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L'insécurité culturelle est-elle gauchocompatible ?
[mercredi 16 mai 2012]



Alors que François Hollande vient d’entrer en fonction, l’heure est encore (un peu) à l’euphorie à gauche. Ou n’oublie pas cependant que "les choses difficiles ne font que commencer". Maintenant au pouvoir, le PS va devoir se frotter à un des sujets les plus délicats : la réponse à donner au vote FN. 17,9% de la population a voté Marine Le Pen au premier tour. Chez les ouvriers, ce pourcentage monte à 29%. Comment s’adresser à ces classes populaires qui votent FN ? Et plus largement, parce que c’est là où le discours gêne : quel rôle la peur de l’immigration joue-t-elle dans ce vote ? Faut-il en tenir compte, et si oui, comment ? Face à ces questions, la gauche ne sait pas trop sur quel pied danser.

La "gauche populaire" est le nom que s’est donné un collectif d’intellectuels qui s’est emparé de ces problématiques. L’idée : répondre aux "néo-populismes" et ramener l’électorat populaire dans le giron de la gauche, qu’il a déserté. L’élément déclencheur dans la constitution de ce groupe a été la publication d’un rapport de Terra Nova en mai 2011 : "Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?"  Décortiquant les raisons des difficultés de la gauche, il mettait en avant que "la coalition historique qui a porté la gauche depuis près d’un siècle, fondée sur la classe ouvrière, est en déclin". Les ouvriers, note ce rapport, votent de moins en moins à gauche, parce que leurs valeurs, conservatrices, ne sont plus celles de la gauche. Terra Nova conseille dès lors au camp socialiste de se tourner vers une autre majorité, "plus jeune, plus diverse, plus féminisée", "progressiste sur le plan culturel" : dans l’ordre, les diplômés, les jeunes, les minorités et quartiers populaires, et les femmes.

C’est contre ces conclusions, et sur la certitude que "la gauche ne pouvait plus se satisfaire d’abandonner les catégories populaires au Front National et à l’abstention" que la gauche populaire s’est constituée. Pour elle, autant moralement que stratégiquement, la gauche doit continuer à s’adresser à cet électorat. Face au "peuple de substitution" constitué de minorités mis en avant par Terra Nova, elle met en avant un peuple indivisible républicain. Son message est contenu dans cette formule : "plus de République, moins de société". Le groupe a déjà présenté ses idées dans un Plaidoyer pour une gauche populaire, ouvrage dirigé par Laurent Baumel et François Kalfon. Dernièrement, c’est Laurent Bouvet   qui les a le plus incarnées publiquement. Il avait déjà présenté ses idées dans son ouvrage Le sens du peuple et par plusieurs tribunes dans les médias. Marianne2 s’est fait le principal porte-voix de leurs thèses.

Pour expliquer le vote populaire pour Marine Le Pen, Laurent Bouvet avance le concept d’ "insécurité culturelle". Selon la gauche populaire, le fait que ces catégories se tournent vers le Front National est explicable par les insécurités qu’elle ressent, notamment vis-à-vis de la mondialisation. La gauche, disent-ils, doit bien sûr y répondre au niveau socio-économique mais cela ne suffit pas. Si les discours xénophobes tenus par le FN puis par l’UMP de la ligne Buisson ont trouvé un écho au sein des catégories populaires, c’est parce qu’ils répondent à une angoisse qui ne peut se réduire ni à l’explication socio-économique ni à la manipulation de la droite. La gauche a du mal à formuler un discours pour y répondre, et a tendance à coller à cet électorat l’étiquette caricaturale de racisme. Pour Laurent Bouvet et la gauche populaire, il faut répondre à ces problèmes et ces peurs par un discours républicain en réintroduisant un récit national de la France (alors qu’on a assisté à une "déconstruction de l’histoire nationale au profit de mémoires communautarisées"). Ils se défendent de jouer le même jeu que la droite populaire, chez qui ce discours vient occulter la question sociale : pour eux, ces problématiques sont profondément liées.

Néanmoins, beaucoup à gauche voient un danger dans l’appropriation de ces thématiques. Pour eux, ces notions n’existent que parce qu’on a bien voulu les faire exister, et continuer à leur donner une place dans l’espace public revient à jouer le jeu du FN. Ainsi, sur Twitter, Sylvain Bourmeau, directeur-adjoint de Libération, accuse la gauche populaire d’être "encore plus dangereu[se] que le FN". Il qualifie "l’insécurité culturelle" de "concept d’extrême-droite". D’autres ont exprimé leur scepticisme de façon plus mesurée, comme Michel Feher, du collectif Cette France-là, lors d’un débat vidéo l’opposant à Laurent Bouvet sur Mediapart. Il martèle que l’immigration ne constitue pas un problème auquel il faut répondre. Dans son livre Xénophobie d’en haut, il explique l’origine de ce discours par la place qu’a prise la politique d’immigration dans la rhétorique de Sarkozy.

Ce débat cristallise une question qui gêne la gauche : le malaise exprimé par un vote FN   est-il réductible aux questions socio-économiques, ou comprend-il une dimension identitaire ? Dans quelle mesure cette dimension identitaire relève-t-elle du racisme, dans quelle mesure d’une angoisse légitimement recevable ? Comment y répondre en restant fidèle à ses idées et sans verser dans le populisme ? Plus largement, cela pose la question de ce que doit être l’Etat. De la place des identités dans l’Etat républicain de la Nation française. La gauche ne devra évidemment pas trouver une réponse unique à ces questions, mais elle sera amenée à se positionner, aussi bien parce qu’elle dirige le pays que pour clarifier sa propre identité. 

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7 commentaires

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Valdo

17/05/12 11:42
Le concept est totalement fumeux, fabriqué et aussi dangereux pour la gauche que le fourre tout de l'"insécurité" qui mélange délinquance et insécurité économique. Si on parlait plutôt d'acculturation dans ces zones périurbaines sans aucun lieu de réunion , sans associations, et de dissolution de cultures populaires ouvrières et paysannes?
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Valdo

17/05/12 11:44
"déconstruction de lhistoire nationale au profit de mémoires communautarisées", si ce n'est pas de la rhétorique droite pop/FN, qu'est ce que c'est? Il veut le trés ringard Musée de l'Histoire de France façon Lavisse et le "rôle positif de la colonisation"?, Bouvet? Que l'histoire de l'esclavage et du colonialisme soit passé sous silence?
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Laurent Bouvet

17/05/12 14:20
@Valdo : ben voyons... Là ce n'est pas dit dans l'article mais je mange aussi les enfants.
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Ricardo

17/05/12 15:35
@ Valdo, vous répétez de manière quasi automatique un discours qui ne correspond plus à la séquence historique que nous vivons, et qui va dans le sens de ceux que vous dénoncez, lorsqu'on favorise les romans identitaire on laisse finalement apparaître le roman indetitaire à la française comme discours dominant et c'est ce qui s'est passé avec la mainmise de Buisson sur le discours présidentiel et cette substitution du peuple républicain, le peuple de Valmy par le peuple identitaire, celui de Poitiers. En luttant contre les romans identitaires la gauche populaire est bien loin de partager la lecture du FN , au contraire , elle la déjoue en rappelant que la multiplication des discours de ce type favorise dcelui du Front National. ET il y en a assez dans le débat public de cette reductio ad hitlerum permanente de gens comme Bourmeau, qui ne veulent pas argumenter et penser mais simplement nourrir des oukases et des excommunications au nom du bien et du vrai autoproclamé. le discours identitaire c'est celui de l' Etat français sous vichy , c'est celui de Buisson dans la bouche de Sarko et leurs complices sont ceux qui estiment que la France doit se réduire à une juxtaposition de communautés. Car lorsqu'on pense cela on finit inévitablement par nourrir le vieux discours rance maurraso-barrèsien . Cher valdo, excusez mon tacle glissé mais votre coup franc n'était décidément pas très cadré
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Mathieu P.

17/05/12 17:13
"Que l'histoire de l'esclavage et du colonialisme soit passé sous silence?"

Je me permets, cher Valdo, juste pour le plaisir de souligner les contradictions de certains, de vous rappeler que même Madame Taubira, notre Garde des Sceaux, est opposée à l'enseignement de l'histoire de l'esclavage (enfin sous certaines de ses formes). Celle-ci avait en effet déclaré : "il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les jeunes Arabes ne portent pas sur leur dos tout le poids de lhéritage des méfaits des Arabes."

Ca m'amuse toujours beaucoup ces beaux principes à géométrie variable. Le motif invoqué paraît bien curieux. La culpabilisation permanente d'une autre partie de la population serait donc moins gênante ... Je vous précise pour finir que je n'ai rien en commun avec le nazisme, l'esclavagisme ou l'extrême-droite et que l'un de mes modèles idéologiques s'appelle Robespierre que les manuels d'histoire ont curieusement tendance à présenter sous un jour négatif alors qu'il est l'un des seuls, à l'époque "révolutionnaire", à s'être opposé à l'esclavage quand les autres "révolutionnaires" y étaient tous favorables.
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Sylvain Reboul

26/05/12 16:57
Au nom de quel idée de peuple peut-on prétendre que les immigrés n'en font pas partie sur le plan social?

Au nom de quelle identité nationale collective, de nature ethnique et donc xénophobe, voire raciste, les immigrés ne seraient pas victimes comme les autres de l'exploitation sociale que le dit peuple subit?

Cela justifie que les immigrés soient partie prenante de la lutte des peuples contre cette exploitation, lutte que la xénophobie populiste à pour fonction de neutraliser.
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Demos le blog

05/09/12 10:38
C'est un très bon article!
En revanche, il occulte le fait (important à mon avis) que ce n'est pas l'identité "en soi" qui pose problème à la République et l'Etat; c'est qu'il y a certaines identités qui ne passent pas la barrière de l'intégration - peut-être du fait de la nature même de ces identités, certainement aussi du fait, si ce n'est pas d'un racisme à l'égard de ces populations (j'englobe aussi ici la misogynie/sexisme) ou du moins d'une xénophobie particulièrement prononcée. Ceci ayant pour conséquence que la situation n'arrive pas à se normaliser et que des groupes se voient dressés les uns contre les autres: le bon peuple ouvrier "originaire" et le mauvais peuple des minorités.

Le reproche que j'adresserais à Laurent Bouvet et son concept d'insécurité culturelle, c'est qu'il attise cette "rivalité" absurde - en voulant paradoxalement la faire disparaitre. Je comprends le sens de sa démarche et l'approuve: oui il n'y a qu'un seul peuple uni et indivisible; oui la question sociale est majeure.
En revanche, il commet à mon avis 3 erreurs:

1) oui la question sociale est importante, mais elle n'est pas la seule. Si le 19ème siècle a vu naitre la question sociale, le 20ème a vu quant à lui naitre la question des droits de l'homme (question toute aussi centrale). Le défi du 21ème est de réussir à concilier les deux. C'est un défi pour lÉtat pour lequel le concept de République, ô combien beau, ne semble pas suffisamment efficace pour y répondre.

2) La raison pour laquelle il se voit assimilé "malgré lui" à l'extrême droite est simple: non droite et gauche identitaire ne sont pas les deux faces d'une même pièce. Ils se distinguent non par leur nature (j'approuve totalement l'analyse de Bouvet sur le fait qu'il se renforce l'un l'autre) mais plutôt sur le timing. Le timing joue là un rôle déterminant. La gauche identitaire est une réaction, c'est en cela qu'elle en devient victime et non actrice. Si elle joue le jeu de la droite identitaire, c'est bien malgré elle. Comprendre ce timing, c'est comprendre que cette réaction n'est pas éternelle. Les sociologues l'ont montré: les minorités doivent souvent passer par une phase d'hypervisibilité.

3) si la xénophobie peut se "comprendre" à l'échelle d'un individu, elle ne doit en AUCUN CAS devenir un moteur de l'action politique! Oui, une partie du monde ouvrier se sent menacée par la mondialisation, est-ce pour autant qu'on doit faire machine arrière? Les ouvriers, parce qu'ils sont ouvriers, ont forcément raison? (ça devient pour le coup très "identitaire") Ces ouvriers ont tort! Il y a une différence entre le sentiment subjectif d'insécurité et l'insécurité réelle! Il est du rôle du politique (alleluia) de ne pas suivre les passions d'un groupe, fut-il composé d'ouvriers (catégorie qui, si elle est "populaire" n'est qu'une partie et non pas la majorité des classes populaires!).

Si la présence d'immigrés (et de leurs enfants, parce que c'est aussi ça le problème) est une source d'insécurité réelle pour la France, j'aimerais qu'on me prouve rationnellement: en quoi, dans quelle proportion, la nature du problème, les origines du problèmes, en quoi aucune solution (autre que leur renvoi) n'est envisageable, en quoi leur présence n'apporte rien.

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