Un ouvrage nécessaire pour comprendre l'histoire d'un camp central dans la déportation des Juifs de France qui ne réussit cependant pas totalement à dresser un panorama clair et concis de leur internement pendant l'Occupation.

En ces jours de commémoration du 70e anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv et alors même qu'un sondage indique l'ignorance partielle de cet événement dans la jeunesse de notre pays, il est intéressant de noter que Drancy, lieu de transit de la majorité des Juifs déportés reste peu connu pour une grande partie de la population française. Le choix de faire démarrer les cérémonies de commémoration de la rafle à Drancy mais de ne leur donner un caractère officiel que dimanche prochain sur le lieu du Vel d'Hiv en présence du président de la République témoigne de l'ambivalence du lieu que constitue la Cité de la Muette dans l'espace, le temps et l'imaginaire national. Lieu d'habitation, conçu comme tel originellement et rendu à cette fonction dès 1947, il est aussi et avant tout un lieu du souvenir de la déportation des Juifs de France.

Pourtant, l'histoire de ce lieu restait jusqu'ici parcellaire. Des témoignages d'anciens internés comme ceux de Noël Calef   ou celui de Georges Wellers   , ou des ouvrages militants comme celui de Maurice Rasjfus réédité cette année   apportaient certes un éclairage sur la vie du camp, sans pour autant échapper au biais très subjectif de tels ouvrages.

L'histoire d'un entre-deux

C'est donc pour faire œuvre de synthèse historique qu'Annette Wieviorka et Michel Laffitte se sont attelés à la rédaction d'A l'intérieur du camp de Drancy, afin de réinscrire ce lieu dans son histoire longue, de lui redonner toutes ses dimensions et d'en comprendre le fonctionnement. Comme l'indiquent les auteurs dès l'introduction: "Longtemps, il fut difficile d'écrire sur le camp de Drancy, comme s'il n'avait d'autre histoire que celle d'un camp de transit vers Auschwitz […] comme s'il était obscène pour ceux qui avaient échappé à la déportation de décrire la vie au camp de Drancy"   . C'est l'histoire d'un entre-deux qu'il fallait écrire et il semblait assez logique que ce soit Annette Wieviorka qui s'y intéresse, du fait de ses travaux antérieurs, qui l'ont conduite à évoquer, sous de nombreux angles, la mémoire de la déportation des Juifs de France, que ce soit dans sa dimension globale   , dans l'étude des lieux de mémoire   ou dans une réflexion plus globale sur le témoin   . Pour l'occasion, elle collabore avec Michel Laffitte, spécialiste de la structuration des communautés juives en France pendant la Seconde Guerre mondiale   . Une spécialiste de la mémoire juive et un historien de l'UGIF, c'est un attelage parfait pour tenter de comprendre les ressorts de la mécanique drancéenne avec tous les outils de l'historien.

Pour tenter justement de donner à voir la vie à Drancy de la façon la plus claire et la plus historiquement juste, l'ouvrage se découpe de façon chronologique, identifiant trois périodes qui correspondent à trois fonctions du camp : le camp de représailles (août 1941-juin 1942), le camp de transit (juillet 1942-juillet 1943) puis le camp de concentration (juillet 1943-août 1944). Une dernière partie vient relater l'histoire de Drancy après Drancy (1944-…) et logiquement, s'interroger sur sa mémoire. Ce découpage permet de faire le lien entre des décisions politiques nationales et leur inscription dans un lieu, de comprendre comment ce lieu, sa gestion, son administration, sa population interagissent avec l'environnement extérieur, qu'il soit politique, administratif ou médiatique.

Pour mieux envisager le lien entre le lieu et son environnement, la première partie revient sur la genèse du camp avant 1941, montrant comment la fonction d'internement s'est progressivement imposée, d'abord par l'emprisonnement de communistes entre 1939 et 1940 puis par l'internement temporaire de prisonniers de guerre à l'été 1940. C'est ensuite le changement de politique à l'égard des Juifs, perçus comme des cadres communistes dangereux à l'été 1941, lors de l'invasion de l'URSS, qui motive les premières rafles d'hommes le 20 août 1941 à Paris. Les auteurs montrent bien alors combien ces premières rafles sont incompréhensibles pour les internés qui "ne peuvent en percevoir la logique, lui donner un sens, ni anticiper leur sort"   . Ils montrent aussi l'impréparation de l'administration française à la gestion du camp, qui manque de tout. A travers le récit des rapports entre Allemands et Français quant à la gestion du camp, on comprend toute la complexité administrative, voir le flou savamment entretenu quant à la répartition des tâches et responsabilités. On aurait d'ailleurs aimé que les auteurs nous aident à y voir plus clair, plutôt que de nous asséner une liste de noms peu intéressante, qui aurait gagné à prendre la forme d'un organigramme…. Cette première partie met aussi l'accent sur le clivage naissant et fondateur du camp de Drancy entre Juifs – étrangers – et Israélites – français –, les seconds regardant les premiers comme la cause de tous leurs malheurs. C'est là le décalage entre un groupe envisagé de façon raciale par la France et l'Allemagne et des individus qui ne se sentent absolument pas appartenir au même ensemble   . Il n'y a donc pas de solidarité "juive" à Drancy mais bien plus une solidarité nationale qui s'établit. Mais ce qui marque le plus dans cette première période, du fait de cette impréparation, c'est la famine qui résulte de l'entassement de près de 4000 hommes sans qu'aient été pensées les conditions de leur alimentation, dans un contexte de restrictions. Cette situation critique, qualifiée de "première famine en France depuis l'Ancien Régime "   aurait mérité un traitement moins descriptif et plus analytique. A la lecture du livre, on peine à avoir une vue d'ensemble sur le nombre de morts causées par celle-ci (ou à tout le moins, une tentative d'évaluation) comme à comprendre, au-delà des récits individuels, les mécanismes qui y ont conduit. C'est d'ailleurs cette famine mais aussi les évolutions de la politique juive qui conduisent à l'ouverture d'une nouvelle phase du camp, celle du camp de transit.


Métamorphoses de la violence

Lorsque se tient le 11 juin 1942 à Berlin une réunion destinée à organiser la déportation des Juifs des pays de l'Ouest de l'Europe, Drancy a déjà connu ses premières déportations mais celles-ci avaient eu lieu en représailles de l'évasion d'internés et ne concernaient que des hommes, seuls à être internés. Les choses changent à l'été 1942, en particulier avec la rafle du Vel d'Hiv et l'internement puis la déportation de femmes et enfants. Le camp se retrouve brutalement submergé, devant gérer des populations qu'il est difficile de contraindre à rester toute la journée dans leur chambre, les enfants. A cet égard, le chapitre sur leur déportation est particulièrement éprouvant, du fait des témoignages contemporains qui émaillent alors le texte et décrivent l'état physique et psychique lamentable dans lequel se trouvaient alors ces enfants, souvent privés de leurs parents. De façon plus générale, cette partie montre comment les structures administratives du camp cherchent à s'adapter à cette nouvelle population, organisant des écoles, mettant sur pied un service d'ordre juif de façon à limiter les vols et ce afin de redonner à la vie au camp les aspects d'une vie normale alors que se multiplient les suicides, les viols et que la déportation des enfants marque en partie la fin du mythe du camp de travail à Pitchipoï   . Cette administration en grande partie juive du camp est prise dans un étau. D'un côté, par souci de sauver sa place et donc sa vie, elle a à cœur de faire fonctionner le camp de façon efficace, ce qui implique de rédiger les listes pour les convois, de faire respecter l'ordre, d'éviter les évasions, etc. De l'autre, parce qu'elle a souvent de la famille à l'intérieur ou à l'extérieur du camp, elle essaie de protéger les plus proches, les plus faibles, en les faisant hospitaliser ou en tentant de les faire inscrire dans la catégorie des non-déportables. En cela, elle est aidée par l'UGIF, qui tente d'améliorer la vie des internés, à travers des colis, des livraisons de matériel ou la mise en place de foyers à destination des enfants afin de leur éviter la déportation.

C'est justement parce que le secours offert par l'UGIF mais aussi par la population française aux Juifs ralentit fortement la machine génocidaire qu'est nommé au printemps 1943 un nouveau commandant du camp, Aloïs Brunner, qui ouvre la troisième période, celle du camp de concentration. Brunner tente de faire de l'UGIF un auxiliaire de la déportation en la chargeant d'assumer l'approvisionnement des internés, en souhaitant lui confier un rôle plus important dans la gestion du camp et surtout en incitant les juifs à se livrer d'eux-mêmes, ce qu'André Baur refuse, conscient du jeu de dupe que l'on souhaite lui faire jouer. Brunner tente alors de faire jouer ce rôle aux internés. Les "piqueurs" sont autorisés à sortir pour aller traquer les leurs à l'extérieur, se mettant ainsi au service de la S.S. Cette troisième période est la plus brutale du camp : les violences à l'égard des internés se multiplient, les règlements toujours plus nombreux imposent une discipline drastique, les espaces de liberté, les zones grises qui permettaient à l'administration juive de bénéficier d'une certaine marge de manœuvre se réduisent à néant et les internés, qui jusque là n'étaient pas contraints à travailler, deviennent des concentrationnaires, contraints aux travaux forcés   . C'est en partie l'introduction d'outils de travail qui permet aux internés de tenter une évasion de grande ampleur par la construction d'un tunnel   , témoignage de l'esprit de résistance toujours présent au camp. Durant cette période, le camp se vide, les principaux cadres administratifs, qui se pensaient protégés, sont déportés et à la libération du camp, le 17 août 1944, ils ne sont plus que 871.

Vie et mémoire d’un camp après la guerre

La dernière partie du livre évoque la mémoire du camp et montre toute la difficulté à trouver une place pour ce lieu dans la mémoire nationale. Camp d'internement pour collaborateurs jusqu'en 1946, la cité de la Muette est ensuite rendue à sa fonction initiale d'habitation en 1947, du fait de la sévère crise de logement qui sévit alors. Dans ce cadre, comment peut s'exprimer la mémoire de l'internement ? Celle-ci fut d'abord tue puis instrumentalisée en partie par la mairie communiste de Drancy dans les années 1970 avec l'inauguration d'un monument commémoratif qui intégrait Drancy dans la grande mémoire du "patriotisme résistant"   avant d'être diluée dans une mémoire plus large de la déportation et du génocide avec l'adjonction d'un wagon-souvenir en 1987, au moment du procès Barbie. Il est intéressant d'apprendre au détour du livre que les tentatives de Jean-Christophe Lagarde pour faire de la cité de la Muette un grand musée de la déportation juive au début des années 2000 achoppent alors sur les réticences de Serge Klarsfeld et de Simone Veil, sans que l'on apprenne réellement les motivations de celles-ci.

Le livre d'Annette Wieviorka et Michel Laffitte vient combler un vide historique. En s'appuyant sur de très nombreux fonds d'archives, en particulier les fonds personnels d'internés conservés au Centre de Documentation Juive Contemporaine mais aussi les fonds administratifs de la Préfecture de la Seine, il permet de confronter expériences individuelles et mécaniques collectives, étayé en cela par une bibliographie riche et savamment ordonnancée, tout comme le sont l'index et les notes de bas de page. Néanmoins, on peine parfois à lire ce récit, qui manque de cohérence, qui suit les archives sans toujours parvenir à les mettre en perspective, à leur donner du sens. Les fonds utilisés conduisent à mettre en lumière des personnages-clés de l'administration du camp tels que Paul Zuckermann, Georges Wellers, Zacharie Mass, sans que le lecteur ne puisse réellement saisir l'ensemble de leur parcours biographique, leurs liens… Si le livre rend bien les luttes de pouvoir, les hiérarchies sociales qui ont cours au sein du camp, il ne réussit pas à établir un tableau clair et cohérent des rapports de pouvoir et se borne souvent à une description, toujours intéressante, de la vie à Drancy. Ce qui ressort à la lecture, c'est que l'on aurait aimé des organigrammes, des notices biographiques, une chronologie, bref, des outils pour en faire un réel livre de travail pour l'historien intéressé par ces questions.

Reste qu'A l'interieur du camp de Drancy permet de mieux saisir un pan de notre histoire, une histoire essentielle - 9 juifs sur dix en France ont été déportés de Drancy - mais qui resta longtemps honteuse et pose la question de la transmission de cette histoire à travers ce lieu. Que faire de Drancy ? Comment faire vivre ce lieu, qui reste aujourd'hui un lieu d'habitation, sans le muséifier, ni effacer toutes traces ? A cette question, chacun des acteurs de l'histoire a tenté d'apporter des réponses, différentes selon les époques. La dernière en date, celle d'un centre d'histoire et de mémoire de la Shoah, situé face à la cité de la Muette   , semble faire le choix d'une muséification hors les murs, à visée avant tout scolaire. Reste maintenant à voir comment seront investis ces locaux…

A lire aussi sur nonfiction.fr :

-    Une historienne dans la cité – entretien avec Annette Wieviorka, par Pierre-Henri Ortiz.