Littérature

La tombe du divin plongeur

Couverture ouvrage

Claude Lanzmann
Gallimard , 440 pages

Le testament de Claude Lanzmann
[vendredi 16 mars 2012]


À la suite de ses mémoires passionnants, Claude Lanzmann nous livre un recueil d'articles publiés tout au long de sa vie, qui se lit presque comme un testament.  

Le succès du Lièvre de Patagonie a été remarquable. Sans doute parce que Claude Lanzmann est un homme perfectionniste, fier et pudique à la fois, il lui a fallu 84 ans pour raconter dans ces mémoires son expérience de la guerre, ses années aux côtés de Beauvoir et Sartre et les soubassements de sa grande oeuvre, Shoah. Il lui en a fallu deux ans et demi de plus pour rassembler les textes qui composent La Tombe du divin plongeur . On y retrouve ses articles d'homme engagé dans les combats des Temps Modernes. On y relit ses coups de semonce adressés aux critiques les moins rigoureux de ses films. On y découvre des reportages exhumés sur les artistes et vedettes des années 1960 dont se délectaient les lecteurs d'Elle. On y pressent, enfin, une appréhension devant la mort que Lanzmann n'avait encore jamais laissé paraître .

"Je confesse avoir vécu les présentations successives de Shoah comme les figures d'un même deuil radical, qui suspendait le temps. Et si aujourd'hui, me semble-t-il, celui-ci se remet lentement, convalescent, à passer, le remords de tant de lettres urgentes et belles, reçues au fil des jours, laissées sans écho, demeure emblématique de ce profond désordre du deuil généré par Shoah et me voûte à jamais." Ceux qui n'ont pas reçu cette confession en 1990, lorsque Claude Lanzmann l'a écrite pour la première fois, comprennent aujourd'hui à quel point Shoah fut l'oeuvre d'une vie. Non seulement parce qu'elle a considérablement dépassé son auteur, qui ne pouvait prévoir que tant de spectateurs s'en serviraient comme d'un linceul pour recouvrir le souvenir des six millions de morts du génocide nazi, mais parce qu'elle a changé sa propre trajectoire, irrémédiablement. En effet, Claude Lanzmann a peut-être livré dans ce recueil un élément biographique plus important encore que dans ses mémoires.

Qu'on s'arrête un moment à sa composition : les 250 premières pages reprennent les nombreux portraits de chanteurs, acteurs, sportifs ou écrivains que Lanzmann a jugés dignes de représenter sa jeunesse d'apprenti journaliste. Il y rend un vibrant hommage à l'art unique du mime Marceau  et raconte la genèse de Belle du Seigneur, roman devenu mainstream d'un écrivain resté atypique, Albert Cohen . Certaines de ses pages sont aussi de véritables reportages, tantôt à l'occasion de trouvailles archéologiques inattendues en Egypte, tantôt à la rencontre de la famille Roux, ces paysans devenus hôtes des plus grands peintres de la première moitié du XXe siècle, dans leur modeste auberge de Saint-Paul-de-Vence . Le plus frappant demeure son récit d'un fait divers hallucinant de la France gaullienne  . On y jugeait le curé d'Uruffe, coupable d' "avoir assassiné une de ses paroissiennes, enceinte de ses œuvres et proche d'accoucher" avant de l'éventrer, "d'énucléer le fœtus puis de lui administrer les sacrements". L'article de Lanzmann montre à merveille que l'accusé a dû d'échapper à la peine de mort à l'ancrage profond du catholicisme dans la Lorraine des années 1950.

Les 100 pages suivantes nous présentent le Lanzmann sartrien, partisan de l'indépendance algérienne, et constamment opposé à l'intervention de pays occidentaux dans des conflits qui ne leur appartiennent pas . Elles nous introduisent également au Lanzmann amoureux d'Israël et toujours solidaire de sa politique. Les deux articles sur "La haine originaire" vis-à-vis de l'État juif  et sur la courage équivalent d'Ariel Sharon et Mahmoud Abbas  sont édifiants à cet égard.

Puis surgit un ensemble hétéroclite autour de Shoah, qui exprime surtout une conception tranchée de la destruction des juifs et de la façon de la représenter. Claude Lanzmann n'a cessé de critiquer les tentatives de reconstruire ce phénomène unique de l'histoire sous la forme de fictions. La Liste de Schindler de Spielberg ou la série américaine Holocaust furent deux occasions de dénoncer des conceptions filmiques sujettes à ambiguïté d'un événement qui n'en permettait aucune. Pour Lanzmann, la fiction flirte toujours avec deux écueils : premièrement, donner au spectateur le sentiment qu'il se trouve face à une fatalité, que les juifs eux-mêmes auraient été incapables de combattre jusqu'à l'instant de leur mort. La révolte le cède à la compassion. Deuxièmement, donner prise à une identification des juifs avec certaines représentations traditionnelles de l'antisémitisme. On remarque d'ailleurs avec étonnement que ce livre ne contient pas la moindre allusion à la polémique sur le sujet qui a opposé Lanzmann à Yannick Haenel après la parution de Jan Karski, en 2009. Claude Lanzmann s'est toujours refusé à comprendre cet événement innommable que son film a contribué à qualifier, presque malgré lui.

Pour sinon comprendre, au moins s'interroger, il faut pourtant lire sa préface remarquable au livre de Filip Müller, un des protagonistes de premier plan de Shoah. Il passa trois ans à Auschwitz en tant que membre du Sonderkommando, forcé par les SS de mener les prisonniers aux chambres à gaz et d'emplir les fours crématoires avec leurs cadavres. Une fois épuisés physiquement, ils étaient eux-mêmes promis à la mort. Filip Müller, lui, y a échappé. Et a vécu pour témoigner. Un seul récit, relevé par Lanzmann, suffit à mesurer la valeur de ce témoignage : "voici la danseuse de Varsovie, du "convoi paraguayen", qui se dénude en un lent strip-tease devant le S.S. Schilinger chargé d'accélérer au contraire toute l'opération de déshabillage, la voici qui s'avance vers lui en se déhanchant de la plus provocante façon et qui dans une séquence fulgurante plante dans son oeil droit le talon aiguille d'une chaussure, s'empare de son revolver et l'abat ainsi qu'un autre garde, le S.S. Emmerich" . Une preuve de plus, pour Lanzmann, que le peuple juif n'a pas marché, lentement, passivement, vers la mort.

Enfin, La Tombe du divin plongeur s'achève sur quatre hommages ou oraisons, en écho à la préface, dans laquelle le cinéaste justifie ce recueil comme un prolongement du Lièvre de Patagonie. Résumons : années de formation, combats politiques et intellectuels, accouchement interminable de Shoah, deuil individuel et collectif. La boucle biographique est bouclée.

Beaucoup s'agacent du caractère orageux et mégalomane de Claude Lanzmann, surtout lorsqu'il défend, parfois jusqu'à l'obsession, son pré carré- tout ce qui touche de près ou de loin à la représentation et à la mémoire du génocide des juifs. Le Lièvre de Patagonie avait permis de comprendre que ce caractère était le produit d'une vie bien plus riche et tourmentée qu'il n'y paraissait. La Tombe du divin plongeur apparaît comme une quête inachevée pour donner à celle-ci quelque chose comme une raison d'être. Qu'il se rassure, ces deux livres en sont déjà une.

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