<p>Le journaliste Gilles Delafon d&eacute;crit l'&eacute;chec de la politique diplomatique de Nicolas Sarkozy.&nbsp;</p>

Non Gilles Delafon n'est pas diplomate ! Il est journaliste. Il anime la chronique quotidienne de politique étrangère sur "La matinale" de Canal+ ("Les coulisses du monde"). Pourquoi alors s'interroger sur sa profession ? Son empathie pour les fonctionnaires du Quai d'Orsay est si éloignée des clichés habituels qu'elle apparaîtra suspecte à certains. A commencer par les thuriféraires du chef de l'État. Ils ne gouteront guère ce manuscrit tant celui-ci se montre sévère sur l'homme d'État et sa politique extérieure de 2007 à 2012. Pour défendre leur champion, ils dénonceront l'anonymat derrière lequel se cache la quarantaine de fonctionnaires interrogés pour faire feu sur la politique étrangère de Nicolas Sarkozy. La loi les oblige à se taire mais les familiers du 37 quai d'Orsay reconnaîtront les propos de beaucoup d'entre eux : ambassadeurs, en poste ou retraités, mais aussi leurs interfaces en administration centrale.

Les cadres du ministère des Affaires étrangères et européennes, toutes tendances politiques confondues, ne masquent plus leur désarroi. Loyaux à l'autorité, pétris de traditions et de courtoisie, ils sont collectivement consternés par la personnalité du sixième président de la Vème République et le caractère erratique de sa politique étrangère. Ils le disent dans les dîners en ville mais, de plus en plus souvent, très ouvertement à leurs interlocuteurs de la presse et du monde des affaires. L'ouvrage de Gilles Delafon est le fruit de ce désarroi et d'une défiance jamais vu entre l'Élysée et le Quai d'Orsay. Il exprime un doute des spécialistes des questions internationales quant à la capacité managériale régalienne de Nicolas Sarkozy. Un comble à l'heure où celui-ci se présente devant les électeurs en vantant sa stature diplomatique incomparable.

Dans un monde où l'expression langagière est élevée au rang de l'art, les diplomates ne comprennent pas la grossièreté des propos présidentiels à leur endroit, les qualifiant collectivement de lâches et de cons. Une goujaterie, rappelle Gilles Delafon, qui s'exprime aussi à l'encontre de bon nombre d'ambassadeurs étrangers en poste à Paris, voire de leurs propres autorités. Au bout du compte, peu de pays ou de chefs d'État ne se sont pas vus traités au cours du quinquennat de manière cavalière. Les exemples abondent, du roi d'Arabie Saoudite au pape, du Japon à la Turquie en passant par le Brésil.

Venue d'une institution feutrée, conservatrice diront beaucoup, la charge montre l'ampleur du divorce entre Nicolas Sarkozy et l'une des élites de la haute fonction publique. La désunion n'est pas seulement une question d'éducation, de bienséance, elle est aussi l'expression d'un désaccord sur la manière de conduire les affaires de l'État. L'auteur ne s'étend pas sur les dysfonctionnements des institutions introduits par l'élu de 2007 mais il dépeint un président aux antipodes de la légende qu'il veut bâtir. Dans ce contexte, bien des arguments avancés pour disqualifier son challenger socialiste sont réduits à néant.

Nicolas Sarkozy reproche à F. Hollande de se désintéresser des questions internationales et de ne pas disposer de relais à l'étranger pour conduire sa politique. L'ex-grand reporter du Journal du Dimanche (1989 - 2008) dépeint en contre-champ un Nicolas Sarkozy qui jusqu'à l'heure de son élection n'a guère manifesté d'intérêt pour les affaires du monde. Il a même peu voyagé et s'est peu investi dans ses charges imposant des contacts avec des pays tiers. Tête de liste RPR-DL aux européennes de mars 1999, il n'a pas hésité à démissionner du Parlement européen dès le mois de septembre de la même année. A ses différents postes ministériels, on l'a aussi très peu vu à Bruxelles. Cette absence d'engagements passés traduit non seulement une méconnaissance ancienne des questions internationales et une manière préoccupante de faire de la politique étrangère. Elle montre des convictions peu réfléchies. Une diplomatie sarkozyste tout en émotion et en gesticulation. Assujettie aux quatre coins du monde aux exigences du fait divers qui deviennent autant d'affaires d'État (cf. Libye, Tchad, Mexique, Colombie, République dominicaine). Une diplomatie de l'instant qui ne se soucie ni du passé, ni du futur. Une posture régalienne qui constitue une rupture avec les diplomaties conduites par ses prédécesseurs. Alors que pour François Mitterrand et Jacques Chirac, la diplomatie était un savoir-faire, Nicolas Sarkozy ne la comprend pas. Quelle régression tactique. La ligne politique de Nicolas Sarkozy est instinctive, discontinue dans la mobilisation et sans schéma d'ensemble. On est loin des manœuvres gaullistes, mitterrandiennes ou chiraquiennes, fruits de la culture sophistiquée des chefs d'État passés. Eux avaient le sens du temps, lui pense que le volontarisme suffira. La comparaison historique se fait ici cruelle pour celui qui se proclame le seul véritable capitaine disponible pour barrer notre pays dans la tempête.

Les diplomates déclarent à l'unisson à Gilles Delafon que le seul volontarisme brouillon du président ne saurait suffire pour garder à la France son influence internationale. Pour aboutir, la diplomatie a besoin d'un cap, de moyens financiers et de stratégies politiques plus affinées. Trois outils qui font aujourd'hui défaut. Encore faut-il aussi admettre la complexité du monde ! Nicolas Sarkozy en homme pressé s'y refuse. Son énergie a permis parfois de faire bouger les lignes mais à quel prix ! Le plus coûteux est celui de la détérioration de l'image de la France chez un grand nombre de nos partenaires. L'ex-correspondant de guerre basé à Beyrouth (1985-1988) pour Europe 1 et le Point souligne, exemples à l'appui, combien Nicolas Sarkozy a redonné vie, à l'étranger, à nombre de clichés sur les Français, toujours prêts à tirer la couverture à eux, superficiels, imprévisibles et pour tout dire peu fiables. Son style a accentué la réputation d'arrogance qui est la nôtre. Un héritage lourd à porter surtout quand il s'est traduit, ces dernières années, par un amour immodéré pour les grands sommets internationaux et l'échec retentissant de projets emblématiques tel l'Union pour la Méditerranée, rebaptisée avec humour par l'auteur : Union plombée de la Méditerranée.

Après la lecture d'un tel essai, l'autosuffisance ne peut plus être de mise. La politique étrangère est à (re)construire dans ses objectifs, son mode de management, ses équilibres interministériels et institutionnels (cf. le rôle du parlement) et ses visées cardinales (Union européenne, nouvelles puissances émergentes, monde arabe...). Une tâche qui espérons-le nourrira les débats politiques et intellectuels à venir. Trop souvent encore la réflexion des experts est tournée vers la rétrospective voire l'histoire linéaire, une réalité qui peut se traduire par l'édition d'ouvrages utiles voire originaux (Cf. Magali Balent, La politique internationale du Front national, IRIS Éditions, 2012 -- Pascal Boniface, Le monde selon Sarkozy, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur, 2012 -- Frédéric Bozo, La politique étrangère de la France depuis 1945, Flammarion, 2012 -- Frédéric Charillon, La politique étrangère de la France, Documentation française, 2011) mais insuffisamment prospectifs pour nourrir la réflexion de nos décideurs#nf#