Religions

Jewish Enlightenment in an English Key: Anglo-Jewry's Construction of Modern Jewish Thought

Couverture ouvrage

David B. Ruderman
Princeton University Press , 280 pages

Des Lumières juives en Angleterre
[mardi 07 aot 2012]
Un éclairage historique sur la contribution des intellectuels juifs anglais aux Lumières juives.

Les origines et les principales contributions aux Lumières juives ou Haskalah sont traditionnellement associées à l'Allemagne et à la figure de Moïse Mendelssohn (1729-1786). Dans Jewish Enlightenment in an English Key. Anglo-Jewry's Construction of Modern Jewish Thought, David B. Ruderman revient sur cette affirmation non pas pour la contredire et donner un commencement britannique à ce mouvement mais pour sortir de l'ombre la contribution d'intellectuels juifs anglais du XVIIIe siècle et affirmer la spécificité de leurs œuvres, élaborées indépendamment et en écho à leur environnement britannique.
En effet, l'objectif de David B. Ruderman, professeur d'histoire juive contemporaine à l'Université de Pennsylvanie, est double : d'un côté démontrer que les Lumières juives n'ont pas eu uniquement un développement allemand, et de l'autre, aller contre les historiens qui décrivent la vie intellectuelle juive en Angleterre comme terne ou non-existante.


Ruderman construit ainsi sa démarche en référence aux travaux de Jacob Katz  , qui promeut la thèse classique du modèle allemand de la Haskalah, qui se serait ensuite diffusé dans toute l'Europe. Todd M. Endelman avait déjà remis en cause cette idée à partir du cas anglais  . Endelman avait déplacé la focale des intellectuels vers un spectre social plus large. Il en arrivait à la conclusion que l'émancipation des juifs anglais ne s'était pas nécessairement articulée dans les textes mais s'était réalisée en pratique dans leur participation et leur intégration à la société britannique de l'époque. La thèse de Ruderman se place à mi-chemin entre les positions de Katz et Endelman : les Lumières juives ne sont pas l'apanage des Allemands puisqu'il existe une intelligentsia anglo-juive, qui contribue à l'élaboration des réflexions de l'époque sur l'identité juive.


Comme Ruderman l'expose clairement dans ses deux premiers chapitres, les juifs anglais sont d'emblée confrontés à l'enjeu de la traduction de la Bible en anglais par les Chrétiens, puisqu'ils font très rapidement de cette langue leur principal moyen de communication, abandonnant portugais, espagnol ou yiddish, grâce à une assimilation plus poussée (et permise) dans la société anglaise. Lisant et priant en anglais, le risque de devenir dépendant d'une interprétation chrétienne des écritures religieuses se pose à cause, par exemple, de leur usage de la Bible du roi Jacques. Ce danger est d'ailleurs redoublé par le fait que l'anglais leur offre un espace de discussion théologique commun avec les Chrétiens, qui leur disputent leur expertise sur les textes sacrés.
Outre cette remise en cause sur le terrain de la religion, les juifs anglais doivent faire face directement à l'impact des nouvelles théories et réalités scientifiques, politiques et philosophiques britanniques. Ils sont alors obligés de fournir des réponses juives à la modernité séculaire qui émerge au XVIIIe siècle alors que les juifs allemands sont en partie préservés de ces bouleversements.


Plus largement, Ruderman s'interroge sur l'emploi du terme de Haskalah dans le contexte anglais. Ne risque-t-il pas de déformer la perspective, d'influencer la lecture de la situation intellectuelle anglo-juive ? Il juge en effet paradoxal que les juifs anglais, alors qu'ils sont souvent plus éduqués et intégrés que leurs coreligionnaires allemands, n'aient pas constitué un ensemble d'idées structurées relatives à leur émancipation. Cette mise en forme d'une réflexion sur l'identité juive et l'intégration au sein de la société est-elle propre aux communautés des monarchies absolues ? Ou faut-il remettre en cause la pertinence même de l'expression de Lumières dans le contexte britannique comme le suggère l'historien Roy Porter, qui estime que ces dernières se manifestent par une recherche de l'harmonie contrairement à leurs avatars continentaux, propagateurs de théories dualistes, encore une fois à cause de leurs structures politiques absolutistes ?
Pour Ruderman, le caractère religieux et conservateur des Lumières anglaises, dû à un enseignement universitaire encore très proche du séminaire avec le monopole d'Oxbridge, a des conséquences importantes pour son sujet : les juifs anglais ne peuvent pas être considérés uniquement comme les reflets de leur société nationale puisqu'ils sont happés dans le débat théologique avec les protestants. Ils sont amenés à défendre la validité de leurs interprétations de la Bible et se définir in fine par rapport à " l'autre " (p. 20).
Pour appuyer sa démonstration, Ruderman propose de redécouvrir des individualités anglo-juives, afin de rééquilibrer la balance du social vers les idées dans l'histoire de la communauté juive britannique. Il étudie ainsi la production littéraire d'un certain nombre d'auteurs assez hétérogènes par ailleurs, ayant en commun, outre leur judéité, d'avoir consacré une partie de leur œuvre à réfléchir à l'identité juive.
Plus précisément, il se penche sur plusieurs thèmes comme la défense de l'interprétation juive de la Bible contre les velléités anglicanes à travers la figure de David Levi, " public Jewish intellectual " (p. 59) et principal organisateur de la riposte contre les nouvelles traductions anglaises du texte hébreu par Robert Lowth à la suite des travaux de Benjamin Kennicott.
Ruderman évoque aussi les tendances déistes d'un Abraham Tang (parfois traducteur de Voltaire en... hébreu) ou d'un Isaac D'Israeli, père de Benjamin, qui confirment tous deux la définition que donne Daniel Lévi de ces juifs aux croyances particulières: déistes certes, mais n'ayant pas coupé les amarres avec leur identité communautaire. Le radicalisme politique juif est envisagé à travers plusieurs exemples : les interventions d'Abraham Tang dans l'affaire Wilkes, l'implication d'un grand nombre d'intellectuels juifs dans la franc-maçonnerie et les controverses entre Priestley et David Levi, qui font de ce dernier le "primary Jewish dissenter of his day" (p. 183).
L'auteur revient sur l'impact de Newton et de la science moderne en général sur le judaïsme à travers les écrits de Eliakim Hart et la place que donne le scientifique Emanuel Mendes da Costa au judaïsme dans sa correspondance avec ses confrères européens. Il scrute l'influence de ces intellectuels sur leur communauté via la question de la traduction comme moyen de préserver l'identité juive et clôt son livre avec une étude sur les répercussions nord-américaines de ce mouvement. Enfin, en annexe, pour finir sur l'une des prémisses de son étude, il propose quelques remarques sur l'évolution de la réception de Moïse Mendelssohn en Grande-Bretagne, du mépris de la fin du XVIIIe siècle à l'adoration des années 1830.
 

David B. Ruderman livre donc une galerie de portraits et de combats intellectuels dans une forme qui évoque les travaux de Stefan Collini sur la vie des idées à l'époque victorienne  . En conséquence, Jewish Enlightenment in an English Key donne parfois l'impression d'être davantage une collection d'essais disparates, certes parcourus d'un thème commun, qu'une monographie aux contours bien définis. On regrettrera aussi l'absence d'une réelle discussion du facteur "antisémitisme", souvent considéré – à tort ou à raison – comme mineur, dans le développement de ces pensées. S'il convient de saluer le travail d’orfèvre de l'auteur dans l'établissement de connexions disparues, son érudition, le plus souvent claire et engageante, fait de Jewish Enlightenment in an English Key un ouvrage à réserver en priorité à un public de spécialistes ou à des lecteurs ayant pris la peine de lire les travaux de ses prédécesseurs.
 

Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo
A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr