Environnement

Des esclaves énergétiques. Réflexions sur le changement climatique

Couverture ouvrage

Jean-Franois Mouhot
Champ Vallon , 154 pages

Qui nous libérera de nos esclaves énergétiques?
[mardi 27 dcembre 2011]


Un pamphlet sur les conséquences du réchauffement climatique qui n'emporte pas la conviction.

Dans un récent essai polémique, Pascal Bruckner est venu se joindre au cortège de ces beaux esprits déniaisés à qui on ne la conte pas, écosceptiques et autres pourfendeurs de la cause environnementale, tout empressés de démasquer ces nouveaux Sinistres et oiseaux de mauvais augure que sont nos modernes écologistes – ces fanatiques de l’affliction qui jouent à nous faire peur en annonçant de terribles catastrophes, et s’assurent par là même une forme de pouvoir en nous démoralisant et en nous privant de toute capacité d’action  . Rien de bien original, dira-t-on. Par un juste retour des choses, la mièvrerie bien pensante écologiste appelle son contraire et suscite une littérature critique qui ne vaut pas mieux qu’elle  . Il ne se passe rien de bien important pour la pensée à ce niveau, en sorte que le mieux est encore, comme l’on dit, de circuler : il n’y a rien à voir.

L’inquiétant est qu’il arrive à cette littérature vengeresse de pointer chez son adversaire des défauts qui ne sont malheureusement que trop réels. La culpabilisation constitue assurément l’un des traits les plus exaspérants – et les plus inquiétants – du discours écologiste lorsqu’il verse dans ce que Nietzsche nommait la moraline. Il est regrettable que le livre de Jean-François Mouhot consacré au réchauffement climatique n’échappe pas à une telle critique.

L’argument de l’ouvrage

L’argument central de l’ouvrage peut être résumé de la manière suivante. Les sociétés modernes, par leurs modes de consommation et de production, sont aussi dépendantes des énergies fossiles qu’ont pu l’être par le passé les économies esclavagistes jusqu’à la fin du XIXe siècle à l’égard de la main-d’œuvre servile : "Les esclaves d’hier et nos machines actuelles remplissent des rôles économiques et sociaux similaires à l’intérieur des sociétés dans lesquelles ils vivaient hier ou fonctionnent aujourd’hui"  . Or cette dépendance entraîne toutes sortes d’externalités négatives (en ce qu’elle implique une dégradation multiforme de l’environnement, des pratiques douteuses et une corruption endémique dans les pays où s’effectuent l’extraction et l’’exploitation des matières premières, la mise en danger des conditions de vie des générations futures, etc.), de la même manière que le besoin en esclaves des sociétés d’hier se satisfaisait aux dépens de la dignité et de la qualité de vie d’hommes et de femmes réduits à l’état de servitude : "L’exploitation humaine et les souffrances résultant (directement) de l’esclavage et (indirectement) de l’exploitation excessive des énergies fossiles sont maintenant comparables"  . Donc, nos sociétés modernes sont esclavagistes à leur façon.
Du travail forcé aux esclaves énergétiques

La démonstration s’effectue en deux temps. Dans un premier chapitre, l’auteur s’efforce de montrer que l’apparition de la machine à vapeur fut une condition nécessaire à l’abolition de l’esclavage. L’exploitation des énergies fossiles, dit-il, entraîna une transition énergétique qui fit apparaître la servitude comme de plus en plus superflue, en sorte que les machines ont de facto remplacé le travail forcé dans les sociétés modernes. Les conditions d’existence mieux assurées permirent également de faire évoluer les sensibilités et les mentalités envers les souffrances des esclaves, de plus en plus perçues comme étant moralement intolérables. La révolution énergétique aura ainsi rendu l’esclavage à la fois obsolète, du fait des inventions mécaniques et de la supériorité de leur rendement, et immoral, du fait des changements historiques des perceptions morales.

Pour une large part, la démonstration de ce point de fait ne constitue pas une nouveauté dans l’histoire des idées, ainsi que l’attestent les nombreuses références de l’auteur aux spécialistes de l’histoire de l’esclavage et de son abolition. La thèse selon laquelle l’apparition de machines auto-animées pourrait remplacer un jour le travail d’esclaves remonte notoirement à Aristote, lequel écrivait déjà il y a plus de vingt siècles que "si les navettes tissaient toutes seules, si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d’ouvriers, et les maîtres d’esclaves"  . Plus proche de nous, Marx appelait de ses vœux l’époque qui verrait l’exploitation de l’homme par l’homme faire place à l’exploitation de la nature par l’homme par l’utilisation croissante des machines.

Tout le problème, ici, est d’élucider clairement la nature du lien de causalité qui relie l’abolition de l’esclavage à l’exploitation des énergies non musculaires. Les abolitionnistes eux-mêmes n’ont guère appuyé leurs plaidoyers sur la plus grande efficacité des outils mécaniques ou de l’énergie de la vapeur. Mais, comme le fait justement remarquer l’auteur, il n’est pas nécessaire que les principaux acteurs de l’abolition de l’esclavage aient eu conscience de la connexion qui s’établissait entre la disparition de l’esclavage et l’apparition des "esclaves énergétiques"   pour que cette connexion ait effectivement eu lieu  . Mais la relation entre les deux est loin d’être simple. La mécanisation fut-elle un résultat (ou encore un effet) de l’abolition de l’esclavage, laquelle aurait été perçue comme une exigence morale irrésistible, ou une cause de l’abolition ? Une telle alternative est-elle d’ailleurs fondée, là où il semblerait tout aussi satisfaisant de supposer qu’industrialisation et abolition s’appuyèrent l’une sur l’autre, en sorte qu’il serait en fait impossible de démêler l’écheveau des liens de causalité en jeu ?
Modalisateurs et contradictions

L’auteur concède volontiers qu’il est difficile de trancher une telle question, et c’est pourquoi il ne cesse de nuancer, voire d’affaiblir, son propre propos en le modalisant. L’apparition de la machine à vapeur fut une condition nécessaire à l’abolition de l’esclavage, écrit-il par exemple – avant de réduire considérablement la portée de son affirmation en ajoutant : "probablement"  . Plus loin, l’auteur tente encore de se tirer d’affaire en se servant de la distinction entre condition nécessaire et condition suffisante, mais la phrase dans laquelle elle s’énonce est à ce point embrouillée qu’elle en vient à perdre tout tranchant : "L’apparition de la machine à vapeur n’avait pas été une condition suffisante pour l’abolition de l’esclavage, mais elle se révéla une condition facilitatrice essentielle (sic), voire peut-être nécessaire (sic)"  .

Rien ne prouve que les machines à vapeur aient remplacé "directement" la force musculaire ? Qu’à cela ne tienne ! L’on dira alors qu’elles y ont contribué "indirectement"   – même s’il est admis, par ailleurs, que l’industrialisation a eu pour conséquence d’étendre et de prolonger l’esclavage   et que le fait qu’une invention allège le travail ne signifie pas que son adoption réduise automatiquement la demande générale de main-d’œuvre  .

L’improbable dialectique du maître et de l’esclave 

La faiblesse logique du propos de l’auteur nous semble s’aggraver à partir du second chapitre, lequel inaugure le second temps de la démonstration. La thèse défendue vise à établir que les machines modernes sont nos nouveaux esclaves – nos esclaves énergétiques – et que, par voie de conséquence, nos sociétés modernes sont elles-aussi, à leur façon, esclavagistes.

Comment faut-il entendre le "rapprochement" ici risqué entre les structures sociales et psychologiques des économies esclavagistes et celles des sociétés contemporaines ? La terminologie de l’auteur est des plus flottantes : "similarités"  , "ressemblances"  , "similitudes"  , "analogies"  . Quelle est la portée exacte de l’analogie ici proposée ? L’auteur prévient que "[s]on analogie ne se veut pas une comparaison spécifique avec l’esclavage américain (…), mais un parallèle plus large avec d’autres formes d’esclavage qui ont existé dans l’histoire et dans lesquelles la notion de propriété privée légale d’autres êtres humains n’était pas particulièrement importante"  . Mais si le "rapprochement" ne vaut que dans les cas où le concept d’esclavage peut être dissocié des idées de propriété légale, de travail non rétribué, d’absence de liberté, de mauvais traitements, de séparation des familles, d’arrachement à la culture et au pays de naissance, de violation des droits et de la dignité, de vie misérable dans la terreur, etc. – bref de presque tout ce qui fait sa signification ordinaire –, qu’est-ce qui, au juste, recommande encore ce concept à l’usage si ce n’est sa fonction toute rhétorique ?

Le plus étrange est que l’auteur est le premier à reconnaître, de concessions en modalisations, l’inconsistance de son propre propos : "Je n’essaye pas de démontrer que consommation à outrance d’énergie fossile et esclavage sont équivalents, mais bien plutôt qu’ils présentent des similarités frappantes, malgré d’importantes différences. Mais il n’est pas nécessaire qu’une analogie soit parfaite pour qu’elle suscite des discussions et suscite la réflexion"  .

C’est en effet peu dire que d’avouer que l’analogie est "imparfaite", et ici encore c’est l’auteur qui fournit les meilleurs arguments permettant de fragiliser la thèse qu’il défend. Car, après tout : les effets de nos émissions et le réchauffement climatique ne privent personne de liberté et ne font subir aucune souffrance comparable à celle qu’inflige la servitude. Dans le cas de l’esclavage, en revanche, l’oppression opère directement en engendrant de la souffrance et ce de manière délibérée, car il n’est pas douteux que les motivations économiques des esclavagistes se soient étayées sur des désirs de domination, de contrôle, de violence sexuelle, d’humiliation et de déshumanisation. Où sont les "similarités frappantes", les "similitudes" et les "ressemblances" entre cette expérience humaine et la consommation actuelle d’énergies fossiles ?

En outre, il est bien clair qu’en l’occurrence, le réchauffement climatique n’épargne personne, pas même ceux qui, dans les pays riches, sont censés réduire à l’état de "servitude" les habitants des pays pauvres où s’effectuent l’extraction et l’exploitation des énergies fossiles. A ce compte, il faudrait dire que le maître se réduit lui-même en servitude selon la loi d’une improbable dialectique où l’on ne voit pas bien ce qui distingue le maître et l’esclave.

L’ami congolais et les travailleurs des pays en voie de développement

La dénonciation des modes de consommation et de production occidentaux se fait, au fil des pages, de plus en plus violente, à telle enseigne que l’exploitation d’énergies fossiles finit par être tenue pour la cause de tous les maux sociaux et politiques dont le monde semble souffrir – des coups d’Etat en Iran   aux coups tordus perpétrés dans le cadre de ce que l’on a appelé le système Françafrique  , du moins à en croire ce qu’un "ami congolais" de l’auteur lui en a dit  , sans oublier les graves violations des droits de l’homme  , la malnutrition  , et  bien sûr l’exploitation économique des travailleurs des pays en voie de développement, "sur lesquels nous comptons pour coudre nos jeans et confectionner nos baskets", lesquels jouissent de peu ou pas de liberté de mouvement, subissent des mauvais traitements, quand ils ne sont pas tout simplement détenus dans des prisons d’Etat  . La cause en est, bien sûr, à la consommation excessive d’énergies fossiles…
Le jeu d’une métaphore

Une fois de plus, l’on demandera : quel est exactement la nature de la connexion établie entre ces différents phénomènes ? Quelle est la cause, quel est l’effet ? Une fois de plus, il apparaîtra que l’auteur ne parvient pas à établir un lien de causalité de manière probante : les causes ne se laissent pas déterminer en toute certitude (sauf à invoquer l’oracle de la "science climatique")   ; quant aux effets, ils doivent être dits "indirects", "inintentionnels", "involontaires"  , et ils se diluent dans une chaîne de causalités secondaires où tout peut être tenu pour l’effet d’une cause éloignée. Les termes de comparaison avec l’esclavage proprement dit manquent tout à fait.

En lieu et place d’une comparaison entre des structures économiques et psychologiques très différentes les unes des autres entre lesquelles il ne semble pas qu’une analogie puisse être rigoureusement établie, le lecteur aura tout loisir de suivre dans cet essai le jeu d’une métaphore filée : celle de la dépendance à l’endroit d’énergies fossiles auxquelles nous devons le confort de la vie moderne – dépendance comparable à celle de "toxicomanes" à l’égard d’une "drogue"  . "Nous sommes devenus esclaves de notre mode de vie"  , écrit l’auteur par métaphore. Et sans doute ne faut-il voir rien d’autre dans ce mot qu’une simple métaphore.

Mais il reste que le choix d’un tel mot demeure très significatif en ce qu’il sert une stratégie de culpabilisation dont de nombreuses pages portent témoignage. Le livre s’ouvre et se referme ainsi par l’invocation des générations futures, lesquelles, nous assure l’auteur, ne manqueront pas de nous reprocher un jour nos excès à moins que nous modifiions sans plus tarder nos modes de vie   – définition même du repentir préventif dont Pascal Bruckner, hélas !, a bien étudié la logique et la fonction rhétorique dans les discours écologistes contemporains. Contre toute évidence, l’auteur nie pourtant être animé d’une quelconque volonté moralisatrice  . Sans doute eut-il été préférable qu’il donne plus franchement à son essai la forme courte et élancée du pamphlet, plutôt que de le vêtir d’habits académiques, lourdement chargés de notes et de références en bas de pages, qui lui vont si mal et qui sont bien trop larges pour lui..

     
                 
        
 

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2 commentaires

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Jean-Franois Mouhot (rponse

11/01/12 03:56
Dans un récent compte-rendu, Hicham-Stéphane Afeissa est venu se joindre au cortège de ces beaux esprits déniaisés à qui on ne la conte pas, tout empressés de démasquer dans mon récent livre le pamphlet dun fanatique de laffliction qui joue à faire peur en annonçant de terribles catastrophes. Rien de bien original. Linquiétant est quil lui arrive de pointer chez son adversaire des défauts qui ne sont que trop réels dans son propre compte-rendu! Si je parodie ainsi le paragraphe introductif de M. Afeissa, c'est qu'il fait lui-même ce quil dénonce.
Tout dabord, il vitupère contre la culpabilisation « exaspérante » du discours écologique, dont mon livre serait un exemple typique. Quon nous laisse donc continuer à consommer à outrance, à rouler en 4x4 et à prendre lavion pour aller passer le week-end à lautre bout de la terre, que diable, et surtout quon ne nous culpabilise pas ! Et H.S. Afeissa de nous annoncer dun ton péremptoire que Pascal Bruckner (et avant lui Nietzche) ont réglé une fois pour toutes la question de la « moraline » et du « repentir préventif ». Si ces penseurs estiment qu'il est enfantin ou inutile de se préoccuper des générations futures, cest leur droit. Quant à moi, peut-être parce que je ne me prends pas pour le « surhomme » cher à Nietzsche, je continue de me préoccuper de ce qui est « moral » ou ne lest pas.
Cela étant posé, même si jévoque notre responsabilité indéniable dans la crise écologique actuelle, je mets particulièrement en relief le caractère diffus de ces responsabilités et la difficulté à sortir dun système qui nous tient en partie prisonniers. Surtout, jexplique en introduction et conclusion de mon livre quil y a de bonnes raisons de penser que les générations futures nous considéreront un jour comme des barbares, non pas parce que nous en sommes effectivement, mais parce que cest le propre de chaque génération de condamner les agissements de celles qui les ont précédées, sans se rendre compte de leurs propres insuffisances. M. Afeissa dénonce mes propos sur ce point sans, visiblement, les comprendre.
Enfin, je montre également dans une troisième partie de mon livre (que H.S. Afeissa névoque à aucun moment), comment l'histoire montre que l'hypocrisie et la bonne conscience de certains militants peuvent être contre-productives. De ce point de vue, je dis clairement que je ne me considère pas meilleur que quiconque (voir p. 23s). Plutôt que les invocations aux accents nihilistes de Nietzche je préfère retenir les paroles dun grand historien, Marc Bloch, qui écrivait dans LEtrange Défaite, en 1940, regrettant a posteriori dêtre resté silencieux face à la menace nazie et à labsence de préparatifs de la France : « Nous avons craint le heurt de la foule, les sarcasmes de nos amis, l'incompréhensif mépris de nos maîtres. Nous n'avons pas osé être, sur la place publique, la voix qui crie, d'abord dans le désert (). Nous avons préféré nous confiner dans la craintive quiétude de nos ateliers. »
M. Afeissa dénonce ensuite la prétendue « faiblesse logique » de la comparaison que je fais entre lesclavage des siècles passés et lutilisation aujourdhui des énergies fossiles, et le fait que ma terminologie serait des plus flottantes. Or mon but nest pas décrire une dissertation de philosophie où jétablirais une équivalence mathématique entre lesclavage et lutilisation des énergies fossiles, mais plutôt de montrer les liens et les similarités entre les deux !
Je parle en effet de « similarités », de « ressemblances », de « similitudes » et jétablis une « analogie » entre esclavage et utilisation des énergies fossiles, réalités en apparence si éloignées. Jutilise ces mots de manière relativement interchangeable, comme des synonymes. Cest à dessein que je les utilise dans leur acception courante. Bien qu'en philosophie analogie ait une définition précise, j'ai préféré privilégier la compréhension du plus grand nombre, la légèreté du style et lévitement des répétitions. Qu'il ne soit pas convaincu, cest son droit le plus strict. Mais j'en viens à me demander si la volonté de rigueur intellectuelle de M. Afeissa ne tourne pas ici à l'étroitesse tandis que ses lunettes de philosophe se feraient illères. A tel point que M. Afeissa serait empêché de comprendre une analogie relativement simple que beaucoup dautres semblent appréhender sans problème majeur. Ainsi plus de 1500 lecteurs du journal Le Monde ont recommandé une tribune que jai écrite sur le sujet fin Novembre (1). De nombreuses autres personnes ont trouvé mon propos novateur et pertinent, parmi lesquels des spécialistes mondialement connus de lhistoire de lesclavage, ou encore des ingénieurs et polytechniciens, que l'on ne pourrait facilement accuser de manquer de sens logique. Je précise également que ce travail a été dabord publié en anglais dans une revue scientifique à comité de lecture de réputation internationale, dirigée par un des spécialistes reconnus du changement climatique, professeur à luniversité de Stanford. A moins de supposer que tous ces individus nont aucun bon sens, ou que je suis un maître mystificateur, il semble que la comparaison que je propose a au moins quelques mérites.
M. Afeissa considère ensuite que « pour une large part, la démonstration [du fait que, historiquement, labolition de lesclavage a été facilitée par larrivée des énergies fossiles] ne constitue pas une nouveauté dans lhistoire des idées, ainsi que lattestent les nombreuses références de lauteur aux spécialistes de lhistoire de lesclavage et de son abolition ». Comme si on ne pouvait pas articuler quelque chose de nouveau tout en sappuyant « sur les épaules de géants » de ceux qui nous ont précédés, pour reprendre lexpression bien connue dEinstein! Si M. Afeissa connaît des auteurs qui développent cette idée, quil le dise, plutôt que de reprendre des exemples tirés de mon livre en laissant entendre quil apporte ces éléments lui-même (citations dAristote et Marx pp. 46 et 51). En citant divers spécialistes, je montre bien sûr que lidée nest pas totalement nouvelle, mais aussi à quel point elle na, à ma connaissance, jamais été explorée de la manière que je propose. Et surtout, quand bien même elle laurait été, il nen reste pas moins que dans les synthèses récentes, cet élément nest jamais développé : le rôle de la révolution industrielle dans labolition de lesclavage est toujours considéré comme marginal par les spécialistes, qui mettent en avant un grand nombre dautres facteurs (voir p. 43s). Lune des rares exceptions à ce sujet vient non pas dun historien de lesclavage, mais dun historien de lenvironnement, John McNeill, dont l'approche globale lui permet de mieux voir peut-être certains éléments laissées de côté par les spécialistes du sujet. Mais sil évoque rapidement la manière dont les énergies fossiles ont favorisé labolition de lesclavage, McNeill ne développe aucunement son propos (cité p.14 de mon livre).
Plus loin, et plus grave, M. Afeissa maccuse de diluer la définition de lesclavage jusquà rendre celle-ci entièrement insignifiante : « Mais si le "rapprochement" ne vaut que dans les cas où le concept desclavage peut être dissocié des idées de propriété légale, de travail non rétribué, dabsence de liberté, de mauvais traitements, de séparation des familles, darrachement à la culture et au pays de naissance, de violation des droits et de la dignité, de vie misérable dans la terreur, etc. bref de presque tout ce qui fait sa signification ordinaire , quest-ce qui, au juste, recommande encore ce concept à lusage si ce nest sa fonction toute rhétorique ? ». Je m'inscris totalement en faux contre cette critique. Si je montre bien, à la suite de nombreux spécialistes, qu'on peut parfois être esclave sans pour autant appartenir de façon légale à son maître, et que, de tous temps, certains esclaves ont été rétribués pour leur travail, en revanche, jamais je ne dissocie l'esclavage des autres éléments mentionnés par M. Afeissa (voir p. 75 et suivantes).
Plus loin, M. Afeissa, reprenant des critiques plus anciennes -- venant toujours de Pascal Bruckner ! (2) -- fait de moi un tiers-mondiste naïf ne dénonçant que les « modes de consommation et de production occidentaux ». Je dis pourtant explicitement que le problème nest pas limité à lEurope ou à lAmérique (p. 70-71). Le fait que ce soit un de mes amis, originaire du Congo, qui ma, le premier, prêté le documentaire La Françafrique, semble aussi beaucoup amuser M. Afeissa. Tant mieux pour lui. Mais si ce documentaire ma mis sur la piste des liens entre ce système, linstabilité politique de lAfrique et le rôle des compagnies pétrolières, je ne me suis évidemment pas contenté de cette source, pas plus que je ne réduis tous les problèmes du monde contemporain à la consommation de pétrole comme il le laisse entendre.
Je conclurai sur le bouquet final dirigé contre mon essai : « Sans doute eut-il été préférable [que l'auteur] donne plus franchement à son essai la forme courte et élancée du pamphlet, plutôt que de le vêtir dhabits académiques, lourdement chargés de notes et de références en bas de pages, qui lui vont si mal et qui sont bien trop larges pour lui ». Dans cette dernière phrase, M. Afeissa affiche sa mécompréhension des règles académiques: les notes de bas de page n'ont pas pour but de donner un air sérieux ou savant à un ouvrage, mais bien de permettre aux lecteurs désireux de vérifier les informations de le faire. Mais devant les erreurs innombrables de son propre compte-rendu, témoignant dune lecture superficielle et caricaturale de mes propos, on peut se demander, encore une fois, s'il ne se rend pas tout simplement coupable lui-même des travers qu'il me reproche. Jinvite les lecteurs désireux de se faire une opinion au sujet de mon livre de le lire, plutôt que den rester à ce compte-rendu étroit d'esprit et peu sérieux.

Notes:
(1) « Et nos enfants nous appelleront barbares », 28 Novembre 2011 (http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/11/28/et-nos-enfants-nous-appelleront-barbares_1609409_3232.html)
(2) Le Sanglot de lhomme blanc, Seuil, 1983.
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Afeissa Hicham-Stphane

11/01/12 18:19
Une bonne nouvelle : l'auteur manie l'insulte bien mieux que l'argumentation. Le pus drôle est qu'il puisse me tenir pour une écolo-sceptique, alors que je m'efforce depuis plusieurs années de rendre accessible en français la pensée exigeante et rigoureuse d'authentiques philosophes de l'environnement (les théoriciens de l'éthique environnementale), que j'ai travaillé à convoquer dans le domaine de la philosophie de l'environnement des penseurs de premier plan (Heidegger, Husserl, Jonas, etc.) pour convaincre qu'il y avait là, dans ce que l'on a nommé la "crise environnementale", de véritables enjeux de réflexion qui méritent amplement considération. Mais mon regard sur ladite philosophie de l'environnement contemporaine est critique, parce qu'elle me paraît encore trop liée à des procédés rhétoriques et à des procédés discursifs venus d'autres champs de réflexion qui l'empêchent de poser convenablement les problèmes sur lesquels elle se penche. Le fait que les critiques d'un P. Bruckner et de tant d'autres, pour lesquels le lecteur aura compris que je ne déborde pas d'estime, puissent faire mouche à l'encontre d'un certain discours écologique me peine, car je suis intimement convaincu du sérieux et de la profondeur des questions environnementales, que je travaille simplement à reformuler en leur conférant, je l'espère, une plus grande intelligibilité. N'ayant point l'impudeur de me citer (ce que l'auteur n'hésite pas à faire avec ses propres publications, aussi anecdotiques soient-elles, telle une tribune dans le journal Le Monde), je laisse aux lecteurs le soin de découvrir ce que j'ai pu écrire sur ce sujet, s'il en a le désir.
Sous prétexte d'écrire pour un large public, l'auteur s'autorise donc à utiliser dans leur "acception courante" des termes tels qu'analogie, ressemblance, similitude, etc. Le problème est qu'en se rendant compréhensible du plus grand nombre, il met ceux qui souhaitent réfléchir avec lui dans l'impossibilité de le suivre car les mots n'ont plus aucun sens précis. L'analogie est ici entendue en un sens à ce point large que la comparaison établie n'a en fait que la signification d'une métaphore - moyennant quoi la démonstration attendue bascule dans un autre registre du discours, que l'on appellera alors, au choix, poétique ou pamphlétaire. C'est au fond ce qui m'a le plus déçu dans cet essai : à chaque fois que le lecteur presse un peu le raisonnement, il s'aperçoit bien vite que le texte se dérobe, comme s'il refusait d'honorer ses propres engagements. Je n'ai rien contre la littérature pamphlétaire et sans doute a-t-elle sa place parmi les publications environnementales. J'ai simplement estimé qu'il était nécessaire d'informer les lecteurs que le livre dont j'ai signé le compte rendu relevait de ce genre, dont chacun sait ce qu'il faut attendre.

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