de Charles Ficat , écrivain et éditeur, nous apprend que le Collège se fixait pour mission “l’étude de l’existence sociale dans toutes celles de ses manifestations où se fait jour la présence active du sacré”. Y intervinrent, entre autres, hormis Bataille lui-même : Caillois, Leiris, Kojève, Klossowski, Paulhan… La Seconde Guerre mondiale décida de la fermeture de l’institution, en 1939.

La guerre, tout comme la maladie – Bataille avait appris, un an plus tôt, qu’il était de nouveau tuberculeux –, eurent leur part dans la décision de l’écrivain de s’installer à Vézelay, en 1943 . Vieux village médiéval, juché sur une colline en Bourgogne, Vézelay se situe en zone occupée. C’est le lieu de villégiature de Romain Rolland ; Paul Éluard y fait de fréquents séjours, il vient rendre visite aux Zervos, couple de galeristes, éditeurs et critiques d’art. Bataille, qui n’a jusqu’alors publié que sous le manteau (Madame Edwarda, Histoire de l’œil), est peu connu. Il habite une maison grise, austère, dont l’unique attrait est une grande terrasse qui procurera à l’écrivain d’authentiques moments de joie. Il y écrit L’Expérience intérieure, Le Coupable, y réfléchit aux illuminations de Rimbaud, aux réminiscences et impressions de Proust. Une anecdote rapporte qu’il souffle à Éluard de substituer à “Nusch”, prénom de sa femme, le mot “liberté” dans le poème qui deviendra si célèbre.

Vézelay fut un lieu essentiel pour Georges Bataille, tant sur le plan littéraire qu’affectif. Il y rencontra Diane Kotchoubey, jeune fille de 23 ans née d’un père russe et d’une mère anglaise, lectrice émue de L’Expérience intérieure. Elle deviendra sa deuxième femme, puis mère de sa seconde fille. À Vézelay, Bataille connut la joie ; il y fut enterré. Pour qui cherchait la liesse face à la mort, sans doute le lieu de sa tombe n’est pas sans signification.

 

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