Philosophie

Naissances de la politique moderne. Machiavel, Hobbes, Rousseau

Couverture ouvrage

Pierre Manent
Gallimard , 280 pages

Aux sources de la politique moderne
[vendredi 01 fvrier 2008]
Une étude consacrée à trois auteurs majeurs de la pensée politique : Machiavel, Hobbes et Rousseau, enfin rééditée.

L'attention à l'histoire et la méfiance envers l'historicisme ont marqué le parcours intellectuel de Pierre Manent. Ces deux attitudes ont chacune un "parrain" : Raymond Aron pour la première, Léo Strauss pour la seconde. Si ce dernier a explicité et critiqué le point de vue moderne sur les affaires morales et politiques, Pierre Manent s'est attaché à montrer les conséquences historiques de l'irruption de la philosophie politique moderne.

Quand est paru Naissances de la politique moderne, il y a trente ans, il devait s'agir pour Pierre Manent de prendre la mesure de la nouveauté qu'avaient apportés les grands inventeurs de la philosophie politique moderne, Machiavel, Hobbes et Rousseau. Le livre consacre une étude à chacun. Une fois ce travail originel accompli, Pierre Manent pouvait déployer ses analyses du monde moderne. Il s'est notamment attaché, depuis à l'étude du libéralisme politique et à celle de la démocratie.

Puisque le triomphe de ces deux doctrines est une donnée historique, Pierre Manent les étudie en historien. Mais il sait également que ces doctrines sont des constructions rationnelles, qui doivent être étudiées en philosophe.

Le philosophe doit d'abord reconnaître que les pères de la philosophie politique moderne ne se pensèrent pas eux-mêmes comme modernes. Machiavel fut un grand lecteur de Tite-Live, Hobbes de la Bible, Rousseau de Plutarque. Il débattent, cependant, de faits politiques nouveaux, peut-être même inédits. Disons donc, tout au plus, que la philosophie politique moderne avait de bonnes chances d'apparaître à l'époque moderne.

Mais la distinction qu'on fait entre la philosophie politique classique d'un côté et la moderne de l'autre doit échapper à l'histoire. Il s'agit, en somme, de deux grandes doctrines qui s'opposent. Elles s'opposent sur ce qu'elles considèrent comme étant le plus important. Pour résumer, la philosophie politique classique s'intéresse plutôt à la nature humaine, la philosophie politique moderne plutôt à la condition humaine, qui est historique. La question qui affleure derrière leur opposition est celle de la nature humaine, de sa plasticité possible. Peut-être que la perte de cette nature entraîne la naturalisation de la politique : naturalisation de la violence chez Machiavel, pour qui le prince doit tendre à être une force de la nature, naturalisation des droits chez Hobbes, naturalisation de la démocratie chez Rousseau.

A terme, c'est l'histoire humaine qui semble ramener à la nécessité de l'histoire naturelle. L'historicisme serait comme un vers dans le fruit de la modernité. Voyons comment Pierre Manent explore la rationalité des trois pères de la philosophie politique moderne.


Machiavel

La première étude est consacrée à Machiavel. C'est l'occasion pour Pierre Manent de mettre en évidence l'idée que se partageront tous les philosophes politiques modernes : ils prétendent réconcilier les faits et le droit. La philosophie classique imposait qu'ils soient écartés et inconciliables. Seule la contemplation ou le désir pouvait remplir l'espace de leur séparation. C'est en cela que l'homme était perfectible, en cela qu'il pouvait être libre. Supprimer cet espace, c'est ce que fait Machiavel quand il entend "moraliser la nécessité". La politique doit servir à renforcer la nécessité naturelle.

Chez Platon, les facultés de l'âme devaient s'équilibrer. Machiavel  décrit cet équilibre comme une menace pour la stabilité politique du prince : elle le rendrait prévisible, c'est-à-dire renversable. Sa principale perfection doit alors être son absence de perfections.

L'art de gouverner, c'est répondre aux nécessités extérieures, mais également produire de la nécessité, sous forme de violence. Le prince n'a plus besoin d'avoir de nature. Sa raison n'est donc plus qu'opératoire, instrumentale. Cela annonce la raison des Lumières. Cependant, Pierre Manent note que si "dans le monde de Machiavel l'air est rare et le ciel bas sur les lances hostiles", il demeure "une infinitésimale distance entre la nature de l'homme et sa condition". Quelle est-telle ? Plus grand chose, puisque le monde intelligible se disloque, mais assez de chose encore pour que l'abolition de cette distance soit le premier devoir du prince.


Hobbes

Là où Machiavel avait fait de la prise et de la conservation du pouvoir la fin politique ultime, pour Hobbes la conspiration est irrationnelle : elle expose l'homme à la mort. Or, l'individu, livré à lui-même, est une entité naturellement conspirante. Pourquoi ? Parce qu'il a des opinions. Ses rapports avec les autres sont réglés par l'opinion qu'il se fait des opinions des autres. Pour Hobbes, "il n'y a pas d'opinion vraie mais une vérité de l'opinion qui est dans sa forme d'opinion et dans l'effet de ce formalisme qui est la guerre. " La pire opinion que je puisse prêter à autrui, c'est de vouloir me tuer. Le formalisme de l'opinion, parce qu'il ne repose pas sur une extériorité rationnelle, débouche inévitablement sur la peur de la mort.

Paradoxalement, cette peur de la mort, dans la mesure où elle est partagée par tous, permet de sortir du cercle vicieux de l'opinion, par ce que Pierre Manent appelle "un processus gnoséologique de maximisation", par chacun, de ses pouvoirs propres. Les hommes imaginent un pouvoir qui leur est incommensurable, dont l'idée même dissout leurs propres forces, et avec elles la peur de la guerre de tous contre tous.

Pour Pierre Manent, la philosophie de Hobbes repose ainsi sur une conception de l'opinion plutôt que sur une conception de la force. "Avec Hobbes, la polémique contre l'idée au nom de l'homme en proie à la nécessité est lancée." Il souligne que la raison est ici tombée entre les hommes, qu'elle ne surplombe plus. Elle est instrumentale, c'est "un processus créateur entre les hommes dont le premier moteur est la nécessité et le moyen de sa réflexion dans la conscience la peur de la mort violente."

Hobbes a d'abord réduit l'opinion à une manifestation de vanité, celle d'un homme indépendant qui s'affirme tel. Cette manifestation d'indépendance est pour lui plus profonde que tout autre discours. "L'autre du discours n'est pas son fondement silencieux dans la nature des choses, c'est l'autorisation". Autrement dit, nous sommes parmi les lances hostiles. Nous ne parlons qu'entre les hommes, pour les hommes, avec l'autorisation des hommes. Ce qui peut nous arriver de meilleur, c'est que cet espace du discours soit assez formalisé pour qu'il ne débouche pas sur le désaccord, prémisse de la mort violente. Cette formalisation, seul le Léviathan peut nous la garantir.

À partir du moment où le Léviathan est en place, comme une image de la nécessité absolue, les opinions perdent leur pouvoir de mort. Le summum du choix rationnel, c'est de vouloir posséder un Léviathan.


Rousseau

En bon moraliste, Rousseau déplore le culte de l'intérêt qui pollue depuis l'origine les rapports humains. A quel titre les hommes ne peuvent plus se passer les uns des autres ? Essentiellement, pour satisfaire leur vanité. Cependant cette vanité est une force anti-sociale, en ce qu'elle pousse les hommes à se distinguer. Rousseau dénonce là l'erreur des philosophies utilitaristes du pacte social : "la tendance essentielle de la politique moderne est d'agir sur les besoins, en nourrissant la dangereuse illusion de pouvoir un jour les satisfaire par un accroissement suffisant de la production et du commerce." Les sociétés ne connaissent comme accroissement réel que celui de l'égoïsme.

Mais les hommes pourraient être réunis par leurs passions plutôt que par leurs intérêts. Certes les passions ne sont pas forcément bonnes, mais, à la différence des besoins, ne sont jamais contradictoires avec l'état social : "les hostilités qu'elles éveillent sont encore des liens sociaux."

Au fond Rousseau refuse de s'en tenir à la condition humaine. Il a la nostalgie de la nature humaine. Il s'en prend à l'homme dépouillé et nécessiteux des Lumières, qui est un homme défiguré, cantonné à la satisfaction de ses besoins. Là n'est pas la nature humaine : l'effort d'abstraction des Lumières est une demi-habilité. La solution, pour conserver dans la société la nature humaine, sera d'établir un nouveau contrat social, basé sur le concept de volonté générale, afin que "la liberté inclut des ressources de soumissions et d'obéissance qui ne détruise pas son essence."

Pierre Manent rappelle alors la critique qu'adresse Hegel à la philosophie politique moderne. Dans un  premier temps, l'objectivité est dissoute dans l'utilité, c'est-à-dire dans le rapport à soi. Au stade suivant, le rapport à soi est dissout à son tour dans la volonté générale. Le processus devait déboucher sur la mort sans signification des individus, sur la grande Terreur de 93.

"Au point où en est arrivée l'histoire de la raison à l'époque des Lumières, il n'y a plus d'image de l'homme, plus d'anthropologie qui situe l'homme par rapport à des repères incontestables. Les seuls mots qui aient encore un sens sont bonheur et société, qu'il s'agit de joindre ensemble." La société est devenue sans fond, purement relationnelle.

Rousseau propose un remède à ce mal. La volonté générale ne détruit pas la nature de l'homme, mais l'exprime. C'est le point délicat de la philosophie de Rousseau. Il ne faut pas oublier ses mots : l'homme qui ne suit pas la volonté générale, "on le forcera d'être libre." Y a-t-il, comme le dénonce Hegel, un totalitarisme de la volonté générale ? "L'organisation politique ne réalise sa fin que si elle enveloppe l'homme tout entier.(…) L'union des hommes ne peut se faire à moitié : à moins que leurs âmes ne s'entrepenètrent et ne s'entrexpriment, le moindre contact sera une contrainte, la moindre obligation les rendra malheureux."

Contre le vide moral d'une société relationnelle, Rousseau ne préconise-t-il pas la dissolution des individualités ? "Alors la terre d'une nation avec ses hommes sera une seule grande surface sensible qui réagira comme un seul corps à chaque évènement." Cela annonce les analyse de Tocqueville : le sens de la démocratie, c'est de tendre vers toujours plus de démocratie. Par ailleurs, la démocratie est le régime qui modifie le plus l'individu.

Mais le citoyen du Contrat social a pour corrélat le promeneur solitaire : un irréductible. Il y a là une difficulté que Pierre Manent souligne bien. Au fond, celui qui est à la source du contrat, c'est ce promeneur, dont le désir de liberté est absolu. "Avec lui, la politique cesse d'être un domaine limité, spécifique, de l'existence et de la vocation humaine ; elle devient l'unique et nécessaire instrument du désir métaphysique d'autonomie qui est au cœur de l'homme moderne." La formalisation démocratique est un moyen en vue d'une fin : l'autonomisation  de l'homme. L'homme veut être libre, de plus en plus libre, mais cette liberté il doit la demander à quelque chose qui lui est extérieur. Il ne peut l'obtenir qu'en échange d'une modification radicale du monde, au risque de se perdre lui-même. C'est un thème qui sera cher à Pierre Manent : la démocratie est ambivalente.


Ainsi, Machiavel, Hobbes et Rousseau ont-il inventé la philosophie moderne. Le premier a formalisé l'opposition entre le fait et le droit, opposition que la politique devait résoudre. Quant à Hobbes, il eut l'idée de fonder la politique sur un droit humain fondamental, celui de ne pas être tué. L'idée d'autonomie de l'homme, enfin, qui découlait de celle que l'homme avait des droits, n'avait plus qu'à être systématisée par Rousseau.

L'ombre de Machiavel, Hobbes et Rousseau n'en finit pas de grandir. Peut-être même leur œuvre est la seule donnée prophétique dont nous disposions pour entrevoir l'avenir de nos sociétés. Il s'agira bien sûr d'une prophétie rationnelle. La grande question, qui est celle de Strauss, c'est de se demander si la rationalité que ces œuvres possèdent, et dont nous nous nourrissons, n'est pas une rationalité tronquée. L'avenir que recèle Aristote est peut-être plus clair. Le regard de Pierre Manent ne se départira jamais d'une certaine inquiétude.


* Retrouvez en complément :

- Une critique des deux premiers volumes de la tétralogie de Marcel Gauchet, L'Avènement de la démocratie (Gallimard), par Céline Spector.
Face aux crises de la démocratie, comment préserver la liberté collective des périls qui la font se retourner contre elle-même ?

- Une critique du livre de Pierre Manent, Enquête sur la démocratie (Gallimard), par Julien Jeanneney.
Dans un recueil d’articles publiés depuis une vingtaine d’années, Pierre Manent éclaire de grandes questions de la philosophie politique.

- Une critique de l'échange entre Pierre Rosanvallon d'une part, et Jacques Chevallier et Olivier Beaud paru dans la revue Commentaire (n°119, automne-hiver 2007 et n°120, hiver 2007-2008).
Faut-il voir dans les nouvelles pratiques de défiance un phénomène unifié, voire un tournant de notre démocratie, dans le sens d’une régression liberticide ?
 
- Une critique du livre de Jacques Julliard, La Reine du monde (Flammarion), par François Quinton.
La montée en puissance de l’opinion menace-t-elle la démocratie ? Non, répond ici J. Julliard : nous voici seulement parvenus à l’âge doxocratique.
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