"C'est l'homme", un grand film invisible : entretien avec Noël Herpe, réalisateur
[lundi 09 juillet 2012]



Lorsqu’on s’est rendu, mercredi 19 janvier, dans la salle Jean Renoir de la Femis, pour la projection exceptionnelle du premier film de Noël Herpe, C’est l’homme, on ne savait pas tellement à quoi s’attendre. Ce court-métrage d’une trentaine de minutes, réalisé en 2010, était précédé d’une réputation à la fois sulfureuse et ambiguë de film maudit. Interdit aux moins de 16 ans, refusé par la plupart des festivals, jugé ici ou là "inmontrable", voire carrément "malsain", le film était en tout cas, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, quasiment invisible.

Etait-ce dû à son sujet ? Le film raconte la descente aux enfers d’un prof de fac (incarné par Noël Herpe lui-même) le jour où il décide d’enfiler les vêtements de sa femme et de descendre ainsi vêtu dans la rue : kidnappé par trois hommes, il est conduit au fond de la forêt et soumis à une éprouvante série de sévices et d’humiliations dont le caractère étrangement ritualisé finit par construire, de façon souterraine, un espace d’échange, un certain "jeu de désir" réciproque entre la victime et ses bourreaux.

On l’aura compris, C’est l’homme n’est pas une bluette : les questions du travestissement et du sadomasochisme y sont prises à bras-le-corps, dans une démarche formelle radicale qui confine souvent au malaise (même si le film est traversé, ci et là, de véritables éclairs de drôlerie). Restait à savoir ce qu’allait produire ce malaise sur le spectateur : un énième petit frisson épate-bourgeois fondé sur une imagerie trash mais inoffensive, ou bien le sentiment, plus profond, d’effectuer une expérience de cinéma originale et engageante, à partir de thèmes a priori difficiles à traiter (du moins en évitant les écueils du grotesque ou du sensationnel) ?

À l’issue de la projection, ce qui domine, c’est bien le sentiment, rare et enthousiasmant, d’avoir effectué une expérience de spectateur violente et surprenante. Le film n’est sans doute pas parfait sur tous les aspects (certaines courtes séquences donnent l’impression d’avoir été un peu "forcées"), et il n’est pas non plus très "aimable" : il possède une dimension un peu rêche, parfois bancale, et il donne l’impression de se dérouler d’un bout à l’autre sur un fil d’équilibriste, entre la plus abjecte trivialité et une certaine forme de grâce. La trajectoire est bien tenue, le film ne s’effondre jamais, mais la tension est sur ce point omniprésente. Voici un film qui ne prend pas le spectateur par la main, qui ne l’abreuve pas en effets de séduction immédiats, qui le laisse au contraire trouver son chemin, en construisant pour lui un rapport au réel extrêmement singulier, avec d’un côté une part de théâtralité exacerbée (celle des corps, des rituels et du jeu d’acteur) et de l’autre une insistante dimension "documentaire" : on filme les passants tels qu’ils sont dans la rue, dans la diversité de leurs réactions spontanées au passage de l’homme travesti ; on filme la forêt, le froid des nuits d’hiver, l’hostilité blafarde du petit matin, avec un impact sensoriel très fort, qui ne découle pas d’une quête de la "belle image" à tout prix, mais plutôt d’une recherche formelle qui vise à extraire, derrière l’anecdote relatée, le fond archaïque et intemporel dans lequel les affects et les actions des hommes prennent leur source. À cet égard, on ne se défait pas facilement du souvenir de cette espèce de halo tribal formé par la lumière du feu de camp, autour duquel s’engage, entre la victime et ses ravisseurs, l’échange pulsionnel mystérieux qui est le cœur vibrant du film, son foyer. C’est l’homme réussit ainsi l'exploit d'exposer et d'approfondir, de façon universelle, des questions traditionnellement reléguées à l’exotisme des fantasmes marginaux.

S’il y parvient, c’est parce que ce film fait vraiment "confiance" au cinéma en tant que puissance d’image. Voici un film dans lequel on "sent" en permanence la mise en scène et le montage, où c’est à eux qu’est confiée la plus grande part de l’expression, sans ostentation démonstrative : véritablement tenu, le film répugne aux "effets" gratuits (qui gangrènent souvent les premières réalisations), et impose ses moyens formels avec rigueur et parcimonie. Au fil de la projection, cette économie est le vecteur, à la fois, d’une grande intensité générale (on sent un vrai style, épuré, tiré au cordeau), et du surgissement de choses finalement assez "simples" mais très fortes, en ce qu’elles renvoient aux fondements mêmes du médium cinématographique : l’art de mettre en scène le regard, de dessiner une relation à la fois forte et mystérieuse entre le sujet du regard et l’objet regardé (cela vaut pour les passants filmés à leur insu lorsqu’ils observent le héros travesti, mais également pour le rapport étrange qui se crée entre ce dernier et l’un de ses kidnappeurs) ; le jeu productif avec le cadre, lorsque la mise en scène s’extrait des formes codifiées de l’échelle de plan pour filmer autrement le corps humain ou certaines de ses parties ; l’art consommé du raccord, qui est dès l’ouverture du film affirmé comme un lieu d’invention formelle, comme une véritable coupe, un petit "trauma" visuel et sonore, souvent signifiant et qui crée, en décalage par rapport aux "règles" industrielles de production, des affects puissants et originaux tout au long de la projection…

Tant et si bien que, devant C’est l’homme, les catégories officielles de "court-métrage" ou de "premier film" s’estompent bien vite. Nous sommes, tout simplement, face à un vrai film de cinéma (au sens fort d’un art reposant pour l'essentiel sur la mise en scène et le montage) – et cela n’est pas si fréquent pour qu’on puisse l’ignorer, ou rester indifférent à la conjonction de facteurs qui l’empêche malheureusement de rencontrer le public. À la veille d’une édition DVD qui lui permettra, on l’espère, de toucher davantage de spectateurs, Nonfiction.fr s’est entretenu avec le metteur en scène d’un des derniers grands chocs esthétiques qu’a connus le cinéma français.

 

Nonfiction.fr - C’est l’homme est un film qui prend à bras-le-corps des questions “difficiles”, peu prises en charge par le cinéma ou les autres médias : le travestissement, la frontière entre les sexes, les rapports de domination qui font intervenir l’érotisme… C’est aussi un film aux partis pris formels radicaux, qui place le spectateur en situation d’effectuer une expérience de cinéma très spécifique. Il y a quelque chose d’assez universel qui se joue, à travers le titre notamment : C’est l’homme, qui est à prendre à la fois au sens de “l’homme” en tant qu’humain et de “l’homme” en tant que sujet masculin. Il y a tout un modèle traditionnel de virilité qui est assez nettement remis en question. Je voudrais commencer par vous poser la question du genre (en tant que gender). Comment vous positionnez-vous, en tant que cinéaste et en tant qu'homme, sur cette question ?

Noël Herpe - Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas voulu tenir un discours, émettre un message. Pour ce film, je me suis inspiré d'une expérience personnelle, celle qui consiste à sortir dans la rue habillé de manière “différente” et à se confronter au regard d'autrui. Je me suis aperçu ainsi combien l'homme qui s'habille en femme (comme l'on dit, alors qu’il s’agit en fait de se réapproprier des éléments de garde-robe qui ne sont pas sexués a priori) transgresse un tabou resté très fort dans notre société. On prétendra par exemple que cela choque les enfants – qui sont pourtant infiniment moins crispés (quant à cette distinction) que ne le sont les adultes. Ces derniers ont un besoin très fort de différencier hommes et femmes sur le plan vestimentaire, comme si la différence anatomique n'était pas suffisante... Et cela s'accentue de nos jours par rapport aux années soixante-dix ou quatre-vingt, qui cultivaient un certain jeu entre les sexes. 

C'est donc une question qui m’intéresse en tant qu'individu (parce qu'elle relève évidemment de mon univers fantasmatique), mais aussi en tant que citoyen. Elle permet de réfléchir à l’état d’une société, à son seuil de tolérance et d'acceptation de l'autre, à la liberté qu'elle est capable d'accueillir dans le désir. Ce qui m’intéresse, pour reprendre l’expression de Judith Butler, c’est le “trouble dans le genre” : le moment où cela vacille, dès lors que l’homme s'attribue des signes réputés féminins, dès lors qu’il met sa masculinité à l’épreuve. L'histoire que raconte mon film, c'est celle d’un homme qui vit pleinement sa masculinité en se confrontant à la féminité. C’est comme une épreuve de l’autre à l’intérieur de soi.

 

Nonfiction.fr - Les hommes auraient-ils plus de mal à s'approprier les attributs vestimentaires féminins que l’inverse ? 

Noël Herpe - Les femmes ont toute la latitude possible. Elles ont droit à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, elles peuvent porter des jupes ou des pantalons, des talons ou des chaussures plates, des cheveux longs ou courts, etc. Les hommes n’ont absolument aucune liberté. Depuis la Renaissance, on constate une incroyable décadence du glamour en ce qui les concerne. Je veux parler de la capacité de mettre en scène leur corps. A la rigueur, on valorisera leur torse, leurs pectoraux, en déniant littéralement d'autres parties du corps : les jambes par exemple, qui étaient pourtant jadis le siège de la beauté masculine. En disant cela, je me fais parfois traiter de misogyne ! Je crois exactement le contraire. Changer le regard sur le corps de l'homme, c'est une manière de lutter contre le machisme. 

Il y a quelques années, j'ai réalisé une émission de radio qui s’appelait Dans la peau d’un collant. J'avais interviewé beaucoup d’hommes hétérosexuels qui se travestissent, le plus souvent dans l’ombre, et qui sont terrorisés à l’idée que leur épouse l'apprenne ou les voie ainsi. Il y a là un pathétique déchirant, et qui est un peu le point de départ de mon film. 

 

Nonfiction.fr -Quels sont les films qui ont, selon vous, traité de façon intéressante le tabou du travestissement masculin ?

Noël Herpe - Certains l'aiment chaud est évidemment un chef-d’œuvre, mais à base de travestissement grotesque. Avec une nuance de trouble, que développe un film comme Tootsie. A vrai dire, il a fallu attendre Rohmer (et Les Amours d'Astrée et de Céladon) pour voir traiter ce thème d'une manière élégante et troublante. Pas seulement parce que l’acteur est beau ! Le moment où le garçon s’habille en femme, pour être comme une femme au milieu des femmes, c'est d'un érotisme inédit et bouleversant. Et c'est la quintessence de l’érotisme rohmérien : la réticence à affirmer son identité sexuelle, le désir de rester dans une position de voyeur, de voir sans être vu...  Lors de la sortie du film, j'ai débattu à Normale Sup avec un bas-bleu universitaire qui défendait la fidélité absolue au texte de D’Urfé. En citant Virgile, elle proclamait que “ce qui est beau en poésie ne l’est pas en peinture. Autant l'on peut accepter dans un livre la convention de l’homme travesti, autant c’est insupportable à l'écran de voir cette nonne-camionneur”... Les gens trouvent ainsi le moyen de ricaner, même face à un film comme celui de Rohmer où le travestissement est vécu dans la grâce et la beauté absolues. 

 

Nonfiction.fr - Ce qui est percutant chez Rohmer, c’est aussi sa manière de fractionner les corps par le cadre, en n’en filmant que certaines parties seulement, en très gros plan. Au début de La Collectionneuse, il y a la présentation du personnage de Haydée, avec des plans qui fonctionnent comme des fragments du corps, et un cadre inhabituel, qui coupe à mi-visage et/ou à mi-buste. Il me semble que dans C'est l'homme, on ressent à plusieurs moments une telle “fraction”. Cela fait partie d’un traitement général : dans votre film, le corps est vraiment mis à l'épreuve. 

Noël Herpe -J'en ai eu conscience dès l'écriture du découpage. Qui anticipait, dès la première séquence, un autre découpage : celui d'un homme par la foule. C'était comme un rituel prémonitoire. Mais si je revendique l'influence de Rohmer (celui du Signe du Lion, par exemple), c'est plutôt dans l'usage du documentaire pour vérifier la fiction : on projette un personnage de fiction dans la vie réelle, et on regarde ce qui se passe. J'ai fait en sorte que les gens dans la rue, au début, ou que les habitants du village viennent au-devant de la situation dramatique, comme pour la valider. Je voulais obtenir à certains moments ce tremblement du documentaire, ce sentiment qu'on assiste à un véritable événement. Tout en évitant les grimaces à la Fellini, ou à la Mocky. Mais en restant fidèle à une relative stylisation. Finalement, c'est le mélange des deux qui m'intéresse.

 

Nonfiction.fr - J’aimerais évoquer avec vous cette séquence à la fin du film où le personnage cherche du secours dans un petit village : il s'y fait rattraper par ses tortionnaires, et ces derniers, pour justifier leur conduite auprès des habitants, leur déclarent que leur proie serait un “pédophile”. A partir du moment où les habitants du village apprennent cela, ils ne cherchent pas à en savoir plus, ils se joignent aux tortionnaires, et on va quasiment vers le lynchage. A travers cette haine spontanée qu'inspire le soi-disant pédophile (incarnation de l'infamie absolue), le film questionne de façon assez forte un certain moralisme ambiant. On pense aussi à certaines scènes qui ont suivi la Libération, à la logique du bouc émissaire…

Noël Herpe -C'est pour tourner cette séquence que j'ai fait le film. J'avais en tête deux modèles, davantage liés à mon amour du cinéma qu’à une observation sociale. C’est d’abord la scène finale de The Lodger de Hitchcock. Le personnage, qui est pris pour Jack l’Eventreur, est poursuivi par une foule hystérique et haineuse. Il finit presque par s’empaler à une grille avec ses menottes, dans une gestuelle proprement christique. Finalement, il est sauvé par une femme (comme le sont souvent les personnages de Hitchcock, et un peu comme dans mon film). Le second modèle est Panique de Duvivier, lorsque Michel Simon se fait lyncher par la foule. C’est l'une des scènes les plus extraordinaires du cinéma français. Je voulais retrouver cette ampleur, ce sens du pathos. Le pathos tragique est quelque chose qui a disparu de notre cinéma naturaliste et plan-plan. Cela choque le goût pour la vraisemblance, mais moi c'est ce que j’aime dans le cinéma : quand il y a une tension dramatique très forte, quand on va au bout d'une situation, quand on montre l'homme dans sa totalité. Ces modèles narratifs peuvent en outre s’appliquer à notre société. Peu après avoir tourné le film, j'ai lu un fait divers semblable : l'histoire d'un Arabe qui avait été soupçonné à tort de pédophilie dans une ville de banlieue, et qui avait été traqué et molesté par la foule. Ce n'est donc pas si invraisemblable – même s'il faut parfois grossir le trait pour montrer l’humanité telle qu’elle est. Pas la dénoncer, juste la montrer. 

 

Nonfiction.fr - C'est lorsque le personnage est au plus bas (captif, réduit au silence, traîné dans la boue, obligé de ramper) qu'il semble parvenir à une sorte de grâce, malgré la trivialité extrême de sa posture.

Noël Herpe -En fait, mon personnage cherche sa propre féminité – et puis, sur son trajet, il trouve autre chose : il trouve son humanité, une humanité qui le rapproche sans doute d'une certaine forme de transcendance. Une humanité qu'il rencontre dans l’humiliation : il n’a plus de vêtements, il n’a plus aucune dignité, son statut social s'effondre. C’est le cauchemar absolu. Mais à travers cela, il y a peut-être une grâce qui se révèle. J’ai toujours eu une grande admiration pour Pasolini, pour sa volonté de retrouver une structure tragique et mythique à l’intérieur du cinéma. Il est probable que j'ai voulu retrouver cette structure – avec un personnage qui revit sans le savoir une sorte de passion christique. 

 

Nonfiction.fr - Vous interprétez le rôle principal du film. Ce n’est pas un rôle anodin : vous jouez le plus souvent nu, dans des postures particulièrement difficiles ou humiliantes…

Noël Herpe -Quel acteur aurait accepté de faire cela ? C'est Laurent Achard (grand défenseur du projet), qui m’a donné l’envie et le courage de jouer moi-même ce rôle. Je crois que c'était un bon choix, qui a aidé à faire du personnage un quidam. Un quadragénaire ordinaire, qui pourrait être le spectateur. Cette banalité est plus puissante que s'il s'agissait d’un travesti patenté, professionnel ou militant. Elle le rend plus humain, dans sa démarche onirique et sa totale solitude.

 

Nonfiction.fr - Les trois personnages de kidnappeurs sont parfois difficiles à distinguer les uns des autres. C’est assez intéressant, parce qu'ils représentent un peu l’archétype du mâle d’aujourd’hui : la trentaine, peut-être cadre moyen ou employé, la virilité traditionnelle, l’allure sportive, la camaraderie fraternelle, etc. Qu'ils aient tous les mêmes vêtements, la même barbe de trois jours, qu’ils correspondent tous à ce cliché-là, cela fait d’eux les représentants d’une certaine idée de l’homme dominante...

Noël Herpe -Oui, eux aussi pourraient être n’importe qui. Maintenant, il y a peut-être un léger déséquilibre entre le “n’importe qui” que je suis et celui qu’ils représentent... Peut-être aurais-je dû rendre mes interlocuteurs (ou au moins l'un d'eux) plus impressionnants, et plus indépendants de mon désir. Il me semble que les gens qu’on filme dans la rue, au début, que les gens du village ont une plus grande existence. Peut-être est-ce un malaise que j’ai à l'égard de la “construction du personnage”, des dialogues psychologiques, de tous ces artifices du cinéma français qui m’emmerdent. Si j’avais à refaire le film, j'essaierais sans doute de donner aux kidnappeurs une dimension plus allégorique – sans que cela passe forcément par le dialogue. Le style de C'est l'homme aurait pu être encore plus proche du cinéma muet.

 

Nonfiction.fr - Comment le film a-t-il été financé, puis tourné ?

Noël Herpe -Dès le début, le scénario s'est fait massacrer. J'ai eu droit à tous les commentaires désobligeants, on m'a même traité d’homophobe… Enfin, j'ai eu la chance que le projet plaise à la mission cinéma de la Ville de Paris, qui a octroyé une aide de quinze mille euros : c'est avec cette seule somme que le film a été produit! Mon producteur d'alors aurait souhaité le produire pour dix fois plus. Mais il aurait fallu pour cela faire des concessions, réécrire le scénario dans un esprit politiquement correct et bien-pensant... J'ai préféré faire le film avec un jeune producteur moins ambitieux, avec moins d'argent – mais conformément à ce que je voulais.

Je savais très bien ce que je voulais. Je suis arrivé sur le plateau avec des idées précises, ce qui a un peu bridé mon chef opérateur – qui aurait plutôt désiré faire de la caméra portée, intervenir de façon plus personnelle. Quoiqu'il en soit, je préfère cette méthode au fait de tourner une infinité de plans différents que l’on choisira ensuite au montage (ce qui est une perte de temps épouvantable). Cela dit, certaines choses ont évolué, par rapport à ce qui était prévu. Au départ, j'avais imaginé beaucoup de plans-séquences et puis, en travaillant avec mon co-scénariste David H. Pickering (qui m'a aidé aussi à faire le découpage), j'ai été amené à davantage découper en champ/contre-champ. Par la suite, on a quand même tourné quelques plans-séquences – qu'on a dû couper au montage parce qu'ils ne fonctionnaient pas: trop difficiles à éclairer, ou à jouer. Pour le coup, j'ai compris que si l'on veut réussir un plan-séquence, il faut des moyens et du temps.

 

Nonfiction.fr - Les problèmes ont surtout commencé après le tournage…

Noël Herpe -Pas au montage, qui fut un bonheur total ! C’est une phase vraiment merveilleuse dans la fabrication d’un film. Ensuite, oui, C'est l'homme a dû être soumis à une quarantaine de festivals. Seulement trois l'ont sélectionné. Dans l'un, à Evreux, le film a été programmé le samedi matin, avec un avertissement sur son caractère potentiellement choquant... Au festival du cinéma numérique de Lyon, il a été projeté devant trois personnes. Les refus qui sont venus de partout ailleurs n'ont jamais été assortis d'aucun commentaire. C'est dommage, cela m'aiderait à faire mieux la prochaine fois ! Plus sérieusement, il est difficile de ne pas penser que c'est le contenu du film qui a fait peur, le fait que j'aie mis en scène mes fantasmes (c'est un reproche que j'ai parfois entendu). Comme si Hitchcock ou Bunuel, par exemple, n'avaient pas filmé leurs fantasmes ! C'est du reste un fantasme assez banal, que celui de se faire kidnapper et violer dans la forêt. C'est celui de beaucoup de femmes, et aussi de certains hommes. Pourquoi n'aurait-on pas le droit de le filmer ?

Je crains que depuis dix ans, depuis l'époque où je travaillais comme conseiller auprès de Gilles Jacob pour le festival de Cannes, l’intérêt pour les films originaux et sulfureux n'ait diminué. Il me semble que ce qui est valorisé dans les festivals de court métrage, c'est trop souvent le petit cinéma naturaliste et psychologique à la française, nappé d’un vague vernis de modernité. C'est aussi l'archaïsme formel assumé qui déplaît dans mon film, j'en suis persuadé. Son côté “histoire à l'ancienne”, son côté onirique, fantastique, invraisemblable. Ce n'est pas du tout dans l'air du temps. 

 

Nonfiction.fr - La voiture qu'utilisent les kidnappeurs, c'est une vieille américaine, qui sort du fond des âges. Il n'y a pas de marqueur d'époque (à part le téléphone portable), il n'y a rien qui fait mode. A l’inverse, c'est vrai qu’on peut avoir l'impression, lorsqu'on regarde les sélections des festivals de court métrage, que sont privilégiés les films un peu smart, les films de “petits malins”, creux mais bien enrobés, un peu clips, avec une chute surprenante à la fin...

Noël Herpe -On préfère, en effet, ce qui est aimablement “décalé”. Mais si l'on va au delà du “décalé” autorisé, si l'on se confronte à quelque chose de véritablement dérangeant, c'est une autre affaire ! Je crois que C'est l'homme a mis mal à l'aise beaucoup de gens, parce qu'ils n'ont pas envie qu'on leur parle du désir de travestissement, ni des rapports de domination au cœur de l'érotisme et de la nature humaine. C’est regrettable qu’ils n’aient pas envie de voir “ça” – puisque “ça”, c'est l'homme. 

 

Nonfiction.fr - Le propre de l'art, c'est en partie de nous confronter à des choses qu'on ne connaît pas forcément, qui nous sortent de notre univers traditionnel. Les fantasmes du metteur en scène peuvent lui être personnels, et en même temps permettre au spectateur d'explorer des zones nouvelles dans son rapport au cinéma et au monde. Mais la condition de cette opération, c’est la mise en scène. C’est elle qui nous fait toucher à quelque chose de l’ordre de l’universel. Etre mis mal à l’aise par le biais de la mise en scène, cela constitue une expérience précieuse aujourd'hui: nous sommes tellement exposés à des signes audiovisuels faits pour aller dans le sens du poil qu'il est précieux de voir dans un film (comme C'est l'homme) ce qu'on n'a pas spontanément envie de voir, et qui appartient pourtant à notre inconscient collectif.

Noël Herpe -Il se trouve aussi que mon film ne rentre dans aucune case “communautaire”, et qu'il n'est ni réalisé ni interprété par un jeune. Si c’était le cas, sa réception serait différente. Le fait que je sois un prof de fac ayant déjà roulé sa bosse favorise les réactions du genre : “C’est un trip de pervers...” Si le film était signé Louis Garrel, on dirait : “Hou là là, c'est vachement subversif ! Quel courage ! Quelle radicalité !” Ma consolation, si j'ose dire, c'est que C'est l'homme a été interdit aux moins de seize ans (pour “contenu malsain”). Cela confirme mon constat que c'est le sujet qui pose problème, et cela en fait décidément un film maudit. Mais je ne puis m'empêcher d'être triste qu'il n'ait rencontré aucun public, et cela ne facilite pas le financement de mon prochain film. 

Il faut aussi que j’effectue mon autocritique. Je crois que ce qui interdit à certaines personnes de “trouver leur place” dans C'est l'homme, c'est le manque de médiation : on ne sait pas qui désire cette histoire, on ne sait pas d'où elle vient. C'est d'ailleurs ce que j'ai voulu en un sens : mon personnage est un masochiste, et le propre du masochisme est de déléguer la cruauté à l'autre en lui disant : “Détruis-moi”. Mais il ne faut surtout pas que cela semble venir de lui... Deleuze parle bien de cette équation insoluble qu'est le masochisme – puisqu'il n'y a pas vraiment de sadique, en tout cas pas de corrélation entre masochisme et sadisme. Pas de partenaire possible. C'est un peu cela que raconte le film, peut-être à ses dépens. L'absence de vrais partenaires, de vrais méchants, que ni mon personnage ni moi-même n'avons trouvés. Pas plus que nous n'avons trouvé le spectateur rêvé – qui pourrait être un spectateur voyeur et assumant sa jouissance, au moins en tant que spectateur de cinéma. Ou bien un spectateur s'identifiant à la victime, ce qui est difficile parce qu'on ignore ce que veut vraiment la victime.

Dans cette perspective, pour le DVD qui se prépare, plusieurs témoignages ont été recueillis qui permettront d'accompagner le film. Des témoignages de personnes qui l'ont aimé (Dominique Noguez, Pierre Rissient, Valérie Mréjen...), mais aussi d'un des sélectionneurs qui l'ont refusé. Il ne nous reste plus qu'à trouver un éditeur..

 

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1 commentaire

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parmeline

13/07/12 17:42
A quoi servent les festivals, si ce n'est pas à montrer ce genre de films ?

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