Psychologie

L'expertise psychiatrique : Face à la dangerosité et à la récidive des criminels

Couverture ouvrage

Jean-Claude Archambault
Odile Jacob , 222 pages

L'expertise psychiatrique
[mercredi 24 octobre 2012]


Cet ouvrage qui décrit l’expertise psychiatrique émet plusieurs propositions pour sortir de certains de ses points d'achoppement tout en éclaircissant des affaires qui ont défrayé la chronique.

L’expertise psychiatrique est un acte "médico-judiciaire" qui vise à "évaluer la responsabilité d’un criminel" . Être déclaré responsable, sur le plan pénal, c’est être déclaré exempt de maladie mentale, ce qui induit la possibilité de subir un procès et d’être par suite incarcéré en milieu pénitentiaire. Selon Archambault, seuls 0,5 % des expertisés sont déclarés malades mentaux, donc irresponsables . Mais "La société comprend de moins en moins que les experts psychiatres déclarent certains meurtriers irresponsables, [surtout s’il] (...) s’agit d’affaires qui bouleversent l’opinion publique (...)" . Au coeur de ce problème contemporain, le Dr Archambault, expert psychiatre, s’explique sur sa profession.


Une profession menacée?

Déclarer que quelqu’un est exempt de maladie mentale ou qu’il en est porteur n’est pas simple. Aussi la question de ce qui fonde l’expertise est-elle clairement posée dans ce livre. Pour commencer, en sus des quatre années de formation à la psychiatrie qui suivent le cursus de médecine générale, il est requis de l’expert psychiatre "une dizaine d’années d’expérience professionnelle. La compétence, ce n’est pas seulement faire des formations (...), c’est également la maturité personnelle et professionnelle."  Tout au long du livre, ce bagage préalable de l’expert est mis en valeur. Ainsi, dans les affaires "sensibles", l’auteur indique que "L’expérience offre la possibilité d’une mise à distance qui permet de garder sa sérénité (...)" . Ces précisions, répétées, répondent à une menace qui pèserait sur une expertise psychiatrique déjà souvent mise en cause : "la démographie médicale est en baisse, et particulièrement celle des psychiatres experts. Aussi, les autorités ont proposé une loi offrant la possibilité aux internes en psychiatrie - certes après une formation de criminologie - d’être inscrits sur les listes d’experts avec comme mission d’apprécier la dangerosité criminologique, et de coordonner les soins des personnes sous main de justice. Des questions, graves, se posent sur l’avenir de l’expertise, sur la compétence de ces futurs experts qui ne seront plus "ceux qui ont fait leurs preuves" !" 

De l’expérience et de l’humilité

Dans l’ouvrage, l’auteur, qui a justement fait ses preuves, montre la qualité de sa longue expérience personnelle à travers des compte-rendus d’expertises très clairs qui laisseront au lecteur le sentiment que l’expert psychiatre est fiable parce qu’il sait opérer les distinctions qui lui permettent de déclarer la responsabilité ou l’irresponsabilité pénale aussi bien que proposer "l’atténuation de la responsabilité (article 122-1 alinéa 2)"  ou encore déclencher une mesure d’atténuation de la peine . Voulant "restituer la confiance dans l’expertise" , Archambault précise néanmoins que "L’expert psychiatre n’est qu’un passeur de mots qui met ses connaissances au service de la justice, du justiciable. L’humilité est une condition indispensable pour accéder à la vérité. La vérité se nourrit du doute, et non de la prétention, à condition qu’après la phase préliminaire de réflexion, succède la décision, l’éclairage."

Des propositions, des prises de parti, des mises au point

Dans ce livre, Archambault décrit ce qu’est l’expertise psychiatrique, mais prend également parti contre certaines dérives possibles tout en émettant des propositions qui paraissent pertinentes :
1- L’expert psychiatre étant parfois en peine d’évaluer précisément le risque de récidive criminelle (ce qui lui est reproché), Archambault avance la nécessité d’une meilleure collaboration avec le système pénitentiaire et les services sociaux afin d’évaluer très précisément l’état du prisonnier au moment de sa sortie de prison et la nature (favorable ou non) de l’environnement qui l’accueillera .
2- Considérant la non observance du traitement médicamenteux (qui tend à susciter des actes délictueux ou criminels) comme "habituelle dans les premières années d’évolution des psychoses schizophréniques (...)", il met en garde contre la déresponsabilisation des malades sur ce sujet, déresponsabilisation qui pourrait entraîner le malade à, "en toute impunité, manipuler son traitement et sa maladie, comme excuse à tous les passages à l’acte."  Il préconise de faire rimer "atténuation de peine" avec injonction de soins (et donc suivi thérapeutique) afin d’assurer l’observance du traitement et limiter les passages à l’acte. Il fait cependant remarquer que les malades ne sont pas forcément enclins à parler de leurs troubles. S’ils perçoivent souvent l’abord psychothérapeutique comme dangereux, "un encadrement éducatif sous contrôle judiciaire avec des éducateurs aguerris, supervisés par des psychologues permettra que les mots soient dits, progressivement et à partir de situations concrètes, palpables, quantifiables, ne faisant pas appel à des associations d’idées, ni à de l’introspection."

3- Au cœur de la crise de confiance dont souffrent les experts psychiatres, Archambault tient à défendre sa profession contre l’accusation d’incompétence associée à la commission de plusieurs experts pour évaluer un même cas : expertise, contre-expertise, surexpertise ; il mentionne que l’appel à plusieurs experts n’est pas suscité par des désaccords entre eux mais par "des demandes des parties civiles qui ne sont pas satisfaites des conclusions, ou bien un avocat de la défense qui estime que, comme son client a été suivi ou hospitalisé en psychiatrie, l’irresponsabilité est automatique..."  (ce qui est faux). Dans le meurtre de deux soignantes ayant eu lieu en 2004 à l’Hôpital psychiatrique de Pau, Archambault rappelle que sur les neuf experts nommés pour trancher sur la responsabilité ou l’irresponsabilité du criminel, huit ont "conclu à l’irresponsabilité totale du mis en examen", le neuvième ayant rapporté une "pathologie mentale avérée" et proposé l’atténuation de la responsabilité qui permet le recours aux assises. Pourtant, les médias ne parlaient-ils pas, à l’époque, d’une "farouche bataille d’experts" ?  En d’autres termes, Archambault dédouane les experts psychiatres de l’incapacité à déceler la maladie mentale qui leur est attribuée (non sans signaler que certaines psychoses sont particulièrement difficiles à repérer ) et émet la proposition suivante : "en cas d’irresponsabilité, quand le malade ira mieux, il pourrait alors comparaître à huis clos devant la chambre d’instruction qui déciderait d’une peine de prison adaptée, assortie d’une double obligation : soins administrés en milieu carcéral par la psychiatrie pénitentiaire pendant l’exécution de la peine et, à sa libération, une période d’obligation de soins en milieu hospitalier, puis en milieu ambulatoire. Nous faisons cette proposition parce que nous avons constaté dans notre service que les patients 122-1 alinéa 1 (déclarés irresponsables) ont un sentiment d’impunité, induisant un risque de récidive."  Le problème n’est donc pas tant de déceler la psychose, que d’y répondre par des mesures adéquates... Archambault remarque que de grands changements sont de toutes façons en perspective puisque l’irresponsabilisation "n’aboutit plus, systématiquement, à l’absence de peine." Avec cependant ce problème : les services pénitentiaires sont débordés et ne peuvent gérer les cas psychiatriques qui s’additionnent aux troubles du comportement majorés par le sevrage souvent impliqué par l’incarcération... 

Jalonné par ces remarques sur ce qui conditionne le travail de l’expert psychiatre, le livre décrit les repérages cliniques qui lui permettent de voir clair dans la pathologie ou l’histoire de vie des criminels. Pour cela, il revient sur de nombreuses affaires très connues sur lesquelles il est fort intéressant d’obtenir un éclairage autre que journalistique de la part de ce psychiatre qui a apparemment accès à tous les dossiers, à commencer par ceux à l’élaboration desquels il a contribué. Il nous éclaire ainsi sur le parcours des auteurs de différents crimes : le meurtre d’un jeune avocat à la sortie d’une boîte de nuit , la tentative de meurtre du président Chirac en 2002 , la tentative d’assassinat du maire de Paris,en 2002 aussi , le meurtre de deux soignantes à l’hôpital psychiatrique de Pau en 2004 , la séquestration de Natacha Kampush , le phénomène des tournantes , et même le syndrome post-traumatique d’un ancien prisonnier de Guantanamo...

Psychose manifeste, psychose dissimulée ou à déclenchement très récent, états limites, mères infanticides en défaut identificatoire grave par rapport à leur propre mère, fragilités psychologiques, milieux déstructurés et déstructurants (...), Archambault passe en revue une très large variété d’états psychologiques qui se rencontrent chez les criminels. Son propos, qui est d’une étonnante clarté, donne forme à un livre qui illustre très bien ce à quoi sont confrontés les experts psychiatres.

 

* Lire aussi sur nonfiction.fr : 
- "Coupable ou malade ?", la recension de l'ouvrage de Jean-Claude Archambault, L'expertise psychiatrique : face à la dangerosité et la récidive des criminels, par Sébastien Vaumoron

 

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