<p>Un tr&egrave;s bel ouvrage qui offre une lecture d&eacute;taill&eacute;e et contextualis&eacute;e de chacun des textes du Nouveau Testament.</p>

Si les vingt-sept livres du Nouveau Testament ont déjà fait l’objet de nombreuses études indépendantes, jamais n’avait été encore proposée au lecteur, dans un seul ouvrage, une lecture détaillée de l’ensemble du Nouveau Testament, depuis l’évangile de Matthieu jusqu’à l’Apocalypse. Il s’agit, ni plus ni moins, pour les auteurs du Nouveau Testament commenté (sous la direction de Camille Focant, professeur émérite de Nouveau Testament à l’Université catholique de Louvain et de Daniel Marguerat, professeur honoraire du Nouveau Testament à l’Université de Lausanne), de proposer un commentaire exhaustif de l’ensemble des textes, verset après verset. Le présent ouvrage s’inscrit ainsi dans une longue tradition française, celle de l’explication de texte, exercice théorisé au XVIIIe siècle par Pierre Roustan dans son Précis d’expression française et systématisé sous la IIIe République.

 

Une étude littéraire des textes

Chaque livre du Nouveau Testament est reproduit dans sa version intégrale, dans la Nouvelle Traduction Œcuménique  , avec un commentaire suivi, précédé d’une introduction qui situe son milieu historique, d’une synthèse de son contenu et d'une bibliographie précise. Décliné en vingt-trois chapitres   rédigés par dix-neuf auteurs différents  , l’ouvrage suit l’ordre canonique des livres du Nouveau Testament. Les études, qui reprennent la subdivision en parties et le découpage en péricopes proposés par la TOB, privilégient une approche textuelle enrichie de notices thématiques. De manière plus précise, la particularité de ces commentaires est d’étudier la stratégie littéraire ou narrative   du texte biblique en montrant comment cette stratégie sert un projet théologique préexistant au texte lui-même. Les commentaires combinent et privilégient, selon la nature du texte étudié, trois types d’approche : l’approche structurelle, l’approche stylistique et grammaticale et celle qui concerne la technique d’argumentation. Ainsi, si les études des évangiles s’organisent essentiellement autour de commentaires lexicaux ou stylistiques, les commentaires des épîtres, notamment celles de Paul, privilégient résolument l’étude des techniques oratoires et argumentatives. Quoi qu'il en soit, ces chapitres, rédigés dans un style clair et concis - et sans jamais recourir de manière abusive à des vocables grecs ou araméens -, peuvent s’adresser à tout lecteur désireux d’accéder au sens profane du texte biblique. Si la portée théologique des textes lus est mise en évidence, jamais les formulations des auteurs ne se confondent avec une visée apologétique ou strictement confessionnelle.

L'évangile de Luc et la préoccupation historiographique

Il n’est sans doute pas opportun dans une telle recension d’évoquer chacune des études. Qu’il nous soit toutefois seulement permis ici de souligner la grande richesse de celle consacrée à l’évangile de Luc. Les auteurs Marguerat et Steffek   parviennent à faire saisir au lecteur l’originalité de cet évangile qui, plus que les autres, cherche à combiner préoccupation de l’histoire (Luc scande par exemple son récit de repères chronologiques empruntés à l'histoire de l'empire romain)   et théologie. Entendons ici non pas l’histoire profane mais celle que Dieu dessine dans son intervention. En ce sens, Luc est le seul des évangélistes à faire suivre son évangile d’une histoire des débuts du christianisme (Actes des apôtres). L’étude relative à l’évangile de Luc souligne précisément la façon dont, pour l’auteur, l’histoire est avant tout celle d’un dessein secret et divin qui se dévoile à la lumière des Ecritures.

Les lignes consacrées au baptême du Fils de Dieu (3, 21) et à l’épisode de la tentation (8, 26-39) soulignent de belle façon cet aspect du texte : à la prière de Jésus baptisé succède l’ouverture du ciel, qui fait communiquer le monde de Dieu et celui des hommes. Cet événement fait écho à une image de la vision inaugurale du livre d’Ezéchiel   de même que les auteurs insistent sur le fait que, dans l’épisode de la tentation, Jésus, à trois reprises, n’oppose pas aux paroles du diable ses propres paroles, mais celles du Deutéronome.

On peut aussi mentionner l’étonnant épisode de la libération d’un aliéné (8, 26-39) dans lequel l’évangéliste semblerait avoir glissé une singulière allusion historique . Rappelons brièvement les faits : Jésus rencontre au pays des Gergéséniens (en face de la Galilée) un homme possédé par des démons. A la question posée par l'homme de Nazareth concernant son identité, le démoniaque offre une réponse singulière : " Légion ! " Or, nous apprennent les auteurs, " l’allusion aux légions romaines n’échappait pas aux lecteurs premiers de l’évangile, d’autant plus que la principale légion stationnée en Palestine était la Legio x Fretensis, qui participa à la prise de Jérusalem en 70, et dont l’emblème était le porc."  Que les démons délogés du corps du possédé rejoignent un troupeau de porcs qui finira par se noyer dans un lac ne devait pas surprendre le lecteur antique : celui-ci était invité à voir symboliquement dans cet événement funeste la défaite de l’occupation romaine. Le commentaire de texte, en montrant précisément comment la réalité historique s’invite au coeur même des enjeux théologiques, dévoile dès lors toute la subtilité d’un récit lucanien qui entend (re)dessiner les contours de l’histoire à la lumière de l’intervention divine.

Peut-être les auteurs auraient-ils pu toutefois, puisqu’ils évoquent dans leur introduction l’influence du modèle des biographies antiques et des Vies de philosophes anciens sur l’évangile de Luc, développer plus avant cette thématique en montrant comment le merveilleux païen a sans doute en partie façonné l’arétologie (récit de choses merveilleuses) néotestamentaire. On pense par exemple ici à la Vie de Pyrrhus de Plutarque (rédigé vers 80) où l’auteur, tout en inscrivant l’existence du roi d’Epire dans une réalité historique, relate le mythe de ses origines, son enfance miraculeuse et ses dons thaumaturgiques. De manière plus large, il faudrait souligner aussi les convergences entre les vies de philosophes anciens (relatées dans le célèbre ouvrage de Diogène Laërce - Vies et doctrines des philosophes illustres - écrit certes bien après les évangiles mais reprenant des légendes probablement beaucoup plus anciennes) et certains aspects de la vie de Jésus évoqués dans les évangiles (sa naissance n’est pas sans faire penser à celle de Platon, prétendument né d’une mère vierge, à qui Apollon aurait annoncé cette naissance ; la résurrection de Pythagore 207 ans après sa mort…).

La rhétorique au service de la perspective théologique

Reste que le Nouveau Testament commenté demeure un événement éditorial dans la mesure où il propose, comme nous l’avons déjà dit, une explication de chacun des versets de l’oeuvre. Le lecteur se voit invité à saisir la logique structurelle et narrative de chacune des péricopes (unités textuelles) sans jamais être privé des nécessaires éclaircissements culturels, historiques ou sociaux. Car si Paul Ricoeur insistait déjà sur le fait que c’est en comprenant la forme du discours que l’on comprend le sens du texte, aborder le Nouveau Testament par l’étude des formes littéraires permet en fait de retrouver l’esprit dans lequel a été écrit ce texte : du point de vue de la prédication et de la foi (servies par les ressources littéraires et rhétoriques) et non pas du point de vue de la chronologie et de l’histoire. Le présent ouvrage témoigne ainsi de l'importance grandissante, depuis une vingtaine d'années, des analyses narratives et rhétoriques concernant les études bibliques, car tout texte, qu'il soit considéré comme sacré ou non, résulte avant tout de choix d'écriture. Le lecteur pourra dans cette perspective consulter avec profit l'excellent livre intitulé Introduction au Nouveau Testament  , véritable complément   au Nouveau testament commenté. Ajoutons que, si le présent ouvrage apparaît d'une réelle beauté visuelle (il décline notamment avec un certain bonheur la thématique du rouge), on regrettera toutefois la présence de cartes en noir et blanc (neuf au total), souvent de petite taille et de fait pas toujours très lisibles. Un index thématique en fin de volume apporte à cette lecture un utile point d'appui. Précisons enfin que les éditions Bayard proposeront, dans les mois qui viennent  , un travail similaire consacré cette fois-ci à l’Ancien Testament #nf#