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Environnement

Des esclaves énergétiques. Réflexions sur le changement climatique

Couverture ouvrage

Jean-Franois Mouhot
Champ Vallon , 154 pages

Qui nous libérera de nos esclaves énergétiques?
[mardi 27 dcembre 2011]
Un pamphlet sur les conséquences du réchauffement climatique qui n'emporte pas la conviction.

Dans un récent essai polémique, Pascal Bruckner est venu se joindre au cortège de ces beaux esprits déniaisés à qui on ne la conte pas, écosceptiques et autres pourfendeurs de la cause environnementale, tout empressés de démasquer ces nouveaux Sinistres et oiseaux de mauvais augure que sont nos modernes écologistes – ces fanatiques de l’affliction qui jouent à nous faire peur en annonçant de terribles catastrophes, et s’assurent par là même une forme de pouvoir en nous démoralisant et en nous privant de toute capacité d’action  . Rien de bien original, dira-t-on. Par un juste retour des choses, la mièvrerie bien pensante écologiste appelle son contraire et suscite une littérature critique qui ne vaut pas mieux qu’elle  . Il ne se passe rien de bien important pour la pensée à ce niveau, en sorte que le mieux est encore, comme l’on dit, de circuler : il n’y a rien à voir.

L’inquiétant est qu’il arrive à cette littérature vengeresse de pointer chez son adversaire des défauts qui ne sont malheureusement que trop réels. La culpabilisation constitue assurément l’un des traits les plus exaspérants – et les plus inquiétants – du discours écologiste lorsqu’il verse dans ce que Nietzsche nommait la moraline. Il est regrettable que le livre de Jean-François Mouhot consacré au réchauffement climatique n’échappe pas à une telle critique.

L’argument de l’ouvrage

L’argument central de l’ouvrage peut être résumé de la manière suivante. Les sociétés modernes, par leurs modes de consommation et de production, sont aussi dépendantes des énergies fossiles qu’ont pu l’être par le passé les économies esclavagistes jusqu’à la fin du XIXe siècle à l’égard de la main-d’œuvre servile : "Les esclaves d’hier et nos machines actuelles remplissent des rôles économiques et sociaux similaires à l’intérieur des sociétés dans lesquelles ils vivaient hier ou fonctionnent aujourd’hui"  . Or cette dépendance entraîne toutes sortes d’externalités négatives (en ce qu’elle implique une dégradation multiforme de l’environnement, des pratiques douteuses et une corruption endémique dans les pays où s’effectuent l’extraction et l’’exploitation des matières premières, la mise en danger des conditions de vie des générations futures, etc.), de la même manière que le besoin en esclaves des sociétés d’hier se satisfaisait aux dépens de la dignité et de la qualité de vie d’hommes et de femmes réduits à l’état de servitude : "L’exploitation humaine et les souffrances résultant (directement) de l’esclavage et (indirectement) de l’exploitation excessive des énergies fossiles sont maintenant comparables"  . Donc, nos sociétés modernes sont esclavagistes à leur façon.
Du travail forcé aux esclaves énergétiques

La démonstration s’effectue en deux temps. Dans un premier chapitre, l’auteur s’efforce de montrer que l’apparition de la machine à vapeur fut une condition nécessaire à l’abolition de l’esclavage. L’exploitation des énergies fossiles, dit-il, entraîna une transition énergétique qui fit apparaître la servitude comme de plus en plus superflue, en sorte que les machines ont de facto remplacé le travail forcé dans les sociétés modernes. Les conditions d’existence mieux assurées permirent également de faire évoluer les sensibilités et les mentalités envers les souffrances des esclaves, de plus en plus perçues comme étant moralement intolérables. La révolution énergétique aura ainsi rendu l’esclavage à la fois obsolète, du fait des inventions mécaniques et de la supériorité de leur rendement, et immoral, du fait des changements historiques des perceptions morales.

Pour une large part, la démonstration de ce point de fait ne constitue pas une nouveauté dans l’histoire des idées, ainsi que l’attestent les nombreuses références de l’auteur aux spécialistes de l’histoire de l’esclavage et de son abolition. La thèse selon laquelle l’apparition de machines auto-animées pourrait remplacer un jour le travail d’esclaves remonte notoirement à Aristote, lequel écrivait déjà il y a plus de vingt siècles que "si les navettes tissaient toutes seules, si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d’ouvriers, et les maîtres d’esclaves"  . Plus proche de nous, Marx appelait de ses vœux l’époque qui verrait l’exploitation de l’homme par l’homme faire place à l’exploitation de la nature par l’homme par l’utilisation croissante des machines.

Tout le problème, ici, est d’élucider clairement la nature du lien de causalité qui relie l’abolition de l’esclavage à l’exploitation des énergies non musculaires. Les abolitionnistes eux-mêmes n’ont guère appuyé leurs plaidoyers sur la plus grande efficacité des outils mécaniques ou de l’énergie de la vapeur. Mais, comme le fait justement remarquer l’auteur, il n’est pas nécessaire que les principaux acteurs de l’abolition de l’esclavage aient eu conscience de la connexion qui s’établissait entre la disparition de l’esclavage et l’apparition des "esclaves énergétiques"   pour que cette connexion ait effectivement eu lieu  . Mais la relation entre les deux est loin d’être simple. La mécanisation fut-elle un résultat (ou encore un effet) de l’abolition de l’esclavage, laquelle aurait été perçue comme une exigence morale irrésistible, ou une cause de l’abolition ? Une telle alternative est-elle d’ailleurs fondée, là où il semblerait tout aussi satisfaisant de supposer qu’industrialisation et abolition s’appuyèrent l’une sur l’autre, en sorte qu’il serait en fait impossible de démêler l’écheveau des liens de causalité en jeu ?
Modalisateurs et contradictions

L’auteur concède volontiers qu’il est difficile de trancher une telle question, et c’est pourquoi il ne cesse de nuancer, voire d’affaiblir, son propre propos en le modalisant. L’apparition de la machine à vapeur fut une condition nécessaire à l’abolition de l’esclavage, écrit-il par exemple – avant de réduire considérablement la portée de son affirmation en ajoutant : "probablement"  . Plus loin, l’auteur tente encore de se tirer d’affaire en se servant de la distinction entre condition nécessaire et condition suffisante, mais la phrase dans laquelle elle s’énonce est à ce point embrouillée qu’elle en vient à perdre tout tranchant : "L’apparition de la machine à vapeur n’avait pas été une condition suffisante pour l’abolition de l’esclavage, mais elle se révéla une condition facilitatrice essentielle (sic), voire peut-être nécessaire (sic)"  .

Rien ne prouve que les machines à vapeur aient remplacé "directement" la force musculaire ? Qu’à cela ne tienne ! L’on dira alors qu’elles y ont contribué "indirectement"   – même s’il est admis, par ailleurs, que l’industrialisation a eu pour conséquence d’étendre et de prolonger l’esclavage   et que le fait qu’une invention allège le travail ne signifie pas que son adoption réduise automatiquement la demande générale de main-d’œuvre  .

L’improbable dialectique du maître et de l’esclave 

La faiblesse logique du propos de l’auteur nous semble s’aggraver à partir du second chapitre, lequel inaugure le second temps de la démonstration. La thèse défendue vise à établir que les machines modernes sont nos nouveaux esclaves – nos esclaves énergétiques – et que, par voie de conséquence, nos sociétés modernes sont elles-aussi, à leur façon, esclavagistes.

Comment faut-il entendre le "rapprochement" ici risqué entre les structures sociales et psychologiques des économies esclavagistes et celles des sociétés contemporaines ? La terminologie de l’auteur est des plus flottantes : "similarités"  , "ressemblances"  , "similitudes"  , "analogies"  . Quelle est la portée exacte de l’analogie ici proposée ? L’auteur prévient que "[s]on analogie ne se veut pas une comparaison spécifique avec l’esclavage américain (…), mais un parallèle plus large avec d’autres formes d’esclavage qui ont existé dans l’histoire et dans lesquelles la notion de propriété privée légale d’autres êtres humains n’était pas particulièrement importante"  . Mais si le "rapprochement" ne vaut que dans les cas où le concept d’esclavage peut être dissocié des idées de propriété légale, de travail non rétribué, d’absence de liberté, de mauvais traitements, de séparation des familles, d’arrachement à la culture et au pays de naissance, de violation des droits et de la dignité, de vie misérable dans la terreur, etc. – bref de presque tout ce qui fait sa signification ordinaire –, qu’est-ce qui, au juste, recommande encore ce concept à l’usage si ce n’est sa fonction toute rhétorique ?

Le plus étrange est que l’auteur est le premier à reconnaître, de concessions en modalisations, l’inconsistance de son propre propos : "Je n’essaye pas de démontrer que consommation à outrance d’énergie fossile et esclavage sont équivalents, mais bien plutôt qu’ils présentent des similarités frappantes, malgré d’importantes différences. Mais il n’est pas nécessaire qu’une analogie soit parfaite pour qu’elle suscite des discussions et suscite la réflexion"  .

C’est en effet peu dire que d’avouer que l’analogie est "imparfaite", et ici encore c’est l’auteur qui fournit les meilleurs arguments permettant de fragiliser la thèse qu’il défend. Car, après tout : les effets de nos émissions et le réchauffement climatique ne privent personne de liberté et ne font subir aucune souffrance comparable à celle qu’inflige la servitude. Dans le cas de l’esclavage, en revanche, l’oppression opère directement en engendrant de la souffrance et ce de manière délibérée, car il n’est pas douteux que les motivations économiques des esclavagistes se soient étayées sur des désirs de domination, de contrôle, de violence sexuelle, d’humiliation et de déshumanisation. Où sont les "similarités frappantes", les "similitudes" et les "ressemblances" entre cette expérience humaine et la consommation actuelle d’énergies fossiles ?

En outre, il est bien clair qu’en l’occurrence, le réchauffement climatique n’épargne personne, pas même ceux qui, dans les pays riches, sont censés réduire à l’état de "servitude" les habitants des pays pauvres où s’effectuent l’extraction et l’exploitation des énergies fossiles. A ce compte, il faudrait dire que le maître se réduit lui-même en servitude selon la loi d’une improbable dialectique où l’on ne voit pas bien ce qui distingue le maître et l’esclave.

L’ami congolais et les travailleurs des pays en voie de développement

La dénonciation des modes de consommation et de production occidentaux se fait, au fil des pages, de plus en plus violente, à telle enseigne que l’exploitation d’énergies fossiles finit par être tenue pour la cause de tous les maux sociaux et politiques dont le monde semble souffrir – des coups d’Etat en Iran   aux coups tordus perpétrés dans le cadre de ce que l’on a appelé le système Françafrique  , du moins à en croire ce qu’un "ami congolais" de l’auteur lui en a dit  , sans oublier les graves violations des droits de l’homme  , la malnutrition  , et  bien sûr l’exploitation économique des travailleurs des pays en voie de développement, "sur lesquels nous comptons pour coudre nos jeans et confectionner nos baskets", lesquels jouissent de peu ou pas de liberté de mouvement, subissent des mauvais traitements, quand ils ne sont pas tout simplement détenus dans des prisons d’Etat  . La cause en est, bien sûr, à la consommation excessive d’énergies fossiles…
Le jeu d’une métaphore

Une fois de plus, l’on demandera : quel est exactement la nature de la connexion établie entre ces différents phénomènes ? Quelle est la cause, quel est l’effet ? Une fois de plus, il apparaîtra que l’auteur ne parvient pas à établir un lien de causalité de manière probante : les causes ne se laissent pas déterminer en toute certitude (sauf à invoquer l’oracle de la "science climatique")   ; quant aux effets, ils doivent être dits "indirects", "inintentionnels", "involontaires"  , et ils se diluent dans une chaîne de causalités secondaires où tout peut être tenu pour l’effet d’une cause éloignée. Les termes de comparaison avec l’esclavage proprement dit manquent tout à fait.

En lieu et place d’une comparaison entre des structures économiques et psychologiques très différentes les unes des autres entre lesquelles il ne semble pas qu’une analogie puisse être rigoureusement établie, le lecteur aura tout loisir de suivre dans cet essai le jeu d’une métaphore filée : celle de la dépendance à l’endroit d’énergies fossiles auxquelles nous devons le confort de la vie moderne – dépendance comparable à celle de "toxicomanes" à l’égard d’une "drogue"  . "Nous sommes devenus esclaves de notre mode de vie"  , écrit l’auteur par métaphore. Et sans doute ne faut-il voir rien d’autre dans ce mot qu’une simple métaphore.

Mais il reste que le choix d’un tel mot demeure très significatif en ce qu’il sert une stratégie de culpabilisation dont de nombreuses pages portent témoignage. Le livre s’ouvre et se referme ainsi par l’invocation des générations futures, lesquelles, nous assure l’auteur, ne manqueront pas de nous reprocher un jour nos excès à moins que nous modifiions sans plus tarder nos modes de vie   – définition même du repentir préventif dont Pascal Bruckner, hélas !, a bien étudié la logique et la fonction rhétorique dans les discours écologistes contemporains. Contre toute évidence, l’auteur nie pourtant être animé d’une quelconque volonté moralisatrice  . Sans doute eut-il été préférable qu’il donne plus franchement à son essai la forme courte et élancée du pamphlet, plutôt que de le vêtir d’habits académiques, lourdement chargés de notes et de références en bas de pages, qui lui vont si mal et qui sont bien trop larges pour lui..

     
                 
        
 

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