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Monde

Nay Pyi Taw. Une résidence royale pour l'armée birmane

Couverture ouvrage

Guy Lubeigt
Les Indes Savantes / Irasec , 185 pages

La nouvelle capitale birmane
[mercredi 22 fvrier 2012]


Une description utile de Nay Pyi Taw, la nouvelle capitale choisie par la junte birmane. 

Après la secrétaire d'État Hillary Clinton, ce fut au tour de ses homologues britanniques puis français de découvrir en janvier 2012 la nouvelle capitale birmane : Nay Pyi Taw. Autant d'événements historiques pour le lieu mais aussi pour un régime politico-militaire qui a corseté le pays depuis un demi-siècle dans une dictature guerrière. La capitale birmane est un lieu si étrange qu'elle justifiait d'être décryptée dans le menu détail pour mieux comprendre les évolutions d'un pays désormais très courtisé par la communauté internationale et qui se présente, très officiellement, comme une "démocratie disciplinée, florissante et épanouie" tout en ayant encore des centaines de prisonniers d'opinion incarcérés.

Guy Lubeigt, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), a méthodiquement reconstitué l'histoire, la morphologie et dépeint les enjeux géo-économiques pour ne pas dire stratégiques de la ville et de ses territoires adjacents. Un travail minutieux d'enquête dans une société où foisonnent les rumeurs (kawlahala). Il n'a pas son pareil aujourd'hui dans la littérature académique internationale même si l'un des anciens élèves thaïlandais de l'auteur, Dulyapak Preecharushh, s'y est déjà essayé, il y a quelques années (Naypyidaw : The New Capital of Burma, White Lotus, Bangkok, 2009, 181 p).

Un document original à mettre au crédit des programmes de recherches conduits par l'Institut de recherche sur l'Asie du Sud-Est contemporain (IRASEC). Une institution commune au Quai d'Orsay et au CNRS qui s'emploie, depuis 2001, à dépeindre depuis Bangkok les évolutions politiques, économiques, sociales et environnementales en cours au Timor-Oriental et dans les dix pays de l'Association des nations d'Asie du Sud-Est (ASEAN).

Rassembler de la documentation sur la République de l'Union du Myanmar puisque tel est le nom du pays depuis octobre 2010, est une véritable gageure. Même la dénomination de la future capitale est restée longtemps un mystère pour les citoyens birmans et les étrangers. Son accès fut prohibé et jusqu'à l'automne 2010, on ne pouvait y détenir un téléphone portable.

Le territoire de la région-capitale (7 045 km²) est très largement une terra incognita. Sa découverte est une tâche immense. Pour la première fois dans l'histoire birmane, la capitale ne bénéficie d'aucun rayonnement historique, spirituel ou culturel. L'attractivité de l'emplacement est très limitée tant les carences sont patentes : pas d'activités industrielles ni artisanales, pas de transports publics, des centres administratifs très dispersés, pas de pôles de loisirs, pas d'installations sportives, pas d'activités culturelles et encore moins de centres universitaires. Rien n’a été fait et est fait pour inciter les citoyens à venir habiter leur nouvelle capitale et guère plus pour les touristes, bien que quelques hôtels aient ouvert récemment leurs portes. La sacralisation du territoire manifestée par l'érection de la pagode géante d'Uppatasanti n'y changera rien.

Les raisons qui ont conduit au déplacement de la capitale à 320 kilomètres au nord de Rangoun et près de 400 des côtes de la mer d'Andaman suscitent encore bien des conjectures. Le collaborateur de l'IRASEC les a passées méthodiquement en revue. Elles ne manquent pas de sel. A l'heure où la ville fut décrétée la principale métropole politico-administrative de l'Union du Myanmar (6 novembre 2005), son nom était totalement méconnu de tous. Nombre de commentateurs pourtant familiers du régime crurent que le lieu où allaient s'implanter les principales institutions du pays se dénommait Pyinmana : un site à quelques encablures, bien connu, lui, des historiens. Il fut pendant la dernière phase de la Seconde Guerre mondiale le quartier général des forces alliées commandées par Lord Mountbatten.

Les officiels du régime n'étaient pas plus éclairés que les autres. Les errements de langage du ministre de l'Information de Rangoun en témoignèrent. Il utilisa ainsi la désignation géographique de Pyinmana le 7 novembre 2005 pour dénommer le nom de la capitale de son pays avant de se raviser dans une déclaration le 12 du même mois pour proclamer officiellement que Naypyitaw serait le nom de la nouvelle cité-capitale. Une toponymie qui a changé de graphies depuis à trois reprises.

Initiée au début des années 2000, la construction des infrastructures a été conduite dans le plus grand secret et menée comme une opération militaire de grande envergure. La délocalisation des centres de pouvoir de la junte fut interprétée par certains comme un moyen de se prémunir d'une invasion étrangère. Les militaires de Rangoun suspectaient Washington de vouloir conduire une opération aéroportée visant à installer au pouvoir le prix Nobel de la paix Daw Aung San Suu Kyi dont les supporters avaient remporté les élections générales de 1990. D'autres commentateurs interprétèrent la militarisation de la capitale comme une opération de guerre psychologique. Comme s'il s'agissait de détourner l'attention des curieux du développement de la zone militaire située au sud de Yézin. Y seraient installées des infrastructures susceptibles d'accueillir un programme nucléaire militaire clandestin ou encore, avec l'aide de cadres nord-coréens, des usines de montage de missiles.

Une fois appréhendé le nom de la capitale, les raisons militaires sous-jacentes à son transfert, l'importance des prédictions des astrologues et des devins (vénérable Chaungwa, E Thi...) qui ont pu y concourir, encore fallait-il tenter de comprendre les logiques géo-économiques qui ont présidé au choix de l'implantation. Contrairement à ce que peut laisser croire un regard jeté trop rapidement sur une carte, Nay Pyi Taw n'est pas vraiment au cœur du pays, ni même dans la zone sèche de la Birmanie centrale propice aux développements agricoles. Pire pour la sécurité de ses habitants, elle est géolocalisée dans une zone de forte activité sismique et au pied du plateau shan, tout près de la ligne de front qui sépare les forces gouvernementales de nombreuses guérillas irrédentistes. Une réalité polémogène qui aurait mérité des développements plus longs puisqu'elle obère l'insertion stratégique d'un État à l'intersection de la Chine et des sous-continents indiens et indochinois. La Résidence des rois, la Cité royale, puisque telle est la traduction du nom de la capitale, risque donc de n'avoir été qu'une immense source d'enrichissement pour les affidés du régime et s'avérer un ghetto protecteur pour les chefs de ses armées. Une perspective peu rassurante pour l'avenir de la démocratisation birmane et des parlementaires élus auxquels Aung San Suu Kyi devrait se joindre après les élections partielles d'avril 2012.

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