<p>Loin de se r&eacute;duire &agrave; une d&eacute;finition univoque, la Bible fait dans cet ouvrage l'objet d'une m&eacute;ditation sinueuse qui r&eacute;v&egrave;le toute la richesse f&eacute;condante du rapport qui&nbsp;unit le livre aux Juifs.</p>

     La Bible, présentée traditionnellement comme le livre sacré des Juifs et des chrétiens, se donne à voir dans un premier temps comme un livre un et indivisible. Mais par-delà cette apparence trompeuse se laisse deviner la complexité d’un ouvrage composite, divers et pluriel. C’est précisément cette zone d’incertitude,  ce lieu mouvant que l’ouvrage de Jean-Christophe Attias (Directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études), intitulé Les Juifs et la Bible, se propose d’explorer. Il s'agira en fait, à travers cinq chapitres, de sonder le décalage existant "entre ce que nous imaginons que la Bible nous dit du judaïsme et ce que le judaïsme nous dit effectivement de la Bible."


Le statut ambigu de la Bible


      Le premier chapitre, intitulé " Un livre introuvable ", montre comment la Bible échappe à toute définition monolithique ou à toute classification normative. Elle résulte en effet d’un assemblage composite dont la durée de rédaction s’étend, pour la Bible juive,  sur quelque sept-huit siècles (du VIIe au Ier siècle av. J.C.) et  le singulier  "  Bible " masque difficilement le caractère éminemment pluriel de l’ouvrage. A la diversité des genres littéraires qui  le composent  s’ajoute le statut inégal des livres bibliques. Il en va ainsi de l’ensemble que constitue le Pentateuque (désigné dès le IIe av. J.C. par l’emploi du terme " Torah "), considéré par le judaïsme comme le livre de la Loi mais envisagé par la tradition chrétienne comme " une histoire ancienne d’Israël ".


       Tout concourt donc ici à souligner l’unité relative du livre sacré : la pluralité des langues qui composent la Bible hébraïque (l’hébreu mais aussi l’araméen  ), le canon, longtemps fluctuant, qui porte en lui la complexité du processus, le nombre de livres variant selon qu’on est en présence de la Bible hébraïque ou de la Septante   ou encore l’agencement même des livres au sein de la Bible. En effet, à la structuration tripartite de la Bible hébraïque (la Torah, les Prophètes, les Hagiographes) succède une structuration quadripartite de la Bible avec la Septante (Pentateuque, livres historiques, écrits poétiques, livres prophétiques). L’auteur y voit là " une historicisation " du corpus biblique qui privilégie  une logique linéaire tendue vers la révélation des prophéties au détriment de la logique " concentrique " prévalant dans la Bible hébraïque.


La Bible-objet


      La Bible n’est peut-être pas tant en fait un texte fondateur qu’un  livre-objet, une " Bible en miettes " pour reprendre le titre du second chapitre de l’ouvrage. Citons ainsi le Codex d’Alep auquel les Juifs de la ville syrienne vouaient une adoration quasi magique en visitant la " Caverne d’Elie " où se trouvait pieusement abrité l’ouvrage. Il faut aussi considérer le rôle liturgique des " objets-bibles " que sont les tefillin ou la mezuzah. Ces objets, renfermant des extraits savamment choisis de la Bible, acquièrent une sorte d’autonomie religieuse dans la mesure où l’attachement que leur portent les fidèles est " largement indépendant du contenu du texte calligraphié qu’ils renferment. " Enfin, le sefer Torah consacre d’une certaine manière cette préséance de l’objet-Bible, lequel se présente sous la forme d’un rouleau, point d’appui d’un acte liturgique décisif de la tradition juive.


   L’ensemble apparemment monolithique que constitue la Bible déploie ainsi, à la manière d’un kaléidoscope, une infinité d’images et de ce jeu de miroirs, animé entre autres de l’intérieur par les citations bibliques, surgit une multiplicité de sens, comme si la Bible était un livre constamment ouvert à l’interprétation. Le judaïsme se présente donc comme toujours en mouvement par rapport à la Bible, dans un constant souci d’interprétation et de réinterprétation. Et l’auteur d’ajouter que " ce n’est pas la Bible qui fait le judaïsme, c’est le Juif. " C’est précisément cette interaction permanente entre le livre et les Juifs que souligne le titre de l’ouvrage, la conjonction " et " étant ici à considérer dans un rapport dynamique et non additionnel.


La Bible et l’identité juive


     A la fois livre introuvable et livre-objet, la Bible semble se dérober à toute tentative d’appropriation et il n’est pas certain qu’elle puisse constituer le lieu d’une identité juive. Enjeu de fortes tensions théologiques entre Juifs et chrétiens, elle apparaît davantage comme une ligne de démarcation fluctuante, objet de multiples investissements théologiques, idéologiques, voire psychologiques. Elle est un  territoire disputé qui n’appartient pas en propre au judaïsme. Selon l’auteur, il serait ainsi plus pertinent de considérer le lieu d’identification d’une identité juive non pas dans le livre lui-même mais dans les " récits fondamentaux " qu’il déploie en son sein (le sacrifice d’Isaac, l’Exode…). Le statut du Juif n’est donc pas intrinsèquement lié à la Bible car " nul besoin, pour devenir Juif, de se révéler un pieux bibliste. "


    Comprenons que le judaïsme, comme nous l’avons déjà évoqué, trouve dans l’interprétation toujours renouvelée de la Bible le véritable lieu de son identité : lieu mouvant par définition qui ouvre à une lecture plurielle au risque parfois  de l’hérésie (le quatrième chapitre est tout entier consacré à la pluralité des lectures et des commentaires). Il faudrait ainsi montrer comment la Bible, loin de créer l’identité juive, s’est vu façonner par elle et plus précisément par le judaïsme rabbinique (et le christianisme naissant)  . Le livre résulte bien d’une construction identitaire, d’une tentative d’édification d’une histoire d’Israël susceptible de fédérer un peuple autour d’un livre  . Si singularité juive il y a, elle est probablement à chercher du côté de cette tradition exégétique qui s’est développée parallèlement au processus même de l’écriture de la Bible en favorisant les conditions " de la cristallisation définitive du texte ".


La tradition exégétique


     Le dernier chapitre, " La Bible des Modernes ", insiste précisément sur cette dimension exégétique en soulignant combien la Bible, objet d’une critique à la fois détaillée, rigoureuse et parfois  radicale (On pense ici à Richard Simon et son Histoire critique du Vieux Testament, à Spinoza et son Traité théologico-politique ou encore à Hobbes et son Léviathan), occupe depuis maintenant quatre siècles  une position symbolique, culturelle et politique qui tend à la présenter comme le livre fondateur de la civilisation dite judéo-chrétienne.


La Bible " en creux " ou l’éternel surgissement du sens


       Rédigé dans un style clair et accessible, le présent ouvrage souligne le rapport complexe et nuancé qui unit les Juifs à la Bible. L’auteur interroge les certitudes les plus établies, celle notamment qui tend à considérer le livre sacré comme le lieu de l’identité juive ou comme le texte fondateur du judaïsme. Prenant  la forme tantôt d’une méditation sinueuse, tantôt d’une libre exploration, l’ouvrage sonde inlassablement le lien qui unit les Juifs à la Bible. Par-delà l’approche univoque ou dogmatique que l’on peut parfois proposer du livre sacré, Attias questionne le rapport spirituel, voire charnel qui unit les Juifs à leur livre. Il tente de mettre à nu les processus qui travaillent la Bible de l’intérieur et qui parfois contribuent à ruiner ou du moins à lézarder son apparente unité. Les titres des chapitres révèlent à eux seuls cette dynamique à l’œuvre dans l’ouvrage : qu’il s’agisse de la thématique du " livre introuvable ", de celle de " la Bible en miettes " ou encore de celle du " lieu improbable d’une identité ", tout se passe comme si l’auteur privilégiait une approche déconstruite de la Bible.


       Mais cette approche qui semble morceler le texte biblique porte en elle les conditions d’une régénérescence car  l’auteur, en interrogeant  le texte dans ses manques ( ce n’est pas un livre à proprement parler, il n’est pas le lieu de l’identité juive, il s'agit d'un livre morcelé), paraît favoriser le surgissement d’un livre autre : autre précisément dans la mesure où il vit de l’intérêt toujours renouvelé que lui portent notamment les Juifs ;  autre en ce que toute citation se présente comme le fragment d’un tout et ouvre à une nouvelle interprétation. De la même manière que l’incomplétude graphique de la Torah est selon Attias le " signe en creux d’une infinie richesse de significations ", l’exploration de cette zone d’incertitude qui semble courir à travers toute la Bible nous invite à repenser le statut d’un " Livre-Père ", pour reprendre l’expression de l’auteur, afin d'en mesurer paradoxalement toute la fragilité et la richesse inhérente à sa complexité.


      En définitive, explorer la Bible dans ses zones d’incertitude jusqu’au vertige, c’est peut-être aussi une autre manière de connaître Dieu. La célèbre formule de la mystique juive " Qoudcha berikh hou ve torato had hou " (" le Saint Béni soit-il et sa Tora ne font qu’un ") ne tend-elle pas ainsi à identifier le Tout-puissant au texte lui-même? Interroger le texte reviendrait ainsi à approcher le mystère de Dieu. Ce dernier, selon la Cabale, s’étant contracté dans le Livre (le Tsimtsoum), le seul moyen de ne pas l’enfermer dans une finitude ou dans un système théologique serait de rendre au texte son sens infini et multiple  . Autrement dit, faire advenir non pas la vérité définitive mais " lire aux éclats "   la Bible, c’est-à-dire favoriser l’émergence d’une pluralité de sens qui entrent en tension, se complètent ou se corrigent. Le présent ouvrage   nous semble répondre, à sa manière, à cette fécondante nécessité.#nf#