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Monde

Gorbatchev, le pari perdu? De la perestroïka à l'implosion de l'URSS

Couverture ouvrage

Andre Gratchev
Armand Colin , 296 pages

Pari perdu ou pari impossible ?
[mardi 14 fvrier 2012]
Un livre prenant qui revient sur le rôle historique de M. Gorbatchev au crépuscule de la guerre froide et de l’URSS.

Gorbatchev – un héritage controversé 

Dans le monde contemporain, vingt années après la fin de l'Union Soviétique que Vladimir Poutine a décrit comme la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle, peu de personnalités politiques sont vues avec un tel mélange d'animosité manifeste et d'admiration retenue que celles témoignées à l'égard de Mikhaïl Gorbatchev. Jusqu'à aujourd'hui, le dernier Secrétaire général du Comité Central (CC) du Parti Communiste de l’Union Soviétique (PCUS) apparaît comme une figure atypique et ambiguë, comme le dernier dirigeant d'un empire déchu dont il a accompagné la fin tragique. 

En réalité, la portée de l’action de Gorbatchev à la tête de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), puis son rôle politique plus marginal dans la Russie postsoviétique, restent difficile à apprécier. De manière évidente, cette appréciation tend à varier en fonction de si l’on se place dans un cadre domestique russe ou si l’on commente depuis l’étranger. De fait, si l’homme garde encore une immense aura dans le monde occidental, où il est associé à la libéralisation politique du bloc de l’Est et à la fin de la guerre froide, il reste majoritairement perçu en Russie comme le dirigeant qui a raté la transition. Il est l’homme qui n’a été capable ni de conserver les acquis soviétiques, ni de refonder une société nouvelle. Encore aujourd’hui, beaucoup de russes le placent à l’origine des difficiles années 1990 où la Russie est allée d’une crise à l’autre, incapable de défendre ses intérêts internationaux et inapte à réussir son propre développement économique. Un chiffre illustre, sans doute, le mieux ce sentiment de défiance domestique envers Gorbatchev. En 1996, lorsqu’il se présente aux élections présidentielles, il ne recueille que 0,51% des suffrages. Le score est évidemment dérisoire pour un homme qui a présidé pendant plusieurs années au destin de l’URSS. 

 

Pour bien appréhender le dernier ouvrage d’Andreï Gratchev, Gorbatchev, Le pari perdu ? De la perestroïka à l'implosion de l'URSS, cette longue introduction est un pré-requis nécessaire. Elle permet dés le départ de replacer la figure de Mikhaïl Gorbatchev dans un contexte particulier. Surtout, elle montre que la publication de cet ouvrage, mêlant habilement éléments biographiques et réflexions plus générales sur la fin de l’Union Soviétique, n’est pas anodine et s’inscrit dans un débat historique très vif où aucun consensus ne se dégage. La fin de l’URSS et, par extension, le rôle de Gorbatchev dans la fin de la guerre froide sont des évènements trop récents pour pouvoir être analysés sans susciter les exclamations et les controverses émotionnelles. Cependant, en apportant une quantité non négligeable d’informations nouvelles, notamment par le biais de nombreux entretiens originaux avec différents responsables soviétiques, Andreï Gratchev nous propose un livre qui apporte certains éclairages très intéressants.

Avant d'entamer le commentaire de l’ouvrage, il est également nécessaire d'insister sur le fait qu'A. Gratchev fut lui-même un officiel soviétique. Plus encore, il fut le conseiller et le dernier porte-parole de Gorbatchev. Evidemment, cette particularité impose certaines spécificités à l'étude, aussi bien du fait de la proximité entre l'auteur et son sujet de recherche que du fait que l'auteur lui-même apparaît comme l'un des témoins privilégiés de nombre des événements qu'il analyse. Avec ce livre, A. Gratchev présente donc sa version des événements avec la volonté sous-jacente de rétablir "sa" vérité sur la fin de l'Union Soviétique et sur la politique menée par l'équipe de Gorbatchev. Dans l’introduction, l’auteur s’oppose dés lors aussi bien aux "triomphalistes" occidentaux, théoriciens d’une guerre froide "gagnée" par les États-Unis, qu’aux critiques domestiques de Gorbatchev .

Gorbatchev, une nouvelle manière de penser l’URSS et le monde

Pour apprécier pleinement l'action de Gorbatchev à la tête de l'Union Soviétique dans la seconde moitié des années 1980, il est utile de revenir sur ses origines, aussi bien en analysant son ascension au sein des structures du pouvoir qu'en discutant de sa personnalité atypique. Sur cet aspect, l'ouvrage d’A. Gratchev est particulièrement intéressant. Il souligne justement que Gorbatchev, parfois taxé de naïveté par ses critiques, était un homme politique aguerri qui avait su manœuvrer au sein de l’imposante bureaucratie soviétique pour accéder à la fonction suprême en mars 1985 

En témoin privilégié, l'auteur discute des luttes de pouvoir qui ont accompagnées la prise d'influence de Gorbatchev dans la direction soviétique jusqu'à ce que ce dernier succède à Tchernenko. Il revient aussi longuement sur la constitution par Gorbatchev d'une équipe de proches collaborateurs réformistes, avec en tête de liste son nouveau Ministre des affaires étrangères, Edouard Chevardnadze. Pour remplacer l’éternel Gromyko, Gorbatchev fait le choix personnel d’un homme neuf, envoyant ainsi un signal clair sur sa volonté de réformer la politique étrangère soviétique . Progressivement, cette équipe va concentrer en ses mains l'intégralité du pouvoir au sommet de l'Etat, marginalisant d'autres groupes d'influence. Si ce mode de fonctionnement permettra à Gorbatchev d'accélérer la prise de décision, il ne sera efficace que tant qu'un soutien minimum au cours général de sa politique étrangère et intérieure pourra être maintenu au sein de la direction soviétique. En ce sens, l'une des forces de l'ouvrage est d'illustrer l'érosion progressive du consensus interne autour de Gorbatchev qui nécessairement a augmentée les résistances à mesure que sa politique, aussi bien nationale qu'internationale, était contestée en URSS. 

Sur un autre plan, A. Gratchev prend un soin particulier pour insister sur la personnalité du dernier Secrétaire du CC du PCUS, en faisant le fondement de son approche et de sa conception de la politique intérieure et extérieure. Face à certaines interprétations occidentales qui assignent une importance prépondérante à la politique de fermeté des Etats-Unis pour expliquer l’implosion du bloc de l'Est , A. Gratchev a pour volonté d'insister sur l’honnêteté et l'idéalisme de l'équipe de Gorbatchev. L’ouvrage souligne que cette dernière ne s'est jamais départie des principes fondamentaux de sa "nouvelle pensée politique" pour revenir aux recettes éprouvées. Ainsi, l’auteur donne une importance forte à l'idée que malgré les échecs sur la scène internationale et l'entrée en ébullition démocratique des alliés du Pacte de Varsovie, la direction soviétique de Gorbatchev n'a jamais évoquée la possibilité d'un retour à la doctrine Brezhnev et à l'interventionnisme militaire dans les pays frères. La "nouvelle pensée politique" est restée d’actualité alors même que les évolutions qu’elle avait mises en route échappaient au contrôle de la direction soviétique et que tombait le mur de Berlin . À notre sens, il s’agit ici de l’un des mérites du livre qui illustre le caractère délibéré de la politique de Gorbatchev et montre une stratégie fondée avant tout sur des valeurs plutôt que sur des considérations de puissance.

 

L’illusion de la dernière chance 

 

L’un des reproches que l’on peut adresser à l’ouvrage d’A. Gratchev est qu’il se concentre avant tout sur la politique étrangère de Gorbatchev plutôt que sur les réformes internes. Connaissant ce choix, il n’est pas surprenant de s’apercevoir que le cœur du livre est constitué par une réflexion sur "l’échec" international de Gorbatchev. Dans la seconde moitié du l’ouvrage, alors que la tension de l’auteur est presque palpable, A. Gratchev analyse se qu’il perçoit comme l’abandon ou le "lâchage" de Gorbatchev par le monde occidental, trop heureux de célébrer la fin de l’URSS et de la guerre froide 

Pour Gorbatchev, la dernière opportunité de sauver la perestroïka est venue alors que déjà tout entrainait l’Union Soviétique vers sa fin. Le bloc de l’Est n’était plus et, à l’intérieure même de l’URSS, les réformes n’avaient pas produit les résultats escomptés. Comme le souligne l’auteur : "la réunion du G7, en juillet 1991 à Londres, représentait pour Gorbatchev la dernière chance de conclure un contrat stratégique avec l’Occident" . Elle représentait l’espoir, sûrement un peu fou, de la direction soviétique d’obtenir de l’Occident l’équivalent d’un nouveau "plan Marshall"  pour sauver une économie en ruines et un pays à la dérive. Alors que du côté de l’URSS toutes les cartes avaient déjà été abattues depuis longtemps, le sommet de Londres représentait l’ultime possibilité pour Gorbatchev de sécuriser un soutien économique. Sans doute, le dirigeant soviétique pensait que cette assistance serait une récompense pour sa politique d’ouverture et de démocratisation, pour les concessions unilatérales qu’il avait consenti. Aucun de ses espoirs ne s’est concrétisé. Les crédits économiques promis à l’URSS, et qui d’après Gorbatchev auraient pu sauver la perestroïka, n’arrivèrent jamais, malgré le soutien de Paris et de Bonn qui tentèrent in extremis de convaincre Washington . Peu après, à l’été 1991, Gorbatchev se retrouvait dépassé aussi bien par les conservateurs du PCUS que par les réformistes radicaux de B. Eltsine ; sa fin politique coïncidait avec la fin de l’Union Soviétique.

Difficile de tirer un bilan de l’action de Gorbatchev et A. Gratchev ne s’y risque finalement qu’avec beaucoup de prudence. Mikhaïl Gorbatchev a été l’homme qui a pensé le changement, l’homme qui a soulevé une incroyable lame de fond au sein du bloc soviétique. Si celle-ci a fini par lui échapper, provoquant la disparition pure et simple de l’État qu’il dirigeait, elle a aussi permis le démantèlement pacifique du bloc militaire soviétique et la fin de la confrontation idéologique avec l’Occident . Cependant, le reproche que fait, en biais, Andreï Gratchev à Gorbatchev est d’avoir trop fait confiance, d’avoir trop accordé sans rien demander. Gorbatchev aurait pu obtenir mieux pour prix de ses efforts, mais il était pour cela trop homme de principes. Cette critique, l’auteur l’adresse peut-être plus encore à Washington, à l’administration Bush père et aux suivantes, qui, malgré certaines promesses comme celle sur la non-extension de l’OTAN à l’Est, n’ont pu s’empêcher "de profiter de la crise de transition dans laquelle a sombré la Russie postsoviétique" . En dernière instance, A. Gratchev souligne quand même l’idée que la fin de l’Union Soviétique a été avant tout provoquée par sa faillite interne, par la dégradation de sa propre situation économique et sociale . Évidemment, cet échec de la réforme domestique a également joué un rôle pour limiter la capacité d’action de Gorbatchev sur la scène internationale.

Au final, avec ce livre sur Gorbatchev, Andreï Gratchev nous propose une étude saisissante de réalisme sur les derniers instants de l’URSS. Mené avec beaucoup de sérieux, cet ouvrage nous plonge au cœur des mécanismes décisionnels soviétiques de la fin des années 1980. A. Gratchev y analyse les stratégies et les objectifs des différents protagonistes. Il montre la multitude de points de vue aussi bien au niveau des officiels et des organismes soviétiques, qu’au niveau des réactions des dirigeants internationaux. Gorbatchev, Le pari perdu ?, replace le lecteur à l’origine du changement et, de fait, à l’origine de l’évènement hautement traumatique pour la Russie que fut la fin de son empire. Il permet aussi mieux comprendre la Russie d’aujourd’hui, celle de Vladimir Poutine, et ses relations empreintes de frustration réciproque avec l’Occident. La perestroïka de Gorbatchev n’aura finalement pas permis de définitivement ancrer Moscou dans le camp occidental. Sur ce point, le "pari" a effectivement été perdu..

 

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