Lilian Mathieu poursuit ses travaux sur l'action collective et protestataire.  

L’espace des mouvements sociaux constitue le dernier opus d’une production aussi riche que stimulante d’un des meilleurs spécialistes de la question des mouvements sociaux et de l’action collective aujourd’hui dans les sciences sociales francophones  . A ce titre, l’ouvrage de Lilian Mathieu, chercheur au Centre Max Weber à Lyon, mériterait amplement une traduction en langue anglaise car ses développements permettent de revisiter à nouveaux frais un grand nombre des classiques qui inspirent la plupart des travaux sur les politiques du conflit dans le monde. Offrant une synthèse critique et renouvelée à la fois des ouvrages de référence en sociologie des mobilisations et de ses propres recherches, L’espace des mouvements sociaux possède aussi bien les qualités d’un manuel de sociologie de l’action collective à destination des étudiants ou d’un public élargi soucieux de comprendre les phénomènes protestataires, qu’un vade-mecum pour acteurs directement impliqués dans l’organisation d’actions protestataires mais aussi plus fondamentalement un ouvrage de nature plus théorique destiné aux chercheurs. Issu d’une habilitation à diriger des recherches, cet ouvrage qui se lit d’une traite propose des pistes d’analyse qui se prolongent bien au-delà de sa lecture.

De bout en bout, Lilian Mathieu tient sa démonstration : les mouvements sociaux sont redevables d’une analyse en termes d’espace structurel, pratique et cognitif, qui présente une relative autonomie à l’égard d’autres espaces sociaux. Refusant d’entrer dans des arguties définitionnelles qui risqueraient de déboucher sur une impasse ou encore de faire perdre de vue combien les luttes pour les labellisations sont autant le cœur des pratiques contestataires que l’objet du chercheur, l’auteur invite à entendre par "mouvement social" tout phénomène collectif, conflictuel et orienté vers le changement social dont les modalités d’actualisation et d’action font sens pour les agents qui les (sup)portent, et qui entretient des rapports d’interdépendance avec au moins l’une de ses composantes. L’espace des mouvements sociaux, sans être totalement homogène, n’en présente pas moins des caractéristiques structurelles semblables (mêmes formes statutaires, flux de militants d’une cause à une autre, coalition de causes) et des logiques d’imitation (discours, modes d’action) qui lui confèrent une forme d’autoréférence appuyant la thèse de l’autonomie partielle de cet univers de pratiques et de sens.

La première des trois parties dont est composé l’ouvrage s’ouvre sur un petit lexique dans lequel des termes tels que mobilisation, cause, organisation de mouvement social ou personnalités en appui à une cause font l’objet de précisions utiles pour l’ensemble du propos. S’ensuit alors le cœur de la démonstration proprement dite avec un ensemble de discussions sur l’utilité du concept de champ eu égard aux mouvements sociaux. Discutant la portée heuristique du "champ", Lilian Mathieu propose et justifie l’emploi de celui d’ "espace". En effet, ce dernier permet de sortir des limites imposées par le concept clé de la sociologie bourdieusienne en s’appuyant sur une série de constats empiriquement étayés : fluidité, pluralité et vulnérabilité des positions, hétérogénéité et volatilité de la distribution des capitaux, absence d’une illusio unifiée en son sein qui empêche d’en dégager toute forme de "loi" structurelle ou de traits invariants. L’espace protestataire est également présenté comme marqué par des clivages et de la concurrence, non seulement entre organisations, en vue d’obtenir des profits de légitimation, mais aussi entre organisations et autorités publiques qui font de ces tensions conflictuelles des instruments de pouvoir. Enfin, entre les diverses composantes des mouvements sociaux peuvent s’observer des relations d’évaluation mutuelle, en termes de modes d’action, d’attitudes, de présentation de soi et du groupe – jugés comme positifs ou négatifs – et aussi de possibilité et d’opportunité de coalitions. Ces relations d’interdépendance se caractérisent par le fait d’évoluer aussi bien au cours d’une mobilisation qu’au cours du temps plus long, notamment lorsqu’elles se trouvent affectées par des transformations internes au mouvement et/ou par des évolutions extérieures à ce dernier (changement de cadre législatif, émergence de nouvelles causes…).

La deuxième partie s’attache à explorer de manière détaillée la nature et le dimensionnement de l’autoréférence relative des pratiques de l’espace protestataire. La dimension relative se situe ici au centre du propos. Ainsi, plus que de frontières étanches et précises entre univers sociaux, c’est de balises et de bornes mouvantes (par exemple, les statuts et raisons sociales des associations) dont il est fait usage dans l’espace protestataire afin de se démarquer de l’espace politique institué ou partisan. Plus que de règles formalisées d’action, ce sont plutôt les pratiques informelles (rappels à l’ordre, suspicions, plaisanteries, autocensures…) qui délimitent ce qui est acceptable et intolérable dans l’espace des mouvements sociaux. Ces balisages et bornages s’avèrent fragiles du fait de la très relative autonomie de ce dernier à l’égard d’autres espaces sociaux avec lesquels ils partagent des points communs : multi-affiliations des individus engagés entre mouvements sociaux et partis politiques ou syndicats, dont les effets mutuels, bénéfiques ou dépréciatifs, reposent sur des asymétries et changent au gré des contextes politiques. C’est à la saisie de ces mêmes contextes institutionnels et de leur influence sur l’activité contestataire qu’est consacrée une part importante de la deuxième partie. En effet, à partir de l’histoire des mobilisations en France depuis la fin des années 1960, Lilian Mathieu montre les fluctuations (ainsi que leurs causes) dans les degrés d’autonomie et de dépendance (toujours relatives), les logiques de différenciation/cooptation et la nature des transactions entre espace protestataire, espace politico-partisan, champ syndical, milieux intellectuels/artistiques et entreprises médiatiques.
Après l’étude des logiques structurelles et relationnelles des mouvements sociaux, la troisième et dernière partie est consacrée à la démonstration que cet espace de pratiques sociales s’appuie sur la maîtrise inégale et la mise en œuvre non-linéaire d’un ensemble de compétences pratiques (savoirs, savoir-faire, etc.) et cognitives (représentations et perceptions). Discutant tour à tour, tout en appelant à les articuler, l’approche dispositionnelle attentive aux trajectoires des individus, et les sociologies pragmatique ou interactionniste, s’attachant aux grilles cognitives mobilisées par les individus dans le cours même de l’action, Lilian Mathieu propose ici un cadre particulièrement fructueux d’appréhension croisée des capitaux hérités et des aptitudes cognitives présentes. Incorporées au cours du long processus de socialisation, notamment au sein d’instances telles que la famille, l’école ou les loisirs juvéniles, ou encore engendrées par certaines ruptures biographiques plus ou moins traumatiques (deuil, fin de la carrière professionnelle, etc.), les dispositions à l’engagement protestataire sont inégalement réparties au sein d’une population d’un même espace géographique ou d’une même période chronologique. Selon Lilian Mathieu, l’inclination contestataire serait composée tout d’abord d’une tendance à s’indigner et/ou à critiquer l’ordre social, ensuite d’une propension à agir collectivement pour remédier aux injustices perçues ou défendre telle ou telle cause. Cette seconde tendance s’accompagne d’une propension à l’opposition agonistique verbale ou physique, afin de permettre à la première de se matérialiser et aux individus qui y prennent part d’apprécier positivement les rétributions susceptibles d’être retirées de l’engagement. A ces éléments d’analyse s’ajoute pour le chercher aussi la nécessaire prise en considération des formes de sélection sociale des militants de la part des organisations du mouvement social, ces derniers pouvant être comparés à des clients en quête de biens d’action collective qui sélectionnent sur un marché des offres concurrentes de causes et de structures d’engagement. A l’issue de la présentation critique de ces différents éléments, l’auteur invite à envisager l’engagement protestataire à l’aide du concept de carrière, tel que l’a notamment travaillé l’école interactionniste. Cette notion présente selon Lilian Mathieu l’avantage d’incorporer dans l’analyse les éléments extérieurs à l’univers militant qui agissent pourtant directement sur lui tels que la sphère familiale (naissance, mariage…) ou la sphère professionnelle (opportunités ou contraintes en matière d’avancement, de mobilité…). Il convient toutefois de ne pas détourner le regard de ce qui se joue en pratique dans les interactions directes entre individus au cours d’une action contestataire, qui peut dans certains cas contraindre à l’action y compris des personnes rétives à faire entendre collectivement leur mécontentement (voice) et plutôt enclines à se taire (loyalty). C’est notamment le cas dans les tous petits groupes sociaux (professionnels, amicaux, communautaires) où les micro-interactions de l’entre-soi professionnel invitent les personnes à s’engager pour ne pas faire figure de renégat. Dans ces cas-là, la présence de "virtuoses" de l’action collective, aguerris aux luttes et ayant acquis des compétences militantes via des apprentissages militants antérieurs permet aux "novices" de se former à leur tour au conflit. Cette formation comprend par exemple l’expérience de la mise en mots des motifs de la protestation, le travail de la généralisation de la cause et la production de discours appropriés. Car contrairement à ce que prétend la théorie du framing, les idées ne précèdent pas l’engagement mais en sont plutôt un produit ou un corollaire. A cette production de sens acquise dans le cours des mobilisations, l’auteur associe l’acquisition de compétences cognitives indispensables au repérage dans l’espace des mouvements sociaux : décryptage des mouvances et courants militants, décodages de déclarations ou comportements des protagonistes, alliés comme adversaires, intelligibilité des choix tactiques, partage de codes communicationnels et symboliques avec les concurrents. L’ensemble de ces compétences cognitives permettent aux acteurs d’anticiper, de réagir, d’évaluer ce qui relève du pensable, du dicible ou encore du jouable en situation.

Tous ces éléments prennent encore plus de sens dans la démonstration générale lorsque, comme le souligne Lilian Mathieu à plusieurs reprises, ils font défaut ou sont l’objet de transgressions. C’est le cas par exemple des violations de frontières séparant espace des mouvements sociaux et champ politique, ou encore de l’absence de disposition à l’action collective susceptibles d’entraîner frustrations ou défections de la part de ceux qui ne peuvent s’en prévaloir, voire absence même de mobilisation. Ces illustrations en creux concernent également les individus dépourvus d’expérience préalable et qui sont conduits, via la protestation, à éprouver des modes d’action inédits.

L’ensemble de l’ouvrage apporte des discussions critiques particulièrement stimulantes des théories sociologiques critiques, en particulier les travaux de Pierre Bourdieu – en s’attachant à prendre en compte les évolutions théoriques internes de l’analyse de cet auteur –, de la sociologie du religieux de Max Weber, ainsi que des approches canoniques de l’action collective comme celle dite de la structure des opportunités politiques, celle de l’analyse des cadres, celle des cycles protestataires ou encore la notion de répertoire d’action de Charles Tilly.

S’appuyant beaucoup sur ses propres recherches, Lilian Mathieu fait principalement référence aux organisations ou mobilisations en faveur des victimes de la double peine, des prostituées, des demandeurs d’emploi, des enfants de parents immigrés illégaux, de l’altermondialisme, des malades du VIH-Sida, des intermittents du spectacle, et de l’interdiction de l’IVG. L’auteur fait preuve d’une saine clairvoyance en pointant tout au long de son travail les limites analytiques de ce dernier. Tout cela est écrit dans une langue belle, didactique, sans jargon ni verbiages inutiles. Néanmoins, le lecteur pourra regretter que les exemples empiriques mobilisés ne "brassent pas plus large", aussi bien en termes chronologique que géographique. L’auteur aurait sans doute pu agrémenter sa démonstration d’études réalisées hors contexte français ou dans des temporalités plus étendues, augmentant de ce fait la portée comparative de ses analyses. Les travaux cités puisent dans un vivier relativement circonscrit d’auteurs convenus, laissant ainsi de côté nombre de travaux sans doute plus discrets ou récents mais tout autant heuristiques. C’est particulièrement le cas des études portant sur l’engagement au sein des syndicats ou des partis politiques, qui pourraient utilement venir combler l’édifice théorique de l’auteur en matière de compréhension des rapports entre univers protestataires mouvementistes et champs politique ou syndical. Par ailleurs certaines références ne sont l’objet que d’une rapide mention sous forme de notes de bas de page sans plus de détails, réduisant ainsi aussi bien la richesse des travaux auxquels elles renvoient que la portée théorique de la mention elle-même dans l’économie générale de l’ouvrage. Néanmoins, il ne s’agit là que de critiques mineures et l’on ne saurait trop recommander la lecture de cet ouvrage#nf#