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La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Une historienne dans la cité – entretien avec Annette Wieviorka
[jeudi 24 novembre 2011 - 22:00]
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En octobre paraissait aux éditions Albin Michel un livre d’entretiens menés par Séverine Nikel, du magazine L’Histoire, avec l’historienne Annette Wieviorka. L’heure d’exactitude. Histoire, mémoire, témoignage revient sur l’œuvre et les ressorts du parcours intellectuel de l’historienne de la mémoire de la shoah. L’occasion pour nonfiction.fr de réinterroger avec elle ces notions autour du thème sans doute le plus brûlant de l’histoire publique de ces dernières décennies.

 

Nonfiction.fr – Vous expliquez dans votre livre  qu’en commençant à aborder historiquement le problème de la mémoire de la shoah, vous ne disposiez guère que des réflexions d’Halbwachs, qui distingue d’abord histoire et mémoire pour les "opposer". Pourtant il semble qu’on puisse dire sans hésiter que dans votre travail, histoire, mémoire et témoignage "travaillent ensemble" : en quoi vous semblent-ils pouvoir le faire ?

Annette Wieviorka – Il est important de comprendre que ce qu’on a appelé la "mémoire" est un sujet neuf pour les historiens dans les années 80. Quand je commence à travailler avec Itzhok Niborski à partir du corpus très particulier des Livres du souvenir , nous n’avons quasiment rien à notre disposition comme écrits théoriques,  à part Les cadres sociaux de la mémoire de Halbwachs  et l’entretien de Pierre Nora avec J.-B. Pontalis, paru dans la Nouvelle revue de psychanalyse  et aujourd’hui republié dans le recueil Historien Public . Les questions qui se posent immédiatement sont de savoir ce qu’est exactement la mémoire collective, si elle fonctionne de la même façon que la mémoire individuelle, et surtout, pour ce qui nous concerne plus particulièrement, de comprendre comment et avec quels instruments l’historien peut saisir cette mémoire collective. Les Livres du souvenir sont un merveilleux instrument pour la saisir, et les travaux d’Halbwachs nous ont rendus très sensibles à la façon dont ces livres avaient été produits et aux types de récits collectifs qu’ils donnaient de ce qu’avait été la vie des communautés juives de Pologne avant leur destruction.

Nonfiction.fr – Au-delà du constat que la mémoire peut et doit être historicisée, on perçoit que la relation entre ces deux notions dans vos travaux provient aussi du fait qu’à un certain moment se sont rencontrées d’un côté les aspirations des porteurs de mémoire à témoigner, et de l’autre celles des historiens ; ou, en d’autres termes, que votre volonté de faire l’histoire de ces communautés juives vient aussi de votre envie de renouer le fil interrompu de la mémoire…

Annette Wieviorka – Absolument. Quand nous avons fait ce travail sur les Livres du souvenir, j’avais une préoccupation personnelle, que je pensais aussi collective, celle de connaître ce monde détruit et dont on ne savait donc plus rien, pour ne pas envisager l’histoire des juifs de Pologne comme n’étant que celle de la destruction. C’est un vrai problème à la fois de mémoire et d’histoire : quand dans le présent, on n’a besoin de rien, d’aucun élément de l’histoire, cette histoire n’a plus de pertinence. Je cite notamment Jacob Schatzki qui a été l’historien des juifs de Varsovie et a pu publier plusieurs tome de cette histoire, mais qui n’a pas pu finir son œuvre car la Varsovie juive avait été détruite. Il disait qu’il n’y avait plus rien, plus aucune continuité entre l’histoire passée et ce qui faisait le présent des communautés juives de part le monde. On ne pouvait plus faire cette histoire, disait Schatzki. Il est d’ailleurs mort soudainement car il a eu le sentiment que son sujet d’histoire était mort. Cela pose le problème de la façon dont on fait l’histoire : peut-on faire de l’histoire quand le sujet qu’on aborde, quel qu’il soit, n’a plus aucune résonnance dans le présent ? Je pense que c’est très difficile, parce que les historiens parlent aussi de leur présent, présent dont ils partent pour interroger le passé, même très lointain, et pour dégager leurs problématiques. C’est un peu la même chose pour la mémoire : une mémoire n’est réactivée que si elle est capable de donner sens à quelque chose du présent.

Un exemple très simple : aujourd’hui, la tendance est à la global history, que l’on distingue de l’"histoire internationale" ou de l’"histoire mondiale". Or il est évident que cet intérêt vient du phénomène de globalisation dans lequel le monde est plongé aujourd’hui. Avec nos méthodes d’historien qui, elles, bougent peu, on définit donc les sujets d’histoires à partir des interrogations qui sont celles de notre présent.

Nonfiction.fr – L’objet d’histoire qui vous a le plus occupé, la mémoire de la shoah, est très singulier, par sa nature, son ampleur et par la place qu’il occupe dans l’espace public. Vous rappelez notamment dans votre livre que c’est un des socles de l’unification européenne. C’est donc un sujet particulier dans la cité comme pour les institutions politiques : cette singularité a-t-elle eu des répercutions sur le travail de reconstruction historique, sur les aspirations à témoigner ou sur les enjeux du témoignage ?

Annette Wieviorka – Absolument. Je pense néanmoins que cette situation peut aujourd’hui s’énoncer au passé. C'est-à-dire que la situation que vous décrivez valait très clairement pour la période qui va de la fin des années 1970 au début des années 2000, mais elle est dernière nous aujourd’hui. Dorénavant, c’est sur d’autres choses que portent les débats dans la sphère publique. Il n’y a par exemple aucun lien entre la question des révolutions arabes et celle de la mémoire de la shoah. La question des pays émergents en est elle aussi complètement déconnectée et il n’y a presque pas d’histoire des juifs en Asie, etc. On a aujourd’hui une configuration politique mondiale telle, que les questions d’histoire qui ont été au cœur de ces trente dernières années (le communisme, le nazisme, etc.) sont en quelque sorte rejetées à la marge des interrogations des historiens.

À l’inverse, la réception de mon travail a à l’évidence bénéficié de la situation qui prévalait dans les années précédentes. On a vu petit a petit émerger la question du génocide des juifs comme une réflexion quasiment centrale sur la Seconde Guerre mondiale et sur le fonctionnement des sociétés, avec cette idée qu’il fallait régler et apurer les comptes, et qu’il fallait le faire de tous les points de vue possible. Du point de vue judiciaire, on a repris les procédures arrêtées dans les années qui ont suivi la guerre, au niveau national comme international : cela a donné lieu en France aux procès Barbie, Touvier et Papon. Du point de vue politique, les années 1990 ont été les grandes années de repentance pour tous, à partir des demandes concernant les complicités dans le génocide des juifs. Ces demandes de pardon étaient d’ailleurs le plus souvent spontanées : je pense notamment à Willy Brandt s’agenouillant à l’emplacement du ghetto de Varsovie, au discours de Chirac en 1995 qui lui est politiquement plus construit, ou encore à la déclaration de Juan Carlos quant aux expulsions des Juifs d’Espagne. Du point de vue matériel enfin se pose aussi toute la question de la réparation. Et on pourrait dire que la question du témoignage se raccroche aussi à cette question des comptes que l’on veut apurer. Avec cette idée que ceux qui ont survécu à la shoah ont subi des traumatismes, que ces traumatismes vont se transmettre aux générations suivantes, et que la parole est un moyen de guérir, d’alléger ou de réparer le trauma qui a été subi. Ce qui est une sorte de vulgate psychanalytique.

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