Philosophie

Se mettre à la place d'autrui : L'imagination morale

Couverture ouvrage

Solange Chavel
Presses universitaires de Rennes (PUR) , 206 pages

Pousse-toi de là que j’m’y mette !
[lundi 29 octobre 2012]
On ne délogera personne ici, bien qu’on se mette à la place d’autrui. Il faut lire Se mettre à la place d’autrui de Solange Chavel pour mieux voir et mouvoir.

Dans son ouvrage Se mettre à la place d’autrui. L’imagination morale, Solange Chavel examine les notions de vision et de point de vue qui sont au cœur de la réflexion morale. Partant du constat que nos conflits moraux procèdent des divergences de points de vue, elle analyse ce que signifie voir et percevoir en cette matière. Elle mobilise les auteurs de philosophie morale de langue anglaise (auteurs du XVIIIe siècle comme Smith, Hume, Hutcheson, Shaftesbury, Reid ; ou contemporains) pour traiter la question centrale de sa recherche : "En quoi peut-on dire qu’il y a quelque chose à voir en morale, c’est-à-dire en quoi nos jugements moraux dépendent-ils d’une sensibilité, ou d’une capacité de perception des situations ?"

Indéniablement riche et condensé, cet essai, issu semble-t-il de la thèse de doctorat de l’auteure, ouvre de multiples perspectives sans pour autant trouver d’unité du discours. Il aurait gagné à un réel travail éditorial afin de rendre plus visibles les points nodaux de l’argumentation, ici fondus dans une multitude d’informations et d’analyses. Voici cependant un aperçu de sa recherche.

Perception morale, capacité et imagination

Il y a problème moral quand il y a conflit entre plusieurs interprétations d’une même situation. Un Jean Valjean, qui vole un pain pour nourrir sa famille, est ainsi tour à tour considéré comme un criminel ou comme un homme de devoir . Se demander que penser de Jean Valjean revient à poser la question du bon jugement moral à porter sur sa personne et son geste.

La recherche de Solange Chavel apporte une aide conceptuelle pour penser de tels cas, notamment à partir de la notion de "perception morale". Le jugement moral résulte d’une perception. Mais, peut-on parler légitimement d’une perception en morale, et peut-on postuler des qualités morales à percevoir chez une personne ou dans une situation particulière ? C’est avec les philosophes de langue anglaise contemporains (Iris Murdoch, Laurence Blum, Hilary Putnam) qu’elle explore ces questions. Posant avec Hilary Putnam que "la perception elle-même est évaluative" , l’auteure veut montrer que la perception morale mettrait en branle une capacité spécifique, à partir de l’objet même de cette perception.

Qu’est-ce qui est donc perçu dans la perception morale ? Et de quelle capacité relève cette perception ? L’exemple de la place cédée est ici significatif : pourquoi cède-t-on sa place dans les transports en commun ? Sans condamner celui qui reste assis à faire semblant de ne pas voir quand monte une personne âgée ou une femme aux bras chargés , il s’agit de comprendre ce que voit justement la personne qui cède sa place. C’est le "bien-être physique" de la femme chargée qu’elle aura perçu : "Ce qui est requis pour la perception morale en l’occurrence, c’est simplement de savoir reconnaître des signes élémentaires de la souffrance physique sur un type de corps particulier" […] La capacité qui est en jeu est la capacité à considérer un type d’être comme un corps humain ou animal doté de sensations de douleur ou de plaisir que je ne peux pas, par définition, ressentir en première personne, mais que je peux tout de même reconnaître" .

Capacité proche d’un processus cognitif qui tient à la reconnaissance de l’autre comme un semblable à soi. La connaissance qu’il s’agit d’acquérir ici est celle de la situation vécue par l’autre reconnue comme pénible. Cette capacité tient aussi à l’imagination qui nous fait voir une situation et nous fait nous mettre à la place d’autrui. Ce déplacement que nous effectuons par des images mentales est un changement de point de vue. Cette analyse de la mise en image de la perception morale nous ferait presque attendre une étude de sciences cognitives autour des capacités, en termes de traitement d’images, d’un cerveau humain. En effet, la capacité à nous transposer dans le regard de qui est en face de nous se rapproche de la capacité de rotation mentale qui nous rend capables de faire tourner un objet (une table par exemple) dans notre tête.

Cependant, la perspective de Solange Chavel est celle de la philosophie morale, et son appréhension de la capacité d’imagination est plus sociale. L’imagination sollicitée est ici la faculté de multiplier les points de vue sur une situation donnée, afin de ne pas rester dans son point de vue particulier. Toujours insuffisante pour bien juger moralement, notre seule vision des choses s’apparente, en ce sens, à celle d’un cheval portant des œillères. Se mettre à la place d’autrui par l’imagination serait alors le moyen adéquat pour acquérir une vue plus large, comme on cherche le point de vue panoramique en montagne pour prendre connaissance de l’ensemble du paysage plutôt que de rester dans la vallée à l’ombre. "La perception morale met en jeu l’imagination d’une situation sociale dans son ensemble." Et plus largement, elle dépend aussi "de la mise en œuvre de concepts complexes qui concernent le système économique et la justice des rapports de domination entre êtres humains" .

Littérature et philosophie morale

L’auteure poursuit son analyse quasi photographique du jugement moral en explorant les conditions de possibilité d’une maîtrise visuelle d’une situation à travers les notions de sympathie et d’empathie. Et c’est aussi la littérature qui fournit un terrain d’expérimentation privilégié pour l’imagination morale. S. Chavel inscrit là sa réflexion dans les pas des recherches de la philosophe américaine Martha Nussbaum qui rapproche littérature et philosophie morale et explore l’apport cognitif et évaluatif des émotions .

Loin de considérer que la littérature ne fasse rien connaître, il s’agira de montrer que la lecture est un exercice intellectuel de multiplication des points de vue et de mise à la place d’autrui. Lire stimule notre imagination. Cela était déjà connu. Mais lire nous rend-il meilleur ? La question est plutôt celle des capacités à l’œuvre dans la lecture : "Lire mettrait en œuvre ces capacités d’empathie et d’imagination qui sont au cœur du jugement moral", puisque lire nous apprend "ce que cela fait d’être tel ou tel" .

S. Chavel donne l’exemple, pour le discuter, de John M. Coetzee pour qui la distanciation que permet la fiction sert à l’ "amélioration morale du caractère" . Dans un essai sur le Journal de Robert Musil, Coetzee montre que Musil réussit à surmonter son propre sentiment de jalousie à l’égard de sa compagne par l’usage de la fiction. C’est l’écriture d’une nouvelle traitant de la jalousie qui fait office d’"outil pour se transformer moralement". Chavel réinterprète cet épisode en notant que l’usage de la fiction permet une résolution d’un problème moral : je sais qu’il n’est pas bien de se comporter de telle manière, mais dans ce cas-ci, je ne sais quelle autre attitude adopter : "Le point de départ est que Musil est jaloux, sait ce qui est bon ou en tout cas approuve un idéal moral particulier, mais est incapable de modifier son comportement moral conformément à cela. […] Ce que la nouvelle permet, c’est précisément de trouver cette figure concrète : écrire la nouvelle est un moyen de construire un personnage concret et individualisé qui trouve peu à peu son chemin hors de la difficulté morale. […] À travers la fiction, Musil invente une manière de se conduire concrètement."

On comprend donc que Musil, en tant qu’écrivain, a réussi à détourner son attention de sa jalousie en changeant sa manière de l’appréhender. Sa jalousie et sa souffrance (la jalousie fait mal et là est sans doute le point de départ de la tentative d’y échapper) sont devenues les matières premières de son travail d’écriture. Mais que peut faire celui qui n’écrit pas ? Sans doute lire, ou aller au cinéma, voir chez les autres ce sentiment qui heurte en soi. La distanciation par la fiction dont il s’agit ici relève de la catharsis. Rien de nouveau sous le soleil : on connaissait déjà cette méthode pour apaiser ses souffrances morales. Toutefois, le propos de Chavel est, là, plus habile. Il consiste à montrer l’importance d’avoir de l’imagination pour se sortir de difficultés morales. Qui a de l’imagination saura inventer une nouvelle porte de sortie des conflits, chaque fois différents, dans lesquels il est pris.

Mais, objectera-t-on, encore faut-il avoir l’imagination d’imaginer autre chose. Nous autres mortels sommes bien plus souvent empêtrés dans nos sentiments que capables dans ces moments précis d’imaginer une porte de sortie. Cela dit, qui souffre de jalousie imaginera plutôt la mort de qui la cause ou bien une vengeance, un donné pour un rendu en somme. Si S. Chavel ne défend pas la littérature (et la fiction) comme pourvoyeuse de sens moral, on retrouve, tout de même, dans son analyse de la littérature comme apprentissage de la perception morale, la vieille question de la possibilité d’enseigner la vertu, posée en filigrane et selon l’angle du point de vue. Et l’on pourrait apercevoir dans sa recherche une tentative de poser une méthode pour le bon jugement moral.

Enfin, malgré l’aspect inventaire du propos général, ce livre a le mérite de présenter une réflexion sur nos comportements et nos intellections en matière de morale à partir de philosophes notamment contemporains d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. Quant à savoir pourquoi nous cherchons à nous améliorer moralement, que chacun se sente libre de donner son point de vue.

 

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