<p>Depuis trente ans, Annie Ernaux utilise l&rsquo;&eacute;criture comme une arme, elle taille, coupe et tranche dans la chair de sa propre vie, et d&eacute;crit les m&eacute;canismes li&eacute;s &agrave; ses origines ouvri&egrave;res et paysannes.</p>

Dans ce livre, Annie Ernaux, qui a échangé de nombreux mails avec Frédéric-Yves Jeannet, professeur à Mexico, se laisse interroger sur de nombreux aspects de son travail. Comme dans une conversation libre et précise, Annie Ernaux lui répond, le reprend parfois, s’indigne aussi, et raconte, surtout. Elle parle de son travail d’écriture, de sa vie dans l’écriture, de ses parents. Ce n’est en rien un entretien autobiographique, parce qu’Annie Ernaux ne pratique pas ce genre, mais plutôt une exploration de sa manière de raconter. Comment écrit-elle, et pourquoi ? Que veut-elle dire ? Quel est son méta-objectif d’écrivain ?

Elle parle de ses travaux en cours comme d’un “chantier” , et préfère se définir comme “quelqu’un qui écrit”, “qui fait des livres” plutôt que comme un écrivain. Pour elle, ce terme est trop figé, cela ne montre pas l’activité, le travail, le mouvement. Pourtant, c’est bien de cela dont il est question dans l’écriture d’Annie Ernaux. Le terme “chantier” est parfaitement approprié, Annie Ernaux creuse, scie, ponce, taille. C’est une ouvrière de l’écriture, une abeille très occupée. Elle parle de sa culpabilité de classe. Elle, fille d’épicier, devenue professeur et écrivain, se rapproche de ses origines en les explorant inlassablement, livre après livre.

Après la publication de son premier roman, Les Armoires vides, elle s’était sentie mal, parce qu’elle était entrée en littérature de la mauvaise façon. En effet, elle ne faisait plaisir à personne avec son livre, ni à ses parents, ni à la critique. Elle était trop frontale, directe, pas assez littéraire, trop sociale. “Ce n’était pas un premier roman aimable qui me vaudrait la considération de la province où je vivais” . Elle évoque la réaction de sa mère qui faisait comme si tout avait été inventé, alors qu’Ernaux parle de sa famille, de son enfance, et de sa scolarité. Comme le livre est un roman, la mère d’Annie Ernaux a préféré, par pudeur, ne pas se reconnaître dans les mots de sa fille, et s’en tenir à la fiction. Mais même si elle publie un premier roman malmenant ses origines, elle ne les occulte pas et ne fait pas comme si elle venait d’ailleurs. La névrose de classe nourrit son œuvre, et Ernaux l’accepte ainsi.

Au sujet de son écriture “clinique”, elle explique avoir trouvé cette formule pour le texte La Place, dans lequel elle parle de son père. Il ne s’agissait pas pour elle d’écrire un roman. Son père venait de mourir, alors qu’elle venait de passer une semaine auprès de lui, elle ne voulait pas lui “voler” son existence au nom de la littérature. C’est pour cela qu’elle a inventé cette écriture froide, sans fioriture, simple, “plate”, selon ses propres termes. Elle dit avoir retrouvé le style qu’elle utilisait pour donner des nouvelles à ses parents dans les lettres qu’elle leur écrivait. Un style non orné, avec de simples faits, un relevé des activités quotidiennes. Ne pas écrire serait, pour elle, comme écrire “dans la langue de l’ennemi” . Elle se devait de trouver une manière de s’exprimer en accord avec son origine populaire.

Cette approche presqu’anti-artistique du travail d’écrivain est cohérente avec la démarche d’écriture sociologique que défend Ernaux. Selon ses mots, elle veut faire “quelque chose entre la littérature, la sociologie et l’histoire” . Une hybridation de discipline, pour toucher du plus près possible une vérité commune. Sa culpabilité “d’immigrée de l’intérieur”  la pousse à continuer à mettre en route ses chantiers, et à se prendre comme sujet d’exploration. Elle cite la phrase de Brecht “il pensait dans les autres et les autres pensaient en lui”  et la fait sienne. Ernaux se prend comme souris de laboratoire, elle s’observe, se dissèque, met à jour ses mécanismes. Plutôt qu’une autobiographie, genre qu’elle trouve réducteur, puisqu’il s’agit de parler de soi, elle livre une “auto-socio-biographie”. Sa perspective est plus sociale, plus dynamique. Elle se pense au milieu du monde, en interaction avec des phénomènes de société, des événements, des gens.

Quand Jeannet lui parle de la publication possible de ses journaux intimes, comme de nombreux écrivains, Ernaux explique qu’un journal intime s’écrit au présent, et ne connaît aucune transformation, c’est de la jouissance pure, tandis qu’elle préfère transformer, fabriquer, travailler. Quand Jeannet la compare à Duras, Ernaux s’offusque et dit que cette comparaison ne vaut que parce que ce sont deux femmes, et que les critiques ont souvent ce travers, parler d’écritures féminines, alors qu’il n’existe pas d’écritures masculines. D’autant qu’elle se sent aux antipodes de Duras, qui fictionnalise, tandis qu’elle refuse la fiction, l’évite autant qu’elle le peut. Jeannet, en la bousculant, la fait se dévoiler davantage, et montrer ce qui l’agace.

Annie Ernaux aime la précision, elle cherche le mot juste, la phrase exacte. Elle veut que son écriture se fonde dans les esprits des gens, fasse partie d’eux. Sa petite entreprise avance, à coup de pioche, à coup de griffes, à coup de couteau.#nf#