Alors que François Hollande vient d’entrer en fonction, l’heure est encore (un peu) à l’euphorie à gauche. Ou n’oublie pas cependant que "les choses difficiles ne font que commencer". Maintenant au pouvoir, le PS va devoir se frotter à un des sujets les plus délicats : la réponse à donner au vote FN. 17,9% de la population a voté Marine Le Pen au premier tour. Chez les ouvriers, ce pourcentage monte à 29%. Comment s’adresser à ces classes populaires qui votent FN ? Et plus largement, parce que c’est là où le discours gêne : quel rôle la peur de l’immigration joue-t-elle dans ce vote ? Faut-il en tenir compte, et si oui, comment ? Face à ces questions, la gauche ne sait pas trop sur quel pied danser.

La "gauche populaire" est le nom que s’est donné un collectif d’intellectuels qui s’est emparé de ces problématiques. L’idée : répondre aux "néo-populismes" et ramener l’électorat populaire dans le giron de la gauche, qu’il a déserté. L’élément déclencheur dans la constitution de ce groupe a été la publication d’un rapport de Terra Nova en mai 2011 : "Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?"  Décortiquant les raisons des difficultés de la gauche, il mettait en avant que "la coalition historique qui a porté la gauche depuis près d’un siècle, fondée sur la classe ouvrière, est en déclin". Les ouvriers, note ce rapport, votent de moins en moins à gauche, parce que leurs valeurs, conservatrices, ne sont plus celles de la gauche. Terra Nova conseille dès lors au camp socialiste de se tourner vers une autre majorité, "plus jeune, plus diverse, plus féminisée", "progressiste sur le plan culturel" : dans l’ordre, les diplômés, les jeunes, les minorités et quartiers populaires, et les femmes.

C’est contre ces conclusions, et sur la certitude que "la gauche ne pouvait plus se satisfaire d’abandonner les catégories populaires au Front National et à l’abstention" que la gauche populaire s’est constituée. Pour elle, autant moralement que stratégiquement, la gauche doit continuer à s’adresser à cet électorat. Face au "peuple de substitution" constitué de minorités mis en avant par Terra Nova, elle met en avant un peuple indivisible républicain. Son message est contenu dans cette formule : "plus de République, moins de société". Le groupe a déjà présenté ses idées dans un Plaidoyer pour une gauche populaire, ouvrage dirigé par Laurent Baumel et François Kalfon. Dernièrement, c’est Laurent Bouvet   qui les a le plus incarnées publiquement. Il avait déjà présenté ses idées dans son ouvrage Le sens du peuple et par plusieurs tribunes dans les médias. Marianne2 s’est fait le principal porte-voix de leurs thèses.

Pour expliquer le vote populaire pour Marine Le Pen, Laurent Bouvet avance le concept d’ "insécurité culturelle". Selon la gauche populaire, le fait que ces catégories se tournent vers le Front National est explicable par les insécurités qu’elle ressent, notamment vis-à-vis de la mondialisation. La gauche, disent-ils, doit bien sûr y répondre au niveau socio-économique mais cela ne suffit pas. Si les discours xénophobes tenus par le FN puis par l’UMP de la ligne Buisson ont trouvé un écho au sein des catégories populaires, c’est parce qu’ils répondent à une angoisse qui ne peut se réduire ni à l’explication socio-économique ni à la manipulation de la droite. La gauche a du mal à formuler un discours pour y répondre, et a tendance à coller à cet électorat l’étiquette caricaturale de racisme. Pour Laurent Bouvet et la gauche populaire, il faut répondre à ces problèmes et ces peurs par un discours républicain en réintroduisant un récit national de la France (alors qu’on a assisté à une "déconstruction de l’histoire nationale au profit de mémoires communautarisées"). Ils se défendent de jouer le même jeu que la droite populaire, chez qui ce discours vient occulter la question sociale : pour eux, ces problématiques sont profondément liées.

Néanmoins, beaucoup à gauche voient un danger dans l’appropriation de ces thématiques. Pour eux, ces notions n’existent que parce qu’on a bien voulu les faire exister, et continuer à leur donner une place dans l’espace public revient à jouer le jeu du FN. Ainsi, sur Twitter, Sylvain Bourmeau, directeur-adjoint de Libération, accuse la gauche populaire d’être "encore plus dangereu[se] que le FN". Il qualifie "l’insécurité culturelle" de "concept d’extrême-droite". D’autres ont exprimé leur scepticisme de façon plus mesurée, comme Michel Feher, du collectif Cette France-là, lors d’un débat vidéo l’opposant à Laurent Bouvet sur Mediapart. Il martèle que l’immigration ne constitue pas un problème auquel il faut répondre. Dans son livre Xénophobie d’en haut, il explique l’origine de ce discours par la place qu’a prise la politique d’immigration dans la rhétorique de Sarkozy.

Ce débat cristallise une question qui gêne la gauche : le malaise exprimé par un vote FN   est-il réductible aux questions socio-économiques, ou comprend-il une dimension identitaire ? Dans quelle mesure cette dimension identitaire relève-t-elle du racisme, dans quelle mesure d’une angoisse légitimement recevable ? Comment y répondre en restant fidèle à ses idées et sans verser dans le populisme ? Plus largement, cela pose la question de ce que doit être l’Etat. De la place des identités dans l’Etat républicain de la Nation française. La gauche ne devra évidemment pas trouver une réponse unique à ces questions, mais elle sera amenée à se positionner, aussi bien parce qu’elle dirige le pays que pour clarifier sa propre identité#nf#