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Histoire

Auschwitz, enquête sur un complot nazi

Couverture ouvrage

Florent Brayard
Seuil , 530 pages

Repenser la Solution finale
[lundi 06 fvrier 2012]


Le nouvel ouvrage du spécialiste français bouscule les idées reçues sur le génocide.

* Cet ouvrage a été publié avec l’aide du Centre national du livre.

 

Alors que de nombreux événements scientifiques viennent de marquer les 70 ans de la conférence de Wannsee  , tout ou presque semble avoir été dit sur le génocide des Juifs d’Europe perpétré par les nazis.

Le dernier grand débat sur le sujet semble se refermer : il concerne le processus de décision. Pendant des années, les chercheurs internationaux se sont affrontés, pour déterminer la date de la décision qui a lancé la "Solution finale de la question juive". Christopher Browning  , Saul Friedländer  , Philippe Burrin   : tous ont porté la minutie historienne à son point d’incandescence, risquant parfois de perdre le lecteur moins averti  . Pourquoi une telle précision ? Dans ce débat, savoir quand, c’était savoir pourquoi ; une semaine, et c’est le sens même du génocide qui pouvait en être changé. Décidé avant l’opération Barbarossa de juin 1941, le génocide aurait alors été planifié de long terme ; cette hypothèse n’a plus cours aujourd’hui, fille du débat entre "intentionnalistes" et "fonctionnalistes" dans les années 1980. Décidé en novembre 1941, il montrait l’appréhension grandissante d’Hitler face à une probable défaite ; décidé après l’entrée en guerre des États-Unis, en décembre 1941, il témoignait de la hantise nazie de combattre sur deux fronts, comme en 1918. Plus encore, la défaite se précisant, l’idée que les Juifs avaient été responsables de la révolution de 1918 poussait à la radicalisation, pour ne pas conserver derrière les lignes de front ces révolutionnaires-nés. On considère aujourd’hui que la décision a été prise dans les derniers mois de l’année 1941, et que la conférence de Wannsee a certainement été une étape importante du processus.

Pourtant, en ce mois de janvier 2012, il y a de fortes chances que le débat s'ouvre à nouveau, tant le dernier livre de Florent Brayard bouscule notre manière de percevoir le génocide. Auschwitz, enquête sur un complot nazi : un titre " bélier ", qui permet de saisir en quelques mots la rupture que l’auteur entend opérer.

Qui savait ? Et plus exactement, dans l’appareil d’État nazi, parmi les plus proches d’Hitler, qui savait ? Pour tout lecteur quelque peu informé, la réponse est simple : tout le monde savait. Car les procès de Nuremberg nous ont montrés comme une évidence que les dignitaires nazis ne plaidaient l’ignorance que pour mieux s’innocenter. Il ne pouvait être question de les prendre au sérieux, tant les différentes tentatives de disculpation postérieure – il faut penser au cas d’Albert Speer  – finirent toujours par révéler une implication forte dans le processus d’assassinat, à tout le moins une connaissance et une approbation du meurtre.

C’est ce consensus que Florent Brayard fait voler en éclat. Il met en doute cette tradition nurembourgeoise et soulève cette difficile question : doit-on a priori rejeter, sans examen, un argument parce que les nazis s’en sont emparés pour se défendre ?


Le projet et le doute

Quelques préalables sont nécessaires pour comprendre ce qui forme le cœur de l’argumentation de ce livre d’une grande densité : le premier sur la méthode ; le deuxième sur l’objet d’étude.

Florent Brayard le précise en introduction, il fonde son étude avant tout sur la littérature secondaire  . On pourrait s’en étonner, voire critiquer : c’est mal comprendre deux choses. La première, c’est que vu le niveau de débat atteint par les historiens sur la question du processus de décision, il n’existe peu ou pas de documents ayant été laissés dans l’ombre. La deuxième, c’est qu’ayant participé activement à ce débat, Florent Brayard n’a pas à prouver sa maîtrise de ce corpus d’archives : son ouvrage précédent , publié en 2004, démontrait sans équivoque sa connaissance profonde des sources de première main. L’objectif de Florent Brayard est donc, à partir des mêmes pièces, de réagencer le puzzle historien, pour créer une figure finale plus cohérente . Le livre est donc un essai autant qu’une enquête.

Quel est l’objet de cette enquête ? Le titre est assez explicite, le secret. Mais il faut ici préciser immédiatement que l’auteur se concentre exclusivement sur le volet occidental de la "Solution finale de la question juive". Les dirigeants nazis, comme des franges importantes des populations, avaient connaissance des massacres organisés à l’Est par les Einsatzgruppen, ces unités mobiles de tuerie, ainsi que de l’assassinat des Juifs polonais dans les camps de l’opération Reinhard. Ce que certains des dirigeants nazis ignoraient, c’était que cet assassinat concernait aussi les Juifs d’Europe de l’Ouest et du Sud, dans ce processus coordonné et global qui débuta en mai-juin 1942. Ne pas garder en tête cette distinction fondamentale, c’est s’exposer à ne rien comprendre au livre. Pour le public français, le génocide se résume souvent à Auschwitz. Il existe en réalité trois logiques que l’auteur résume par trois symboles : Babi Yar, Treblinka, Auschwitz  ; autant dire, l’assassinat par fusillades des Juifs soviétiques par les Einsatzgruppen à partir du mois de juillet 1941 ; puis, durant l’ "opération Reinhard", l’assassinat des Juifs polonais ; la déportation et l’extermination des Juifs d’Europe de l’Ouest et du Sud enfin. Distinction dans la cible, distinction dans le meurtre, distinction dans la temporalité : c’est le préalable pour comprendre l’enquête. Elle met en lumière le régime de transgression différencié que représentait l’assassinat de populations perçues par les nazis comme distinctes.
 


En finir avec Nuremberg

Les plus hauts responsables savaient le meurtre de tous les Juifs, tel est l’axiome nurembourgeois. Comment expliquer, dès lors, toute une série d’anomalies ?

Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, Gauleiter de Berlin et un des plus proches amis d’Hitler, ne peut pas ne pas avoir su ce qui arrivait aux Juifs berlinois, lorsqu’il se lamentait quotidiennement, dans son journal intime, de la lenteur avec laquelle ils étaient déportés à l’Est. Lui qui avait, à l’écrit comme à l’oral, le verbe haut et acerbe, n’hésite pas à appeler à toujours plus de dureté. Pourtant, le 26 mars 1942, dans son journal, il semble ébranlé : "Les Juifs sont à présent expulsés vers l’Est à partir du Gouvernement général, en commençant par Lublin. Il est employé ici une méthode passablement barbare et qui n’est pas à décrire plus avant, et qui des Juifs eux-mêmes, ne laissent plus grand chose  ". Ce terme "barbare", Goebbels ne l’avait jamais employé que pour désigner ses ennemis, pas son propre camp. Florent Brayard postule que Goebbels, en ce mois de mars 1942, vient d’apprendre, par une source non-officielle, le sort qui est réservé aux Juifs polonais, à l’Est, l’assassinat par le gaz. Pour autant, il continue de plaider pour l’évacuation des Juifs berlinois vers l’Est. Mais qu’entend-il par là ? "S’ils sont en dehors du territoire du Reich, alors ils ne peuvent pas nous nuire au moins pour le moment  ", écrit-il le 29 mai 1942. Goebbels, jusque tard dans l’année 1943, ne fait pas le lien entre le sort des Juifs polonais et celui des Juifs allemands : dans son esprit, les ghettos polonais vidés, les Juifs occidentaux peuvent alors y être déportés et y vivre. Il continue à développer un imaginaire carcéral, et non génocidaire, concernant les Juifs allemands. C’est à Posen, le 6 octobre 1943, que Goebbels comprend . Himmler fait alors un discours devant les dirigeants du parti, les Gauleiter, où il révèle explicitement le meurtre de tous les Juifs. À compter de cette date, Goebbels s’abstient de mentionner dans son journal un quelconque emprisonnement des Juifs occidentaux. C’est à la prise de conscience progressive de Goebbels que nous permet d’accéder son journal : le 26 mars 1942, le passage d’un imaginaire d’extinction à une réalité d’extermination des Juifs polonais, première transgression ; le 6 octobre 1943, la compréhension du sort des Juifs occidentaux, deuxième transgression. La proposition a de quoi choquer : que l’un des plus hauts dirigeants du parti nazi n’apprenne l’extermination que si tard, voire une fois une bonne partie de l’opération révolue, cela heurte tous les schémas d’explication traditionnels. La démarche d’analyse interne opérée par Florent Brayard, d’une extrême rigueur, a pourtant de quoi convaincre.

Goebbels est-il une source fiable ? Est-ce que ce monument que constitue son journal intime, rédigé quotidiennement pendant vingt-deux ans, est utilisable ? J’avais émis des doutes dans un article  , notamment à partir du moment où Goebbels n’écrit plus lui-même son journal, mais le dicte, en juillet 1941. Une censure s’opère, certes ; mais elle ne concerne que quelques remarques d’ordre privée et les insultes les plus directes aux hiérarques nazis : Goebbels continue de parler d’un ton très libre de la violence du régime en général, de la violence antisémite en particulier. Une publication plus récente vient d’ailleurs de montrer la fiabilité générale du journal  .

Il serait d’ailleurs simpliste de faire reposer l’argumentaire de Florent Brayard sur l’unique cas Goebbels, de le réduire à une question d’interprétation des sources, même si cette relecture occupe trois chapitres du livre. En effet, que penser des autres anomalies que verse l’auteur au dossier ? Qui peut expliquer que Wilhelm Stuckhart, secrétaire d’État à l’intérieur, puisse craindre, en mars puis en septembre 1942, que si l’on envoie les Mischlinge, ces mi-Juifs, mi-Allemands, à l’Est, la moitié de sang aryen qui coule dans leurs veines ne les aide à constituer un foyer de résistance problématique   ? Pour coucher sur le papier une telle phrase, il faut bien que Stuckhart, pourtant un des plus hauts dirigeants nazis, ait ignoré la mise à mort systématique : assassinés, comment ces Mischlinge auraient-ils pu représenter une menace ? Le doute s’impose peu à peu, étude de cas après étude de cas. Eberhard von Thadden, responsable des questions juives au ministère des Affaires étrangères, demande ainsi une commission d’enquête pour visiter le camp où sont censés êtres internés les 57 628 slovaques déportés   ; il la réclame jusqu’au tout début 1944, alors que de ces milliers de Juifs, il ne reste qu’une poignée à la fin 1943. S’il avait su le meurtre, aurait-il continué à réclamer cette commission ?

On ne peut pas écarter d’un revers ces questions. Non pas que ces documents n’aient pas été connus auparavant ; on ne leur a peut-être pas prêté toute l’attention nécessaire, tant le présupposé d’une connaissance large du meurtre les rendait difficiles à exploiter. L’hypothèse du secret permet d’intégrer ces faits dans un récit dont la rigueur et la cohérence séduit. Plus besoin de postuler que tel ou tel acteur dissimulait sa connaissance derrière des périphrases ou des mensonges : il est beaucoup plus dérangeant d’imaginer qu’effectivement, ils ne savaient pas ce qui était advenu des Juifs de l’Ouest.

Posen contre Wannsee

L’historiographie traditionnelle, en s’appuyant sur un corpus comparable, écrivait : "Hitler savait, et Goebbels savait". David Irving, écrivain révisionniste, avait tenté une défense apologétique de Hitler, en postulant "Goebbels savait, Hitler ne savait pas". Florent Brayard connaît bien cette tentative, pour avoir lui-même analysé les logiques du discours révisionniste  . Il propose aujourd’hui une nouvelle interprétation "Hitler savait et Goebbels ne savait pas"  , et montre qu’à travers certains documents problématiques, on peut poser la question de la mise à mort systématique des Juifs de l’Ouest comme secret   à l’échelle de l’appareil d’État nazi dans son ensemble. Que nous apprend cette démarche ? Que reste-t-il, après une enquête minutieuse de 451 pages ? La démonstration convainc. On a plus de peine à comprendre l’enjeu fondamental de cette découverte.

La conclusion est de deux ordres : la première, c’est l’importance de l’Aktion T4, l’extermination des handicapés mentaux qui débuta en août 1939, dans la genèse du secret. C’est parce que les nazis se sont heurtés à une résistance en Allemagne dans leur opération d’exécution des handicapés que le secret a encore été renforcé au moment de la "Solution finale". La deuxième conclusion est plus importante, en cela qu’elle nous donne à voir avec une acuité rarement atteinte l’imaginaire nazi : il y avait une transgression supplémentaire à tuer les Juifs de l’Ouest. Cette opération ne pouvait pas se dérouler sous le même régime de communication que l’extermination des Juifs polonais et russes, y compris dans l’appareil d’État nazi lui-même. Même si cette proposition semble heurter un certain bon sens, elle est vraisemblable : savoir qu’on exterminait en masse les Ostjuden à l’Est ne signifiait pas forcément, pour un dirigeant nazi, qu’envoyer un Juif de l’Ouest au même endroit l’exposait au même traitement  . Vérité dérangeante : l’imaginaire de déportation, d’extinction, de mort des Juifs était acceptable pour de larges pans de la population ; l’imaginaire d’extermination et d’assassinat, beaucoup moins.

Pourtant, l’importance de l’ouvrage n’est peut-être pas là. Car dans cette réorganisation de l’interprétation qu’opère F. Brayard, le gain le plus important se fait à mon sens du point de vue de la chronologie. Dès son ouvrage de 2004, Florent Brayard plaidait pour une date de la "solution finale" assez tardive dans l’année 1942  . Le secret devient ici l’étalon principal de la réévaluation de cette chronologie. L’auteur livre une lecture sévère de la tradition d’interprétation de Wannsee : rien ou presque ne s’y est décidé. Si une conférence a été celle des révélations, ce n’est pas celle de Wannsee, mais celle de Posen, le 6 octobre 1943. C’est à ce moment qu’Himmler, parlant devant les Gauleiter réunis, décide d’intégrer des cercles plus larges dans le complot : il nomme enfin le meurtre, a posteriori. Il y aura sûrement matière à débat sur les détails de cette argumentation, dont un certain nombre d’éléments ont déjà été avancés dans le précédent ouvrage de Florent Brayard. En lisant les chapitres que l’auteur écrit sur Wannsee, sur le terme "extermination", sur le discours de Posen, on en vient même à se demander, et c’est l’unique critique que je formulerais, quel est l’objectif du livre : parler du secret ou repenser, encore une fois, la temporalité du génocide ?

L’auteur nous montre qu’il est encore possible d’instiller un questionnement dans une narration historique déjà bien établie. La nouvelle architecture proposée bouscule ce que nous pensons savoir du génocide. Elle agence les sources et les pièces d’une manière convaincante. Nous préfèrerions, par confort, nous convaincre que tous les hiérarques nazis étaient au courant de l’extermination des Juifs de l’Ouest. Cette nouvelle interprétation est certainement moins confortable ; peut-être plus vraie.
 

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21 commentaires

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Franois Delpla

09/02/12 13:48
Un livre effectivement important et, dans son affirmation essentielle, convaincant.
Il ouvre une brèche qui, à mon sens, ne peut aller qu'en s'élargissant. Car une fois la notion de "complot nazi" prise en charge (première mondiale ?) par un universitaire dans la force de l'âge et faisant autorité, comment resterait-elle confinée à la sphère du judéocide ? Ce complot serait d'ailleurs mieux qualifié au moyen d'un adjectif qui n'a pas, mais alors absolument pas, bonne presse chez les spécialistes et notamment ceux de la tendance post-fonctionnaliste dont se réclame Brayard : hitlérien.
Car il s'agit tout bonnement de l'application d'un principe dont Hitler a fait une loi du Reich, plusieurs fois précisée, et couchée par Goebbels lui-même dans son journal : nul Allemand ne doit recevoir une information qui ne soit pas strictement nécessaire à la tâche dont il est chargé. Autrement dit : seul le Führer sait tout; ou encore : il complote avec chaque ministre dans son champ de compétence. Il n'y a là rien qui soit spécifique à la persécution des Juifs. Pour ne prendre qu'un exemple, ce principe, même s'il est rappelé dans fort peu d'ouvrages sur la bataille de France en 1940, fut une arme de la victoire au moins autant que l'innovation des divisions blindées, puisque tout reposait sur le secret hermétique de la préparation d'une percée à Sedan. Tandis qu'on laissait fuir de toutes parts l'information sur une prochaine attaque des Pays-Bas, indispensable pour y attirer la fine fleur des armées adverses et permettre aux blindés surgis par Sedan de les prendre en tenaille. C'est donc toute une vision nouvelle du nazisme et de ses entreprises qui est en germe ici. Cela s'arrose ! Quoi ? les germes ! et c'est tout le mal qu'il faut souhaiter à Brayard, d'être dans les années qui viennent le jardinier conséquent de sa découverte.
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Jrme Segal

10/02/12 12:50
Merci beaucoup pour cette recension, ainsi que pour le commentaire précédént. Une question aux deux spécialistes : je lis "Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, maire de Berlin"... vraiment ? "Bürgermeister" ? Il faudrait le préciser sur Wikipédia ;-)
Ensuite, un commentaire plus général : n'est-ce pas dangereux d'accorder une petite part d'humanité à Goebbels & Cie ? What's the point? Cela reste un peu étrange pour moi.
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Franois Delpla

10/02/12 13:50
Comme dirait Jérôme Segal dans sa recension ci-contre d'un livre de Stephan Lindner, son commentaire pose un problème déontologique : doit-on faire de l'histoire, ou orienter son propos en fonction de la valeur morale présumée du résultat ?

D'autre part, on n'en est tout de même plus à considérer les nazis comme des monstres. Hommes ils sont, tous autant qu'ils sont. Ma propre recherche m'amène à dire, depuis quelque temps, que Hitler est fou et qu'il est dans l'affaire le seul fou nécessaire. Les autres, malades ou sains d'esprit, sont dans une logique très rationnelle de suivisme. Ils parient sur cet étrange prophète, si imaginatif et efficace pour remonter l'Allemagne de son abîme.

La folie de Hitler est consubstantielle à son antisémitisme : il prend réellement les Juifs pour des parasites, guidés par un cerveau unique et maléfique, et il se croit réellement mandaté par la Providence pour les mettre hors d'état de nuire et rétablir une saine sauvagerie dans les rapports humains, en "effaçant 2000 ans de christianisme".
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Franois Delpla

11/02/12 10:08
Pendant la guerre, je crois que c'était en 1941 mais il faut que je retrouve le passage, Hitler parle une fois avec Goebbels de l'incendie du Reichstag, fondateur de sa dictature. Il se dit persuadé que le député communiste Torgler (traîné au tribunal à l'époque mais acquitté au bénéfice du doute) avait ordonné la mise à feu, et ajoute qu'il ne peut le prouver.


Voilà un cas exemplaire de manipulation de Goebbels, si on considère que Hitler lui-même avait donné cet ordre. Et même si on se contente d'estimer que l'innocence de Torgler ne fait pas l'ombre d'un doute, et que Hitler était bien placé pour le savoir.


Il faut se souvenir que Goebbels avait été déjà mis à contribution sur le moment même, puisque Hitler dînait chez lui à l'heure de la mise à feu et qu'il s'était fait le témoin de sa surprise, dans un passage de son journal publié au début de 1934 !


Voilà donc une nouvelle piste à suivre dans le sillage de Brayard : il faut retrouver le passage, l'étudier dans son contexte et essayer de comprendre pourquoi Hitler éprouve soudain le besoin de redorer, par les soins de la propagande, le blason "anti-judéo-bolchevique" de son régime.
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Nicolas Patin

11/02/12 11:23
Merci à tous les deux pour vos commentaires.

Jérôme : J'ai écris "Maire de Berlin", mais le titre exact de Goebbels était "Gauleiter", c'est-à-dire responsable pour le NSDAP de ce territoire. Les maires de Berlin (Oberbürgermeister) ont été successivement d'autres personnes : Heinrich Sahm, OSkar Maretzky, Julius Lippert, Ludwig Steeg. J'ai donc été un peu vite dans ma formulation.

Jérôme : Je souscris à la réponse de François Delpla, on "n'accorde pas une part d'humanité" aux nazis, car ils étaient pleinement humain. C'est trop confortable de rejeter les membres du NSDAP dans la déviance, de les considérer comme inhumains. Deux références à ce sujet, le livre de Christopher Browning (Des hommes ordinaires), qui montre le basculement dans la violence exterminatrice d'un bataillon de police, dont les membres n'avaient rien "d'inhumain". Ensuite, le récent article de Johann Chapoutot, synthétique, dans le Hors-série de Phlosophie Magazine, où il montre bien que de la même manière qu'on ne peut pas rejeter les nazis dans l'inhumain et la folie, on ne peut pas rejeter le nazisme dans l'irrationnel (article : Existe-t-il une pensée nazie ?)

Enfin, sur l'incendie du Reichstag et la suggestion de François Delpla, je conseille le récent livre de Sven Felix Kellerhof (Der Reichstagsbrand, 2008) et je note la piste lancée...

Merci à vous
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Franois Delpla

12/02/12 08:11
J'ai retrouvé le passage : entrée du 9 avril 41, donc conversation du 8.

C'est très court : Hitler, dit Goebbels, est persuadé que Torgler a ordonné l'incendie. Goebbels enchaîne sur sa propre opinion : il a du mal à le croire car il trouve Torgler (qu'il connaît bien pour l'avoir employé en 1940 à Radio-Humanité) "trop bourgeois".

On retrouve une mention de Torgler dans un "propos de table" de la nuit du 28 au 29 décembre 1941 (devant l'entourage habituel de ces soirées : les secrétaires femmes, Bormann et ses secrétaires hommes chargés de tout enregistrer dans leurs têtes et de prendre des notes aussitôt après, les Adjudanten militaires... Il n'y a pas d'invité exceptionnel mentionné comme le sont Himmler dans des séances précédentes et Todt dans la suivante). C'est là que Hitler dit qu'il pense que le président du groupe communiste au Reichstag a fait mettre le feu mais "ne peut le prouver".

Ce qui apparaît dans les deux cas, c'est que Hitler, qui a tiré un parti énorme de l'incendie du Reichstag, veut à toute force qu'on en garde l'image d'une provocation "juive" à laquelle sa dictature n'a pu et n'a fait que répliquer (tout comme la guerre elle-même). D'autre part, le 9 avril, il veut sans doute commencer à réorienter Goebbels dans un sens antisoviétique, alors qu'il le fait brailler contre l'Angleterre depuis des mois.

Bref, tous les historiens à commencer par moi-même sont invités par la percée scientifique de Brayard à relire tous ces oracles hitlériens de très près, en les reliant à la fois au dessin (et aux desseins) général de l'entreprise nazie, et au contexte le plus immédiat.

ps.- J'essaye de me procurer le livre que vous avez signalé.
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Franois Delpla

16/02/12 08:34
Hier dans le Figaro, une prise de position frileuse de Christian Ingrao : http://www.lefigaro.fr/livres/2012/02/15/03005-20120215ARTFIG00633--auschwitz-enquete-sur-un-complot-nazi-fait-polemique.php
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PERPLEXE

19/02/12 21:39
Monsieur Patin,
vous dites que les Einsatzgruppen Polizisten n'étaient pas "inhumains ni malades mentaux"...fort bien...
mais alors Où Classez vous ceux qui refusèrent d'y servirent ? et furent mutés dans d'autres compagnies et régiments...sans aucune sanction...?
Jean Bergeret a montré que 50% des gens sont des Structures Borderline et 30% psychotiques/pervers...Cela ne nous laissent que 20% de Névrotiques-Normaux capables d'un sentiment de culpabilité et d'une autonomie de la personne....La maladie ne disculpe personne en expertise pénale, sauf l'Etat de Démence Absolue au Moment des Faits.
Tous les autres sont des humains inhumains et c'est très ennuyeux que nous ne sachions en rien les soigner et a fortiori les guérir...
Ceci ne vous permet pas de les déclarer humains normaux et quasi comme vous et moi...mettant le Père Kolbe dans le même "sac de hasards" que Rudolf Hoess!
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Nicolas Patin

21/02/12 11:50
Cher "Perplexe",

Je suis très loin d'être un spécialiste de psychologie, et je vous remercie donc de votre remarque intéressante. Ce que je voulais souligner, c'est la tendance de l'historiographie, dès la fin de la guerre, à rejeter le phénomène nazi dans la déviance, dans la folie, dans l'irrationnel, pour ne pas avoir à en penser la proximité, la normalité.
Par ailleurs, je ne cherche pas à "disculper" qui que ce soit, ce n'est pas le travail d'un historien, qui explique, là où un juge inculpe. Je ne peux que m'en remettre au livre de Christopher Browning, qui montre la complexité de chaque dispositif spécifique : certains refusent de tuer, certains y prennent plaisir, certains sont indifférents (voir page 317 de l'édition du livre chez Tallandier, 2007).
Ce qui ne nous permet pas de mettre Hoess, ou un très grand nombre de nazi dans le mec "sac de hasards" que nous, c'est aussi l'antisémitisme, comme l'a souligné - en forçant le trait - l'opposant de Christopher Browning dans ce débat, Daniel Goldhagen.

Il ne faut pas toujours chercher à rendre le mouvement national-socialiste "normal", mais face à des tentatives multiples de le rendre systématiquement "déviant" et donc radicalement "autre", il faut en rappeler les mécanismes. Merci de votre remarque.
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gamin35

22/02/12 22:08
Pourquoi mon commentaire sur la Solution finale a-t-il disparu de cet écran ?
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Nicolas Patin

23/02/12 10:31
Cher "gamin35",

Je ne suis pas administrateur du site, et je n'ai pas vu votre commentaire apparaître. Pouvez-vous le reposter ?
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gamin35

23/02/12 10:52
Je reviens sur la Shoah car je suis surpris que "ma thèse" ne suscite aucun commentaire, ni favorable ni défavorable. Je la ré-expose, simplifiée, ici :

Il n'y a pas de preuve que Hitler ait ordonné le meurtre des Juifs.
Par contre on sait que Heydrich fut pervers (nuit des longs couteaux, affaires Fritsch et Blomberg, Venlo, Toukhatchevski, Gleiwitz). Il mit toujours chaque parcelle de pouvoir qu'il obtenait au service de sa perversité. Le 31 juillet 41, Göring lui confie la responsabilité de gérer l'avenir des juifs européens, ce qu'on a appelé (à tort) la solution finale (Endlösung). Göring entendait solution définitive par opposition à la solution transitoire des ghettos et des camps de concentration. Fort de cette délégation de pouvoir, Heydrich commença par tuer les Juifs d'URSS avec la troupe qu'il avait lui-même formée : les Einsatzgruppen. Ce fut "la Shoah par balles". Puis, vint le tour des Juifs polonais dans des camps situés à l'est de la Vistule : Sobibor, Belzec, Treblinka, Lublin. Ce fut l'Aktion Reinhard (premier trimestre 42). Allait-il s'arrêter en si bon chemin ? Il fallait étendre à l'Europe occupée entière le processus de destruction. D'où la conférence de Wannsee dont cette extension fut le but véritable. Auschwitz, à l'ouest de la Vistule, est créé à cette fin et c'est Himmler qui continuera l'oeuvre entreprise quand Heydrich vint à mourir en juin 42.
En réalité, Hitler ne tint aucun rôle dans la décision de tuer les Juifs. Tout est parti de Heydrich et tout a continué par Himmler. Il est donc inutile de chercher la date à laquelle il aurait pris cette décision. Il n'est même pas sûr qu'il ait su la Shoah. Il n'en parlait jamais bien qu'il fut bavard. Göbbels et Göring non plus.

Hitler fut passionné mais il n'était pas pervers.
Heydriche et Himmler, eux, l'étaient.
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gamin35

23/02/12 12:51
Je crois personnellement que notre vision du monde et de l'Homme a été déformée (heureusement déformée) par deux mille ans de judéo-christianisme et que la perversité est une composante négligée de la figure humaine. Les Jeux du cirque à Rome l'attestent : le public trouvait grand plaisir à voir leurs semblables se faire dévorer par des fauves. Qu'arrive un bouleversement sociétal majeur comme la Révolution ou le nazisme et vous avez de telles choses qui se produisent : massacres de septembre 92, assassinat et de la Princesse de Lamballe suivi de l'exposition de ses viscères à travers la ville ... massacres des juifs européens.
Maurice Druon a eu le mérite de faire un portrait haut en couleur de la perversité elle-même en créant le personnage de Béatrice d'Hirson, cette suivante de Mahaut d'Artois qui après avoir aidé sa maitresse à empoisonner ses ennemis trouva un plaisir suprême à l'empoisonner aussi.
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gamin35

25/02/12 08:19
Delpla dit ceci : "indispensable pour y attirer la fine fleur des armées adverses et permettre aux blindés surgis par Sedan de les prendre en tenaille. C'est donc toute une vision nouvelle du nazisme et de ses entreprises qui est en germe ici".
Or, je n'en crois rien.
Ce ne sont pas les divisions blindées elles-mêmes qui ont rendu Hitler vainqueur en Pologne en 39 et en France en 40 mais l'utilisation des bombardiers dans une action offensive ciblée. L'arme verticale fut la grande invention du temps, tant sur terre que sur mer (rôle des porte-avions et des aérodromes de proximité) et l'Allemagne eut de l'avance en ce domaine. C'est elle qui a fait basculer la conception générale de la bataille d'une technique de la défensive à une technique de l'offensive.
En novembre 38 les Allemands avaient 5000 bombardiers et, nous,... zéro.
Le stratège italien Giulio Douhet fut le premier à percevoir ce changement fondamental de la guerre. En France il fut compris par le colonel Paul Vauthier qui écrivit en 31 "Le danger aérien et l'avenir du pays". Malheureusement le maintien d'une conception défensive de la guerre prévalut.
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Franois Delpla

26/02/12 05:41
25/02/12 08:19
Delpla dit ceci : "indispensable pour y attirer la fine fleur des armées adverses et permettre aux blindés surgis par Sedan de les prendre en tenaille. C'est donc toute une vision nouvelle du nazisme et de ses entreprises qui est en germe ici".


C'est bien mon style, mais où l'ai-je écrit ? J'aurais besoin du contexte, et d'autres aussi je suppose.
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Franois Delpla

26/02/12 05:58
Pour en revenir au sujet et (tenter de) décourager les digressions, et les débats entre internautes sur leurs propres dadas en oubliant le livre que nous sommes censés commenter, l'antisémitisme dans sa variante nazie est d'abord et avant tout, d'un bout de la période à l'autre, la folie d'un seul (l'obsession d'un ennemi mondial, à la fois personnel et national, à la fois un et infiniment diversifié), que le "terreau" allemand accueille et favorise mais aurait été bien incapable de susciter par ses propres moyens.

Le meurtre systématique en fait partie : de jeunes officiers écoeurés par la défaite comme Göring ou Canaris, un jeune patriote frustré de ne pas avoir combattu comme Himmler pouvaient bien crier à la trahison (comme souvent les vaincus), et la sémitiser quelque peu, de là à tuer des nourrissons à la chaîne...

Brayard a entièrement raison de voir là une transgression peu avouable -sauf au dernier acte, pour resserrer les rangs- et sa description de la prise de conscience progressive de Goebbels ouvre en grand une porte longtemps verrouillée par le monde savant lui-même, englué dans la routine des explications sociologiques.
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gamin35

26/02/12 10:06
Delpla écrit ceci :
"Pour en revenir au sujet et (tenter de) décourager les digressions, et les débats entre internautes sur leurs propres dadas en oubliant le livre que nous sommes censés commenter, l'antisémitisme dans sa variante nazie est d'abord et avant tout, d'un bout de la période à l'autre, la folie d'un seul (l'obsession d'un ennemi mondial, à la fois personnel et national, à la fois un et infiniment diversifié), que le "terreau" allemand accueille et favorise mais aurait été bien incapable de susciter par ses propres moyens."
A chacun d'en juger mais il me semble que la digression vient de lui, non de moi.
Le sujet du livre de Brayard est-il la Shoah, c'est à dire le meurtre des Juifs, ou l'antisémitisme en général du parti nazi et de son chef ?
Il m'a semblé que c'était le meurtre.
L'antisémitisme a existé un peu partout en Europe et même en Amérique entre les deux guerres. Le meurtre n'a existé qu'en Allemagne.
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Franois Delpla

29/02/12 20:11
disparition de ma réponse (très mesurée) : si on veut laisser le dernier mot à ce gamin, il suffit de demander !
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gamin35

01/03/12 07:08
Comprenne qui pourra.
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Lecteur

02/03/12 02:26
Je suis perplexe sur la conjugaison en "ent" du verbe "laisser" dans la phrase "Il est employé ici une méthode passablement barbare et qui nest pas à décrire plus avant, et qui des Juifs eux-mêmes, ne laissent plus grand chose". Si le sujet du verbe est "Méthode", on attend une conjugaison à la troisième personne du singulier.
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michel piquet

05/11/17 13:57
pour "gamin":
on ne peut rien fonder sur un diagnostic à distance de "perversité" ou de "non-pervertité " de tel et tel!
A mon sens:
1° pour parvenir au pouvoir, les nazis "surfent" sur la culture fort répandu e Allemagne de l'antijudaisme:c'est la seule originalité de leur "programme" par rapport à ceux des autres mouvements ou partis de Weimar. Seul Hitler a eu le "culot" de s'appuyer là dessus. Le culot et le "génie", car c'était le thème le plus "transversal": tout le monde détestait les Juifs en Allemagne et en Autriche dans les années 20 (même bon nombre de Juifs):grand banquier au dernier des marginaux. Ce cynisme ne signifie évidemment pas que Adolf et ses complices aimaient les Juifs!! Mais cela n'a aucune importance.
2°Une fois au pouvoir, il leur a fallu passer aux actes antijuifs. C'était fort délicat, vu les perturbations sociales que cela impliquait. Il temporisèrent pendant des mois. A tel point que l' Allemagne nazie devint un refuge pour les Juifs persécutés ailleurs! (notamment en Pologne: l'émigration de juifs polonais vers l'Allemagne devint très supérieure à celle des juifs allemands vers la Pologne!).
D'où 3°) la "nuit de cristal": l'opération montée par Goering, notamment, était d'abord destinée à inverser la balance migratoire avec la Pologne qui commençait à irriter sérieusement l'opinion.. Les Nazis ont cru malin d'imiter les "pogroms" traditionnels, (en Russie, Pologne, etc. Or ce fut un échec complet: la population allemande ne participa que très marginalement; la phobie des désordres de rue fut la plus forte.
4°) Alors s'ouvrirent les premiers camps. Car que faire des Juifs -surtout étrangers- que l'on vitupérait, diabolisait, si la technique du pogrom n'était plus utilisable? Les mettre à part, les enlever de la vue des Allemands moyens, qui répugnaient visiblement à y mettre la main. et même comme on sait les tueurs spécialisés Einsatzgruppen. Alors, il fallut bien recruter et "former" des nervis prédisposés à "gérer" ce genre de camps. Avec l'application d'une "peine de mort sans bourreaux" (épuisement, maladies, etc.)Puis, face aux risques d'épidémies par ex mise au point par échecs et erreurs d'une autre méthode : les chambres à gaz déjà utilisées pour les chiens errants

En somme, la machine était installée -à reculons- et la conquête ultérieure de territoires peuplés de populations juives ne fit que la perfectionner. l'improvisation crève les yeux chez un Himmler.Ainsi s'explique que les plus hauts dignitaires de la hiérarchie du Parti aient pu ignorer le résultat de cette improvisation bricolée -si contraire à 'image de détermination prévisionnelle que le mal socialisme voulait donner de lui.
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