Monde

The Conscience of a Liberal

Couverture ouvrage

Paul Krugman
W. W. Norton , 300 pages

Pour un agenda social moderne et progessiste
[jeudi 24 janvier 2008]
Krugman en appelle à la mise en place d’un véritable agenda libéral, c'est-à-dire un programme politique qui permette de nouvelles avancées sociales.

Publié en 1964 par Barry Goldwater, The conscience of a conservative est un ouvrage fondateur pour la droite américaine.

Publié en 2007 par Paul Krugman, l'un des principaux analystes politiques américains, économiste et éditorialiste phare du New York Times, The conscience of a liberal a pour objectif de remplir le même rôle à la veille de la sortie de la décennie Bush et d'une des élections présidentielles les plus importantes de l'histoire des États-Unis.

En règle générale, Paul Krugman s'intéresse surtout à l'inégalité croissante entre les citoyens américains. Mais cette fois-ci, plutôt que d'en chercher les fondements économiques ou sociaux, il préfère remettre la politique au centre du débat et rappelle que les conséquences financières des décisions politiques se mesurent à l'échelle d'un pays. Il dénonce la corruption de l'administration républicaine ainsi que l'impact du bipartisme sur la démocratie américaine.

Selon lui, les 30 dernières années ont trop écarté l'humain au profit de forces impersonnelles comme l'évolution technologique ou la globalisation. L'héritage du New Deal de Roosevelt et la société de classes moyennes ont été démantelés. L'économie prend le pas sur la politique. La répartition des revenus est de plus en plus inégalitaire jusqu'à permettre à une minorité élitiste de se détacher peu à peu du reste de la population. Le parti républicain a consciemment choisi de défendre ces privilégiés au motif que, s'ils représentent peut-être moins de voix, ils ont la possibilité financière de soutenir des campagnes électorales et disposent d'un réseau de soutien et de cooptation qui s'étend dans toutes les institutions du pays.

Les États-Unis avaient profité des années 50 pour sortir du bipartisme lorsque l'administration républicaine de Eisenhower avait pris la décision de ne pas revenir sur les acquis du New Deal. C'est en opposition à cette stratégie de collaboration qu'une équipe de républicains extrémistes a commencé à s'organiser autour de ce que Krugman décrit quasiment comme une confrérie, mélangeant think tanks, médias et industriels et fonctionnant selon la règle de l'argent, du retour d'ascenseur et de la cooptation. Pour lui, c'est par exemple grâce à ce réseau que quelqu'un comme Paul Wolfowitz a pu lancer une guerre catastrophique en Irak, démissionner de la Banque mondiale après avoir déclenché un scandale pour corruption, et malgré tout réussir à retrouver un poste au sein de l'American Enterprise Institute.

Un fossé s'est ainsi creusé entre les deux partis politiques américains. Le parti républicain est devenu le parti du succès et de l'argent tandis que le parti démocrate est celui des pauvres et des laissés pour compte. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, le bipartisme américain n'est pas la conséquence des évolutions économiques de ces dernières années, il en est la cause.

En effet, les années 70 ont vu la frange la plus conservatrice de la droite américaine prendre le contrôle du parti républicain avec le soutien intéressé des différents grands groupes économiques du pays. Un par un, les nouveaux responsables conservateurs ont commencé à revenir sur  les acquis du New Deal. Ce glissement à droite a forcé les démocrates à prendre une position défensive plutôt que de continuer à revendiquer de nouvelles avancées sociales.

Krugman soutient que la transition de la période dorée qui a suivi la Seconde Guerre mondiale ne s'est pas faite de façon graduelle, mais par à-coups. Ce sont à chaque fois les transformations politiques qui ont entraînées les transformations économiques du pays. Cela revient aussi à rappeler que la situation économique de l'après-guerre n'est pas le fait d'une embellie venue de nulle part, mais qu'elle a été volontairement et patiemment construite par la politique de l'administration Roosevelt. C'est parce qu'il se fondait sur des bases politiques solides que le New Deal n'a pas pu être démantelé à la va-vite et que la société de middle class américaine a réussi à se maintenir pendant plus de trente ans après la fin de la guerre.

D'ailleurs, la prise de contrôle du parti républicain et des institutions politiques par la droite conservatrice date du milieu des années 70. Et les premières poussées d'inégalité ont commencé à se faire ressentir au début des années 80. Là encore, Krugman soutient que c'est la politique qui intervient d'abord et que les évolutions économiques n'en sont que la conséquence.

Pour Krugman, le virage à droite de la politique américaine est une situation unique au sein des pays occidentaux. Les évolutions technologiques et la globalisation ont affecté l'ensemble des économies occidentales tandis que l'accroissement de l'inégalité aux États-Unis est sans équivalent ailleurs dans le monde, ni en Europe, ni au Japon.

Mais surtout, Krugman défend l'idée que l'ensemble de cet agenda n'a pu être mis en oeuvre qu'en faisant appel à des instincts racistes, sexistes et communautaristes. Les succès politiques de Ronald Reagan exploitaient la peur irrationnelle du communisme, ceux de Georges Bush reposent sur les "armes de distraction massive", tous jouent sur la volonté des Américains blancs de revenir sur les avancées obtenues par les organisations antiracistes depuis les années 60. 

Il est impossible de ne pas faire le parallèle entre l'histoire que déroule Paul Krugman et les positions qui sont aujourd'hui défendues par la droite française. Les acquis sociaux obtenus au sortir de la guerre sont remis en cause de façon systématique au profit d'une minorité fortement privilégiée. L'argent, les médias et les réseaux prennent une part de plus en plus importante dans la vie politique. Les prises de décision se font le plus souvent à l'aide de l'instrumentalisation des faits divers et de l'exploitation de la peur des gens.

Mais Krugman n'est pas pessimiste. À ses yeux, la solution est de mettre en place un véritable agenda libéral aux États-Unis, c'est-à-dire un programme politique qui favorise la middle-class et permette de nouvelles avancées sociales. Son émergence sera favorisée par le travail intellectuel réalisé par la gauche américaine depuis plusieurs années, et par la lente érosion intellectuelle du mouvement conservateur. Tandis que les candidats démocrates se battent pour comparer leurs propositions économiques sur la sécurité sociale universelle, le droit à la consommation, etc. ; les candidats républicains sont aujourd'hui incapables de faire la moindre proposition concrète et se contentent de singer les postures qui ont fait le succès de Ronald Reagan ou de Georges Bush. Cependant, le moment de la paix avec les républicains n'est pas encore venu. Ils continueront à s'opposer de toute leur force aux évolutions proposées par les démocrates de sorte qu'il sera encore nécessaire d'adopter une position partisane pendant plusieurs années.

Si l'on suit son approche originale qui consiste donc à faire l'histoire des interactions entre politique et économie depuis 50 ans aux États-Unis, le message de Krugman serait donc de ne pas se laisser tenter par les sirènes du bipartisme et de la collaboration tant que les objectifs du pouvoir ne correspondent pas à un agenda social moderne et progressiste. Dans l'attente, il faudrait continuer à protéger les acquis existants et travailler pour obtenir des positions politiques permettant de revenir en situation de proposition.

 

* La version française de cet ouvrage ("L'Amérique que nous voulons", Flammarion) a été publiée avec le soutien du CNL.

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr