L'un des grands perdants des élections américaines du 6 novembre, on ne le soulignera jamais assez, a été l'épiscopat catholique américain. Après s'être engagé aussi ouvertement que possible en faveur du candidat républicain, dont le parti proposait l'un des programmes les plus réactionnaires des dernières décennies, il ne peut à présent que constater que ses fidèles, une fois de plus, ne l'ont pas suivi. L'élection a confirmé que les catholiques américains, dans leur grande majorité, sont politiquement progressistes. Mais l'épiscopat n'a pas perdu seulement au niveau fédéral  : il a connu une défaite cuisante dans les quatre états qui, par suite de pressions dont il était en partie responsable, avaient mis au référendum la question de l'égalité de tous les couples devant le mariage civil (Maine, Maryland, Washington) ou de son interdiction par un amendement à la constitution (Minnesota).

Ayant pesé de tout son poids pour que cette question de droits humains, traditionnellement soumise à des décisions des représentants élus des états, soit retirée à ces derniers pour être soumise à la sanction populaire (comme si les progrès en matière de droits de l'homme devaient passer par un plébiscite), l'Église ne pourra désormais plus prétendre qu'à chaque fois que la question vient en référendum, le résultat est négatif. Les répercussions au niveau national risquent d'être considérables. Les neuf états qui reconnaissent désormais, ou sont sur le point de reconnaître, l'égalité de tous les couples devant le mariage, seront probablement bientôt rejoints par d'autres sur la côte ouest – l'Oregon et la Californie, dont la cour suprême a déclaré le référendum de 2008 anticonstitutionnel – et à l'Est – New Jersey, Delaware, Rhode Island, Pennsylvanie peut-être. Au centre, l'Iowa pourrait être imité par l'Illinois et le Wisconsin. Il se formerait donc un "bloc libéral" qui, certes, ne ferait pas pour autant changer le Bible Belt, mais interdirait à coup sûr au gouvernement fédéral de traiter les couples homosexuels différemment des autres couples mariés. Le président Obama, qui a pris position au cours de sa campagne en faveur du mariage gay, semble ne pas penser autrement, puisqu'il a donné pour instruction à son ministère de la Justice de cesser de défendre la loi dite "de défense du mariage", qui risque de surcroît d'être déclarée anticonstitutionnelle par la cour suprême, et pris clairement position en faveur du mariage pour tous, position reprise par le parti démocrate.

L'église romaine et les droits humains ont rarement fait bon ménage, et il n'y a d'ailleurs aucune raison de s'en étonner. On n'en finirait pas d'énumérer les progrès accomplis dans la société civile, où que ce soit dans le monde, face à l'opposition du clergé et de la hiérarchie catholiques. L'église qui mène actuellement en France une campagne d'intimidation en vue de torpiller le projet d'ouverture au mariage à tous est la même qui y faisait interdire le divorce en 1816 et essayait d'empêcher son rétablissement en 1884, puis sa libéralisation en 1975  ; qui, en 1972, militait contre la loi Neuwirth sur la contraception et, en 1975, dans des termes de sinistre mémoire, contre la loi Veil autorisant l'interruption volontaire de grossesse. C'est l'église des Syllabus de Pie IX et de Pie X, papes dont l'actuel est, sous ce rapport, le digne successeur  ; ces Syllabus qui rejetaient l'idée même de séparation de l'Église et de l'État et, plus précisément la primauté du mariage civil. C'est l'église qui, fidèle à elle-même, n'a au fond jamais admis l'idée même de tolérance en matière de religion et de morale. On ne saurait donc lui reprocher de manquer d'esprit de suite – sauf peut-être quand elle affecte de se présenter comme défenseur de la démocratie, domaine où l'église romaine est aussi peu habilitée à donner des leçons que le parti communiste de l'Union soviétique de la grande période stalinienne.

Mais de quoi l'Église s'émeut-elle  ? Après avoir maintenu pendant des siècles que seul comptait comme mariage à ses yeux le sacrement administré par un prêtre catholique, de quel droit prétend-elle s'opposer à une redéfinition du mariage civil qui, à ses yeux, est nul et non avenu  ? Essaie-t-elle de nous faire croire que le projet de loi en question vise à faire pression sur elle pour qu'elle modifie sa conception du mariage  ? Fait-elle semblant d'oublier que depuis 1905 (même exception faite du régime concordataire encore en vigueur, hélas, dans les trois départements "récupérés" en 1918), la France vit, comme l'Amérique, premier pays à inscrire le principe dans sa constitution, sous le régime de la séparation des églises et de l'État  ? Alors pourquoi ces pressions sur le pouvoir civil  ? Les questions théologiques relèvent de l'Église et ne relèvent que d'elle. Si cette dernière considère que le sacrement du mariage ne peut être administré qu'à deux personnes de sexe différent, c'est son affaire, et non celle de l'État. À l'inverse, que la société civile, par le biais de ses représentants élus, décide d'étendre le mariage civil à deux personnes du même sexe ne devrait pas concerner l'Église, qui a toute liberté de refuser de bénir des unions de ce type. S'il prend implicitement position contre la séparation de l'Église et de l'État, l'épiscopat serait-il prêt à accepter que le Parlement, au nom des progrès de la législation française en matière d'égalité des sexes, se saisisse de la question de l'ordination des femmes  ? Ou du mariage des prêtres  ? Et si c'était le cas, ne se produirait-il pas un tollé pour demander aux législateurs de se mêler de ce qui les regarde  ?

Et pourtant, voici que Mgr. Vingtrois, archevêque de Paris, déplore ex officio, la main sur le cœur, l'absence de "débat" sur la question de l'égalité de tous les couples pour le mariage civil et dénonce dans ce projet de loi une "supercherie" (mot dont, par parenthèse, un prélat de l'église romaine ferait bien de se défier comme d'un boomerang). À l'en croire, ce qui le préoccupe, c'est le sort des enfants. Il serait peu charitable de faire observer que l'église catholique est particulièrement mal placée pour intervenir à cet égard, vu les problèmes qu'elle a connus et connaît toujours avec la justice civile – l'évêque de Kansas City en sait quelque chose – pour avoir, sinon cautionné, du moins couvert des sévices subis par des enfants. Il n'est donc pas sûr que le "débat" qu'elle prétend souhaiter tournerait à son avantage. Mais les enfants ne sont invoqués que comme un prétexte, qui dissimule mal le véritable, le seul motif de l'hostilité de l'Église à ce projet de loi, et qui est sa haine obsessionnelle de l'homosexualité.

"Nous, homophobes  ? Jamais  ! " prétend-on, toujours la main sur le cœur. Ces dénégations hypocrites ne devraient impressionner personne. Si l'église catholique n'était pas homophobe, on aimerait savoir pourquoi le Vatican refuse systématiquement de s'associer aux projets de résolutions des Nations-Unies condamnant les persécutions dont les gays sont victimes dans le monde. Malheureusement pour elle, l'homophobie n'est plus à la mode, et les persécutions que l'Église tolère, et même approuve par son silence dans les pays où elles ont court, ne sont plus tolérables dans les démocraties occidentales. Il faut donc ruser, dissimuler cette homophobie sous des apparences bienveillantes, prétendre vouloir engager un "débat". En réalité, l'Église voit dans les gays ses ennemis mortels et fait tout, partout où elle le peut, pour empêcher qu'ils bénéficient des mêmes droits que les autres citoyens. Quelles que soient les justifications dont elle enrobe son opposition au mariage civil entre personnes du même sexe, non seulement il est question d'homophobie mais il n'est question que d'homophobie.

De son point de vue, l'Église reste, répétons-le, fidèle à elle-même, c'est-à-dire fondamentalement, profondément hostile au sexe. Aucun rapport sexuel qui ne vise pas, stricto sensu, à la procréation n'est acceptable à ses yeux, et la sexualité homosexuelle, qui par définition ne vise qu'au plaisir partagé des partenaires, est la pire forme de sexe, celle que l'Église ne peut pas récupérer .

Toutefois, en s'engageant aussi fortement contre l'ouverture du mariage civil aux couples du même sexe, l'Église a beau être fidèle à sa tradition d'opposition à toute forme de libéralisation sociale, elle mène un combat d'arrière-garde qu'à long terme elle n'a aucune chance de gagner. Elle vient de connaître une sévère défaite aux États-Unis et une autre en Espagne, où le conseil constitutionnel vient de ratifier le mariage civil pour tous. Quand bien même, en France, elle parviendrait à intimider la gauche par la menace de la rue et à lui faire retirer son projet de loi, croit-elle que c'est en semant son message d'intolérance et de haine qu'elle va repeupler ses séminaires et ses couvents ou s'attirer les suffrages des jeunes générations, dont on nous dit qu'elles sont à 70 % favorables à l'égalité de tous devant le mariage  ? Dans quelle proportion s'imagine-t-elle que les catholiques, fussent-ils pratiquants, suivent ses préceptes en matière de sexualité  ? Et ne parlons pas des gays, fidèles ou clercs, qui vivent encore en son sein et auxquels elle n'offre d'autre choix qu'entre la clandestinité, le mensonge ou l'exil.

Si l'Église catholique refuse d'évoluer en ce domaine, d'autres religions en sont parfaitement capables. En Amérique, on célèbre des mariages gays dans des temples protestants et des synagogues réformées, et on le fera peut-être demain en France, si les législateurs décident de voir clair dans ce "débat" qui n'est autre, une fois de plus, que le vieux combat entre l'obscurantisme et les lumières#nf#

 

* Français établi aux États-Unis, Vincent Giroud a épousé, à la mairie de New York, en juin dernier Robert Pounder, son compagnon depuis 26 ans.