À l’occasion de la parution du dernier livre de Pierre Rosanvallon, La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de la défiance (Seuil, 2006), la revue Commentaire a donné la parole à Jacques Chevallier et Olivier Beaud, afin de mettre en perspective les principaux résultats de cet ouvrage. Ces deux contributions ont elles-mêmes donné lieu à une réponse de Pierre Rosanvallon, justifiant et éclairant les développements de La Contre-Démocratie.


Le sens d’un itinéraire démocratique

Avant d’en venir plus précisément à ce débat, portant sur les nouveaux traits de la configuration du lien politique dans nos sociétés démocratiques, on peut rappeler le sens de la démarche de Pierre Rosanvallon, qu’il expose au détour d’une interrogation sur le sens du mot "démocratie", dans un article paru dans la revue Esprit : "L’universalisme démocratique : histoire et problèmes". Contrairement à un diagnostic fréquent sur le malaise contemporain issu des échecs de la démocratie – on peut penser à l’Afghanistan et à l’Irak, mais aussi, de manière générale, aux sentiments de trahison qui accompagnent l’histoire de nos démocraties libérales –, Pierre Rosanvallon n’y voit pas un problème de transition, ou encore, de logistique. Ou pas seulement. "L’histoire de la démocratie n’est pas seulement pour cela celle d’une histoire contrariée ou d’une utopie trahie."   Le diagnostic ne peut se contenter de prescrire un effort de rationalité instrumentale, comme si nous disposions déjà "des conditions du vivre ensemble et de l’autogouvernement", et que le problème était celui de la difficile mise en œuvre. À travers l’histoire des usages du mot "démocratie" aux États-Unis et en France, Pierre Rosanvallon illustre ce fait marquant : d’une rhétorique de discrédit de l’adversaire politique au mot d’ordre d’une émancipation sur laquelle tout le monde s’accorde, la "démocratie" n’est jamais passée par le stade de l’explicitation et de la stabilisation sémantique. "Bien loin de correspondre à une simple incertitude pratique sur les voies de sa mise en œuvre, le sens flottant de la démocratie, on l’a dit, participe plus fondamentalement de son essence. Il évoque un type de régime qui n’a cessé de résister à une catégorisation indiscutable."   On lira ainsi avec profit ce qui nourrit ce diagnostic : l’histoire de l’usage du mot même de "démocratie", absent des débats révolutionnaires si ce n’est à titre de renvoi aux régimes antiques, l’indétermination qui frappe les questions de la citoyenneté, de la souveraineté ou de la représentation dans les révolutions française et américaine, la difficile articulation du mot entre régime politique et état de la société. Les universalismes démocratiques qui sont nés de ces révolutions ont finalement eu pour point commun de "s’être fondés sur la négation des tensions et des indéterminations structurantes de l’idée démocratique". 
 
Quel rapport ce diagnostic entretient-il avec le projet méthodologique de Pierre Rosanvallon ? Si l’histoire de la démocratie est l’histoire d’un flottement, "Cette conception du politique conduit à faire d’une approche historique la condition de sa pleine saisie."   Parce que nous ne disposons pas d’un concept clair de ce que nous entendons par "démocratie", de ce que nous voulons avec elle, la démarche ne saurait être celle d’une évaluation des expériences à la lumière d’un tel modèle. En ce sens, Pierre Rosanvallon se distancie de ce qu’il appelle l’universalisme normatif, représenté par Habermas ou Rawls. "Ces œuvres nous disent en quoi devraient consister une délibération rationnelle, ce qu’il faudrait entendre par souveraineté du peuple, ce que pourraient être les critères universellement admissibles de la justice."   Si Rosanvallon souligne le "rôle salutaire" que ces œuvres ont pu avoir pour la pensée politique, il n’en reste pas moins qu’elles perpétuent à leur manière la dissimulation de la dimension aporétique du politique, comme l’histoire des démocraties libérales a su le faire d’une autre manière. C’est une monographie de l’expérience politique que Pierre Rosanvallon propose, et non une typologie de ces expériences démocratiques. La typologie ramène le caractère problématique des expériences démocratiques à des réalisations plus ou moins imparfaites d’un régime politique clairement défini et caractérisé. Cette typologie cherche à "dissiper son énigme [celle de notre régime politique moderne réel] par une imposition de normativité".  Or le point est le suivant : l’expérience démocratique ne témoigne pas d’une histoire cherchant à s’approprier un tel régime connu de tous et dénué d’ambiguïté, mais bien d’une méconnaissance d’un tel idéal, quand bien même elle se nourrit de cette illusion (pire : cherche à nourrir les autres).

Cette illusion de nos démocraties – nous croyons savoir quel régime nous souhaitons – est à l’origine de ce que Pierre Rosanvallon qualifie d’universalisme de clôture. Nous croyons nous comprendre selon trois régimes – universalisme dogmatique-religieux, rhétorique-formaliste, normatif – et cette fausse certitude quant à l’horizon que nous poursuivons politiquement clôt, obstrue le champ de la réflexion : "Dans les trois cas, c’est en effet l’idée d’un modèle qui fait obstacle à une ouverture indissociable à soi et au monde. Il y a dans les trois cas l’idée d’une valeur qui est acquise, et non pas celle d’un processus à nourrir, d’une tâche à penser." La tâche du chercheur découle de cette obstruction : par une "éthique et une philosophie politique du comparatisme"  , il s’agit de prendre de la hauteur par rapport aux évidences de nos intelligences politiques, et découvrir que "nous sommes tous des apprentis en démocratie"  .


"Contre-démocratie" ou "contre-représentation" ?

Le dernier livre de Pierre Rosanvallon s’attache dès lors à mettre en lumière un nouveau phénomène de notre démocratie : "l’ensemble des pratiques de surveillance, d’empêchement et de jugement au travers desquelles la société exerce des pouvoirs de correction et de pression"  . Ce phénomène a pour origine l’érosion du rapport de confiance entre gouvernants et gouvernés, érosion conduisant à une crise politique profonde, et surtout, durable. La confiance joue en effet un rôle fondamental tant dans les relations économiques que dans les rapports politiques. Surtout, cette "contre-démocratie" a pour corollaire ce que Pierre Rosanvallon appelle une "démocratie impolitique" : essentiellement critique, la "contre-démocratie" a pour conséquence la paralysie de l’action politique des gouvernants, en même temps qu’elle est incapable de se substituer aux institutions politiques dans l’ordre de l’action.

Jacques Chevallier pose la question de la pertinence de l’expression de "contre-démocratie" pour qualifier l’ensemble des phénomènes mis en lumière dans le livre : la "démocratie de surveillance", illustrée par la multiplication des engagements militants très ciblés autour d’une pratique de dénonciation et d’atteinte à la réputation ; la "souveraineté d’empêchement", où la politique prend la face négative du vote-sanction, de la démocratie de rejet se substituant à la démocratie de projet ; la figure du "peuple juge", dont la volonté tend à s’exercer sous la seule forme du seul jugement en responsabilité. Pour Jacques Chevallier, "ce qui est en cause ici n’est nullement le principe démocratique lui-même mais la logique représentative"  . L’évolution des pratiques de défiance manifesterait plus la montée de l’exigence démocratique face à l’institution représentative, par un encadrement accru du pouvoir de ces représentants, qu’une tension inhérente au processus démocratique lui-même. "Il s’agit donc non de "contre-démocratie", mais de "contre-représentation", relevant d’un mouvement d’activation des mécanismes démocratiques"  . Pour justifier son terme de "contre-démocratie", Pierre Rosanvallon rappelle alors que les phénomènes qu’il a mis en lumière débordent largement le cadre d’une "économie générale de la représentation et des modalités de l’expression sociale"  , pour rejoindre le "continent de la défiance". En ce sens, le terme de "contre-représentation" manque, comme le souhaite pourtant Pierre Rosanvallon, de la charge normative propre à l’expression "contre-démocratie" : celle-ci n’englobe pas seulement, de manière descriptive, un ensemble de phénomènes, mais connote normativement l’ambiguïté fondamentale des nouvelles pratiques de défiance. Ces dernières sont porteuses à la fois d’une chance pour la démocratie, en instituant une "vigilance civique", et d’un risque fondamental, la défiance dans son aspect destructeur et paralysant.


La contre-démocratie : une relativisation des faits institutionnels

C’est sur ce dernier point que revient essentiellement Olivier Beaud dans son article "Le rôle des institutions représentatives". L’avènement de la "contre-démocratie" est lu comme une "relativisation du fait institutionnel et des questions constitutionnelles", dans la mesure où la souveraineté du peuple viendrait dorénavant s’incarner non plus seulement dans la figure de l’électeur, mais dans celle de l’acteur de la société civile, via cet ensemble de nouvelles pratiques de défiance. Le reproche principal fait à La Contre-démocratie est de n’insister que sur "le modèle "société versus État" "  . Cette insistance tend à minimiser tous les canaux institutionnels par lesquels le peuple peut déjà, et de manière légitime, exercer ce "droit de regard" qu’il cherche aujourd’hui ailleurs. Est passé sous silence l’ensemble des solutions institutionnelles et constitutionnelles proposées aux citoyens et répondant aux mêmes aspirations que ces derniers cherchent à réaliser autrement sous la forme de ces pratiques de la contre-démocratie. Le peuple dispose déjà des moyens institutionnels – notamment par l’intermédiaire du Parlement, le "grand absent" de La Contre-Démocratie – lui permettant de s’incarner face à ses gouvernants. "Plutôt que faire appel à des forces extra-parlementaires, n’est-ce pas plutôt dans la direction institutionnelle que devrait porter la réflexion sur la démocratie française ?"  . Le modèle critiqué par Olivier Beaud est celui d’un Parlement absorbant la totalité des pouvoirs, ne laissant aux citoyens que le recours à des voies extra-institutionnelles, modèle qui tend à opposer et séparer des traits en réalité réunis dans la notion de gouvernement représentatif, notion bien plus consistante que celle du simple mécanisme de l’élection et du mandat représentatif.

À titre d’exemple, Olivier Beaud cite l’amplification, s’agissant de la "judiciarisation du politique" et de la mise en œuvre de la responsabilité politique, du recours au juge par le citoyen. Ce recours au juge est interprété par Pierre Rosanvallon comme le recours du citoyen "qui est parfois tenté d’attendre d’un procès des résultats qu’il a désespéré d’obtenir par l’élection, faute d’un exercice satisfaisant de la responsabilité politique". Mais à la place de cette judiciarisation du politique, il existe aussi la voie parlementaire du contrôle sur le gouvernement, sous la forme des "questions de confiance" ou de l’impeachment. Or la différence essentielle entre ces deux grands moyens que sont les voies institutionnelles et les pratiques extra-parlementaires de défiance est précisément celle entre la confiance et la défiance, entre un principe libéral bien établi de nos démocraties et un autre, principe d’hostilité, que les manifestations récentes (pilori, lynchage médiatique, etc.) tendent à représenter comme un risque liberticide.

Pierre Rosanvallon se défend d’attribuer une telle fonction positive aux nouvelles pratiques de défiance. "Il me semble au contraire que j’ai mis en permanence l’accent sur les ambivalences de ces manifestations de surveillance, d’empêchement et de jugement. Je n’ai nullement sous-estimé les perversions qu’elles pouvaient engendrer"  . Malgré les apparences, nos deux auteurs se rejoignent plus qu’ils ne s’opposent, quand bien même la question du Parlement reste certainement un point de désaccord. Or ce désaccord est peut-être significatif de deux démarches différentes, celle de l’historien et celle du constitutionnaliste. Lorsque le rôle du Parlement en vient à céder devant des pratiques encore inconnues de défiance, le constitutionnaliste s’interroge légitimement sur la possibilité d’une régression au regard de notre standard de la démocratie. À l’inverse, et comme nous l’avons signalé au début de ce texte, la question de l’historien est différente. Si nous n’avons réellement jamais su ce que nous entendons par démocratie, les évolutions de nos pratiques démocratiques sont à analyser comme des évolutions de notre concept même de démocratie. Constitutionnalistes et historiens ont alors à se partager l’enseignement de Tocqueville, que Pierre Rosanvallon a mis en lumière comme étant l’histoire réelle de notre démocratie, selon lequel "la démocratie n’est plus seulement un régime et qu’elle devient toujours davantage une forme de société. Ce constat n’enlève rien aux institutions."


* Références :

- Jacques Chevallier, "Une "démocratie impolitique" ? ", Commentaire, N° 119, automne 2007, p.831-835

- Olivier Beaud, "Le rôle des institutions représentatives", Commentaire, N° 119, automne 2007, p.835-839.

- Pierre Rosanvallon, "Le sens de la contre-démocratie", Commentaire, N° 120, hiver 2007, p.1113-1115.

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Pierre Rosanvallon, "L’universalisme démocratique : histoire et problèmes", Esprit, janvier 2008, p.104-120


* Retrouvez en complément :

- Une critique des deux premiers volumes de la tétralogie de Marcel Gauchet, L'Avènement de la démocratie (Gallimard), par Céline Spector.
Face aux crises de la démocratie, comment préserver la liberté collective des périls qui la font se retourner contre elle-même ?

- Une critique du livre de Pierre Manent, Enquête sur la démocratie (Gallimard), par Julien Jeanneney.
Dans un recueil d’articles publiés depuis une vingtaine d’années, Pierre Manent éclaire de grandes questions de la philosophie politique.

- Une critique du livre de Jacques Julliard, La Reine du monde (Flammarion), par François Quinton.
La montée en puissance de l’opinion menace-t-elle la démocratie ? Non, répond ici J. Julliard : nous voici seulement parvenus à l’âge doxocratique.

- Une critique du livre de Pierre Manent, Naissances de la politique moderne (Gallimard), par Aurélien Bellanger.
Une étude consacrée à trois auteurs majeurs de la pensée politique : Machiavel, Hobbes et Rousseau, enfin rééditée.