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Continuités historiques et entretemps - entretien avec Patrick Boucheron (2/3)
[samedi 16 juin 2012]



* Cet article représente la seconde partie d'un grand entretien avec Patrick Boucheron.

 

Nonfiction.fr – Dans L'entretemps, vous soulignez avec insistance l’intérêt que les historiens auraient à rechercher dans "les plis du texte ou peut se nicher l'entretemps"  : qu'est-ce qui caractérise ces "plis" et cet "entretemps" selon lesquels se réordonnent constamment les grandes catégories? Et en quoi abolissent-ils finalement ce que vous appelez "la mystique des continuités" ?

Patrick Boucheron – J’entends votre critique, qui consiste à suggérer que ce livre-là n’est pas écrit dans la langue commune des historiens. C’est peut-être, effectivement, une faiblesse. D’une certaine manière, mon travail consiste pour l’essentiel — mais c’est le cas de tous ceux qui cherchent à transmettre du savoir historique — à simplifier des problèmes compliqués pour les expliquer à ceux que l’histoire intéresse. Dans ce livre, j’ai tenté l’opération inverse : compliquer des problèmes apparemment simples pour montrer à ceux qui n’en sont pas convaincus que l’histoire ne va pas de soi, dès lors qu’on interroge des catégories comme les siècles, leur inscription dans des âges, les civilisations… Le vocabulaire philosophique auquel vous faites allusion est donc ce par quoi je désigne les discontinuités où s’abolissent les grands ensembles. Ce petit livre est une manière de précipiter le gros travail collectif sur le monde au XVe siècle dans la forme d’un texte bref et très individuel, à la manière de Léonard et Machiavel : j’ai voulu expliquer sous une forme un peu littéraire ce qui était déjà dans L’histoire du monde au XVe siècle, qui participe d’un effort collectif pour faire une histoire plus complète, plus inquiète, et plus inquiète parce que plus complète. Plus complète, parce qu’elle va chercher une diversité des points de vue et qu’elle ne se contente plus du point de vue occidental sur le monde, qui n’est rien d’autre que l’universalisation d’un point de vue particulier et qui, de ce fait, en vaut un autre ; et plus inquiète, parce que par ce travail, nous avons cherché à défaire des impensés ou des préjugés sur la continuité des siècles.

Par exemple – et là je ne fais que reprendre des choses très banales pour les spécialistes – l’ethnogenèse : il est désormais tout-à-fait admis par les  historiens du Haut Moyen Age que les Francs de Clovis portent le nom des Francs du IIIe siècle, mais ne sont pas nécessairement en continuité ni biologique ni territoriale avec eux. Il y a dans l’histoire des peuples barbares une appropriation des noms de peuples qui ne suit pas nécessairement les parcours ou les invasions, et donc qui n’implique pas d’héritage ou de migrations. L’histoire fléchée, celle de nos cartes scolaires qui sont zébrées de part en part et que je décris dans L’entretemps, est une manière de dessiner des continuités là où il n’y en a pas. D’où l’attention aux plis, aux discontinuités. A un moment dans ce texte je prends appui sur Michel Foucault qui pose que l’historien n’est pas là pour nous permettre de mieux nous y retrouver, en jouant le jeu consolant des reconnaissances et des continuités. Il n’est pas là pour jardiner le petit lopin des racines et des identités. Il doit au contraire trancher, creuser, et montrer qu’au cœur de nos vies travaillent des discontinuités, des plis, des inquiétudes. Ce petit livre est tout sauf une leçon grandiloquente sur l’histoire. C’est, tout au contraire, une réflexion intime et discrète sur le temps — non pas celui des historiens, mais celui de chacun. Une réflexion qui se demande  : "Qu’est-ce que cela fait, finalement, d’être historien ? Qu’est-ce que ça nous fait à nous, dans notre rapport au temps ?Qu’est-ce que ça change au temps vécu, concret, que nous partageons avec tout le monde, le temps des rencontres, des amours, des changements politiques". Travailler sur le temps en historien conduit à prendre une sorte de "mauvais pli", une déformation professionnelle que j’ai voulu étudier.

Nonfiction.fr – La mise à distance des catégories reçues peut effectivement laisser un sentiment de vide assez angoissant : au-delà de la déconstruction, quelle peut alors être la vérité de l'histoire, quel peut être son contenu "positif", c’est-à-dire reconstruit? Comment reconnecter l’histoire et lui redonner sens, malgré tout ?

Patrick Boucheron – La question de "l’histoire malgré tout" est une question que je prends très au sérieux, et que je reçois pour ce qu’elle est, c'est-à-dire également comme une critique légitime. Je l’aborde dans ce livre et j’ai déjà eu l’occasion d’en discuter lors de débats publics après la publication de L’histoire du monde au XVe siècle. On nous disait alors : "C’est bien joli tout ça, mais qu’est-ce qu’on en fait ? Comment enseigne-t-on cette histoire ?" Nous ne proposions pas de l’apprendre différemment, dépourvue de la succession chronologique sans doute indispensable dans un premier temps. Ce livre peut sembler une manière de froisser la frise du temps, mais cela ne veut pas dire saccager la chronologie ou renoncer à la succession ordonnée et intelligible des périodes, encore moins à la nécessité de la narration. Cela veut dire, simplement, refuser une histoire orientée d’une seule manière irréversible, dans laquelle Rome succède à Athènes, puis les nouvelles Rome à Rome, mais où tous les chemins mènent à Rome (quel proverbe hideux, quand on y songe) et où l’histoire file en abandonnant derrière elle les espaces qui ont simplement connu leur quart d’heure de célébrité warholienne, et sur lesquels on ne reviendra pas. Athènes, dans les manuels scolaires, n’existe qu’au temps de Périclès, d’abord comme un présage, et après comme un remords. Mais Athènes, c’est toujours intéressant, à chaque époque, même aux moments faibles, y compris aujourd’hui : on voit que la manière dont les Grecs tentent d’affronter la crise économique et politique terrible qu’ils subissent est certes travaillée par l’héritage fantasmé de la Grèce ancienne, mais aussi, et surtout, par l’histoire de l’inachèvement de l’État au XIXe siècle.

Quand je parle de continuités magiques, je veux dire qu’une histoire filée de la démocratie, de l’Athènes de Périclès à l’Occident contemporain, est mensongère. Pourquoi ? Parce que le principe démocratique n’est pas unique : la démocratie ne peut être vue comme l’épiphanie de ce qui aurait été inventé d’un seul coup et une fois pour toutes sur l’agora d’Athènes, et qui trouverait des points de résurgence dans l’histoire du monde. A chaque moment on peut trouver des principes démocratiques, dans des endroits où on ne les attend pas nécessairement, et toujours en situation d’instabilité. Jacques Dalarun vient d’écrire un beau livre, Gouverner c’est servir : Essai de démocratie médiévale  : il ne cherche pas à antidater la démocratie en disant que ce sont des moines qui l’ont inventée, encore moins à exalter une forme de démocratie chrétienne — au contraire, on peut lire son essai comme une critique radicale du gouvernement pastoral. Mais il essaye de décrire les pratiques politiques qui, dans une communauté chrétienne, sont suscitées par le principe renversant de la hiérarchie médiévale chrétienne selon laquelle, parce que les premiers seront les derniers, le gouvernant est le serviteur — disons même l’esclave — de ses gouvernés. Prenons un autre exemple de continuités illusoires : celui des hérésies du Moyen Age. Les hérésies du XIIe siècle, celles du XIIIe siècle et celles du XIVe siècle peuvent porter les mêmes noms mais ne sont pas les mêmes, et n’entretiennent pas de rapports généalogiques les unes par rapport aux autres. Cela peut être le cas marginalement, mais on comprend mieux les choses dès lorsqu’on part du principe qu’elles n’ont rien à voir et qu’il n’y a pas de continuité. Cela leur donne beaucoup plus d’intelligibilité que quand on tente à tout prix, à partir de ces points, de tracer une ligne continue pour essayer de tout unifier dans une histoire orientée et zébrée. Il s’agit au fond de rompre avec une histoire à majuscule qui manie des grands concepts et des grandes catégories.  Et c’est ce que j’attends de la world history.

Nonfiction.fr – Justement, cette histoire du monde au XVe siècle que vous avez dirigé récemment, et qui s’inspire d’une certaine world history, quel en est précisément l’intérêt, et quels en sont les principes ?

Patrick Boucheron – Encore une fois, je les comprends bien mieux aujourd’hui qu’au moment où nous rédigions le livre. Ce qu’on appelle la world history, l’histoire mondiale ou globale enseignée dans plusieurs universités du monde américain, latino-américain, indien, etc. est souvent une histoire générale de la grammaire des civilisations. Cette histoire, certains tentent aujourd’hui de la réanimer – mais il faut rappeler qu’elle n’est pas si nouvelle. C’est une histoire braudélienne, une histoire au long cours, un grand récit à large rayon de courbure dont on a pu temporairement se désintéresser en France, mais qu’on n’a jamais cessé d’écrire et de lire dans d’autres pays. Il faut préciser qu’il s’agit là d’une manière très académique et très installée de faire de l’histoire. Ce qu’on a pu appeler l’histoire connectée est tout autre chose. Cette tendance incarnée notamment par Serge Gruzinski  et qui aujourd’hui prend d’autres formes– je pense évidemment au livre de Romain Bertrand, L’histoire à parts égales  –, est une historiographie très diverse, car elle est généralement le fait de francs tireurs. Aux Etats-Unis, des gens comme Sanjay Subrahmanyam, dont on vient de traduire le Vasco de Gama aux éditions Alma , ou Timothy Brook, dont on avait traduit Le chapeau de Vermeer , ce sont, je dirais, des hérétiques. Des hérétiques consacrés, mais des hérétiques tout de même : pour nous, ce sont les plus célèbres des historiens de la world history, mais pas aux Etats-Unis. Cette histoire est en devenir, elle n’est pas pleinement théorisée aujourd’hui, mais demeure confuse, conflictuelle — et c’est ce qui la rend selon moi passionnante. Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’elle suscite apparemment de l’envie dans le grand public. J’en suis ravi, et cela se décrit tout simplement : c’est l’envie qu’on nous parle un peu d’autre chose, et d’une autre manière. Pas pour remplacer le grand récit national par le grand récit mondialisé, qui serait tout aussi idéologique, pâteux et téléologique. Je crois au contraire qu’un certain public est réceptif à une histoire plus complète et plus inquiète.

Nonfiction.fr – En définitive, il ne faudrait donc pas confondre une histoire connectée avec l’histoire politiquement correcte qui imposerait de parler aussi "des autres" et du "reste du monde". Mais en quoi cette histoire est-elle "connectée" ? Quelles en sont les "connexions" ?

Patrick Boucheron – Je ne suis pas sûr que ce que l’on ait proposé dans l’Histoire du monde au XVe siècle soit toujours de l’histoire connectée : ça peut aussi être plus simplement de l’histoire comparée. Mais pour répondre à votre question, bien sûr qu’il y a une injonction morale que reflète par exemple le titre même du livre de Romain Bertrand, qui est une obligation d’équité : il s’agit de comprendre équitablement le devenir humain. Dans ce sens, Romain Bertrand a fait à proprement parler de l’histoire connectée, en affrontant l’histoire d’une rencontre — celle, rappelons-le, de négociants hollandais et de courtisans javanais à la fin du XVIe siècle.  Mais d’une rencontre qui n’a pas lieu, ou qui se fait difficilement. C’est en cela qu’il se sépare de ce que vous appelez le "politiquement correct". L’histoire n’est pas forcément celle des rencontres et des métissages, c’est aussi celle des rendez-vous manqués, des incompréhensions mutuelles, de l’invention des traditions, de la manière dont les sociétés, avec de la distance, créent de la défiance, et avec de la défiance, créent de la différence et se croient différentes alors qu’elles ne sont que lointaines. Le principe de cette histoire consiste donc à définir des espaces, des moments ou des individus en situation de contact, de comprendre ce qui passe et ce qui ne passe pas entre différents mondes, en quoi nous sommes nous-mêmes et différents de nous-mêmes.

Nonfiction.fr – Cela revient donc aussi à aborder l’altérité comme une forme de relation…

Patrick Boucheron – Oui, c’est comme ça que je l’entends. Mais il faut aussi veiller à ne pas être trop exigeant, parce qu’il peut aussi y avoir une histoire un peu idéalisée de la rencontre des civilisations. Il me semble que les civilisations ne se métissent pas plus qu’elles ne s’entrechoquent. Reste que ces deux discours ne sont pas symétriques, car leur dangerosité idéologique — et leur virulence politique — n’est absolument pas comparable.

Nonfiction.fr – Porter l’attention sur les discontinuités suppose une certaine tournure d’esprit : qui peut faire cette histoire de "l'entretemps" ? Qu'implique cette façon discontinue d'envisager l'histoire pour le travail et donc la formation des historiens ?

Patrick Boucheron – Je pense que sur les questions qui nous intéressent, la formation universitaire reste très en retrait par rapport à celle qui à cours dans l’enseignement secondaire. L’histoire que l’on enseigne à l’Université est plus frileuse, plus crispée, plus rétractée sur les formes anciennes que l’histoire que l’on tente actuellement de faire passer dans le secondaire. La publication de nouveaux programmes est une chose difficile, cela crée des tensions, des débats, mais au moins tente-t-on quelque-chose. Que fait-on pendant ce temps à l’université ? Est-on certain d’être aussi inventif sur le plan pédagogique ? J’en doute beaucoup. Il est tout de même paradoxal qu’aujourd’hui l’histoire politique des royaumes africains se fasse plus facilement dans les classes de seconde que dans les premiers cycles des universités.

Nonfiction.fr – Dans L’entretemps, vous pointez au passage une sorte de conjonction entre l’exercice de la dissertation et celui du commentaire de documents, dans lequel le texte servirait avant tout de prétexte au déploiement d’un propos général sur la période : ces conditions semblent peu adaptées à la préparation à un travail sur les irrégularités, sur l’anormal…

Patrick Boucheron – Le problème, ce sont les routines académiques. On impose aux étudiants l’exercice du commentaire composé, c’est-à-dire la forme de travail la plus rhétorique qui soit, sans savoir pourquoi on le fait et en oubliant quelle était au départ la dignité et la nécessité intellectuelles de l’activité du commentaire. Ce livre, L’entretemps, je me rends compte qu’au fond, ce n’est rien d’autre qu’un éloge du commentaire, puisque l’entretemps s’incarne aussi dans le tableau de Giorgione  , dans ce personnage de l’entre-deux, du Commentateur qui, entre Antiquité et Renaissance, figure le passage médiéval. Pourquoi se fatiguer à commenter, à s’imposer de ces exercices de lenteur, de patience et d’"étrangement" ? Pourquoi regarder longtemps un texte, non pour finir de le rendre intéressant, comme disait Flaubert, mais pour le rendre étranger, et dé-familiariser notre rapport à ce qu’il relate ? Tout simplement parce que rien ne nous intéresse d’autre que les singularités, que le rapport critique à la connaissance qu’elles induisent. En un sens, il n’y a que cela qui m’arrête, dans l’histoire : apprendre à des étudiants comment le commentaire patient, s’attachant à quelques lignes seulement, cheminant de manière nécessairement linéaire, mais sinueux pourtant, buttant sur chaque mot, est le seul moyen de faire rendre au texte son étrangeté. Mon but serait qu’ils comprennent que notre travail, c’est très simplement de faire en sorte que chaque texte exhibe ses conditions de production et son point de vue, et ceci, évidemment, en arrivant au point ou chaque texte nous surprend, nous dérange, parce qu’il ne dit jamais ce qu’il y a dans les manuels. Il ne peut pas le dire : si on veut qu’il le dise, il faut l’écrire soi-même.

Nonfiction.fr – Que l'on pense à Carlo Ginzburg ou Patrick Geary, nombre des historiens qui ont inspiré vos réflexions proviennent de cultures académiques étrangères. A l'inverse, vos références françaises comptent de nombreux non-historiens, qui ont souvent tenu des positions originales vis-à-vis de l'Université. Dans le cas de Daniel Milo, l'affirmation de la nécessité de revoir la manière de faire de l'histoire l'a conduit à rompre avec elle. Le contexte institutionnel français et la rigidité des rapports de pouvoir dans lesquelles travaillent les historiens vous semblent-ils défavorables aux évolutions auxquelles vous appelez ?

Patrick Boucheron – Cette question est très difficile, et c’est aussi là-dessus qu’achoppe Pierre Bourdieu dans son cours sur l’Etat, précisément parce qu’il était lui-même fonctionnaire de l’Etat et qu’il peinait à objectiver le rapport qu’il avait avec ces "travailleurs de l’universel"– comme il appelait les fonctionnaires – dont il parle. J’ai eu une carrière à l’Université globalement heureuse, et j’incarne par conséquent une espèce de paradoxe que j’avais tenté d’exprimer dans un autre petit livre, Faire profession d’historien  : comment se sentir individuellement heureux dans une université malheureuse ? Mon rapport particulier à l’Université fausse l’idée que j’en ai. Il faudrait donc d’abord faire cet exercice bourdieusien de réflexivité avant de poser la voix sur ce sujet. Je ne suis pas sûr d’en être encore capable. Je ne suis pas sûr non plus que l’Université soit capable d’entendre des critiques provenant d’insiders

Pour répondre précisément à votre question, je ne l’avais pas analysé mais il est vrai que les philosophes que je cite sont plutôt français et en rupture de ban, tandis que les historiens sont souvent étrangers. L’histoire en France sort de sa grande illusion lyrique sur le rôle social de l’"historien public" défendu par Pierre Nora. Mais il n’y a pas de relève, et il n’y en aura probablement pas. Cette époque est révolue, et cela ne me chagrine pas : je ne pleurerai pas sur cette disparition du magistère de l’historien instituteur du social. Je remarque que certains "jeunes" – en tout cas plus jeunes que moi – ne se résolvent pas à cette fin de cycle, et j’observe des formes d’engagement politique qui confondent, à mon sens, l’engagement disciplinaire avec le militantisme politique, tentant de sauver l’un par l’autre et de restaurer ainsi le rôle public de l’historien. Je vous le dit franchement : moi, ça ne m’intéresse pas vraiment. Et je commence à être plus indulgent, aujourd’hui, avec cette corporation des historiens qui ont été, ces dernières années — mais ils n’étaient pas les seuls — si malmenés dans le système universitaire. L’histoire est objectivement – c’est-à-dire sur le plan institutionnel et éditorial – dans une position de faiblesse, même si c’est une faiblesse relative et que d’autres sont encore plus mal lotis parmi les sciences humaines. Elle doit faire face à de plus en plus de propos à la fois arrogants et véhéments, à une remise en cause générale de ses méthodes, et plus globalement de son régime de vérité. C’est pour cette raison que je suis très sensible à Carlo Ginzburg : il ne prêche pas, il ne prône pas. Il impose une voie exigeante, discrète, mais qui finit par être entêtante dans notre présent.

Nonfiction.fr – Ne pensez-vous pas que ce recul de l’histoire procède aussi de sa difficulté à produire son autocritique et à mettre en place des structures plus perméables à l’originalité intellectuelle ? Le mécanisme ne vous semble-t-il pas également asséché par un excès de circularité ?

Patrick Boucheron – Là encore, je le pensais ; j’avais une vision un peu pessimiste de la situation, qui me semblait bloquée par le fait que, contrairement à d’autres disciplines des sciences sociales, l’histoire a encore de beaux restes, et que ces beaux restes nous encombrent. En même temps, de plus jeunes que moi, de plus inventifs que moi me disent : "Tu as tort, vois comme nous nous sentons libres, plus libre que tu ne l’as été, et comme nous pouvons naviguer entre ces écueils et nous frayer un passage." Peut-être qu’ils ont raison, et qu’aujourd’hui, beaucoup de choses se tentent en histoire. C’est cela, sans doute, qu’il faudrait dire. Et je l’affirme sincèrement, sans aucune démagogie : si je fais ce métier, c’est parce que je veux sans cesse réarmer ma capacité d’admiration. En particulier, mon admiration pour les plus jeunes. Notre métier d’enseignant n’a de sens que si l’élève dépasse le maître, et joyeusement. Je pense véritablement qu’aujourd’hui, le niveau des thèses monte. Le niveau général de la production scientifique en histoire ne cesse de progresser ; mais je dirais presque : pour de mauvaises raisons, parce que la concurrence est terrible, et en le disant, je fais d’ailleurs le jeu des évaluateurs. Toujours est-il qu’il y a aujourd’hui, pas toujours mais souvent, plus d’audace, plus d’inventivité, plus de réflexivité que du temps où je faisais ma thèse.
 

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