Littérature

Études postcoloniales

Couverture ouvrage

Collectif Yves Clavaron (coordonnateur scientifique)
Lucie éditions/SFLGC , 200 pages

Qu'est-ce que la littérature postcoloniale ?
[samedi 24 dcembre 2011]


Longtemps interdit de séjour en France, le postcolonialisme y acquiert à présent ses titres de noblesse.

Présentées par l'un des contributeurs du volume, Claudine Le Blanc, comme "un des principaux courants de pensée de la fin du XXe siècle", les études postcoloniales, qui du reste n'en sont pas l'un des champs les moins contestés, n'ont pas encore connu dans l'université française, notoirement rétive à tout ce qui n'entre pas dans une discipline au sens le plus traditionnel du terme, une diffusion comparable à celle dont elles ont bénéficié dans le monde anglophone – ainsi d'ailleurs qu'en Allemagne, comme le montre le chapitre dû à Véronique Porra. Selon la formule de Jean-Marc Moura, elles ont pour point commun de viser à intégrer "un fait historique massif, la colonisation […], aux études littéraires".

Ici se place une première des ambiguïtés auquel n'échappe pas le livre dont nous rendons compte : l'objet des études postcoloniales, comme cette désignation paraît l'impliquer, est-il le monde de l'après-décolonisation ? Ou ne s'agit-il pas plutôt, comme semble le dire J.-M. Mourra, de porter un regard critique rétrospectif sur la colonisation, tant du point de vue du discours colonial (celui de Kipling ou de Loti) que de celui des colonisés ? Deuxième ambiguïté, s'agit-il de la colonisation sous toutes ses formes et au sens le plus large (Antiquité, monde arabe, Chine, Japon, empire soviétique, etc.) ou de la colonisation pratiquée par les grandes puissances européennes (Grande-Bretagne, France, Espagne, Portugal, Belgique – relayant Léopold II –, et, dans une moindre mesure Allemagne et Italie) à partir de 1492 et plus tard, directement ou indirectement, par les États-Unis (Philippines, Cuba, Antilles, etc.) ? Sur ce second point, il apparaît clairement – et on en trouvera ici confirmation – que la colonisation est entendue presque unanimement dans les études postcoloniales sous son aspect occidental, ce que leurs détracteurs n'ont pas manqué de relever : cet anticolonialisme, font-ils observer, est un anticolonialisme à sens unique, de type deux poids, deux mesures, fortement influencé par une idéologie marxiste ou tiers-mondiste, et il n'est pas question de retourner la machine de guerre anti-occidentale contre d'autres cibles éventuelles. Troisième ambiguïté, qui n'est d'ailleurs pas du tout en soi un appauvrissement, les études coloniales consistent-elles en l'étude des littératures et cultures des colonies ou ex-colonies (y compris le discours colonialiste) – ce qui en ferait un domaine naturel d'intérêt pour la littérature comparée – ou bien constituent-elles un champ d'investigation résolument transdisciplinaire, où se croisent histoire, sociologie, études culturelles, théorie littéraire ou psychanalytique, études de genre, linguistique, etc. ?

Ces diverses questions – et il en est bien d'autres – se posent, explicitement ou implicitement, dans le volume coordonné par Yves Clavaron, professeur à l'université Jean-Monnet à Saint-Étienne et publié sous l'égide de la Société française de littérature générale et comparée. Il n'était peut-être pas question, en moins de deux cents pages, de présenter une synthèse d'un domaine aussi vaste et qui ne cesse d'ailleurs de se remettre en question. On y trouvera plutôt une série d'aperçus, de dimensions et, il faut bien le dire, d'intérêt variables sur diverses pratiques et quelques grandes aires géographiques concernées par les études postcoloniales. À cet égard, le chapitre le plus nouveau et le plus utile, car il n'existe pratiquement rien en langue française à ce sujet, est l'excellente synthèse que consacre Kim Andringa (université de Nimègue) aux littératures des Caraïbes néerlandaises des origines jusqu'à nos jours. On en dira presque autant du précédent, où Bárbara Dos Santos (université de Rennes-2) présente un survol des littératures d'Afrique lusophone, limité cette fois à la période postcoloniale. Le chapitre dû à Sylvie André (université de Polynésie française) sur le Pacifique francophone aborde plutôt le sujet sous un angle politico-religieux et celui de Claudine Le Blanc (université de Paris-3), sur l'Inde, du point de vue des débats théoriques – de Gayatri Spivak, fondatrice des Subaltern Studies, et Homit Bhabha à leurs successeurs. Parmi les autres thèmes abordés sont les problèmes de la traduction envisagés du point de vue postcolonial (et d'une manière qui fera lever plus d'un sourcil) par Lieven D'Hulst (Université catholique de Louvain) et – non sans une belle coquille dans le titre – l'état des études postcoloniales francophones en Grande-Bretagne, par David Murphy (université de Stirling).

Comme on vient de le laisser entendre, la relecture du volume aurait mérité plus de soin. Plutôt que de jeter la pierre à son responsable – à qui néanmoins on déconseillera fortement de continuer, pour dire anglophone, à employer avec la désinvolture française habituelle le déplorable terme "anglo-saxon", qui n'a sa place dans un ouvrage scientifique que s'il s'applique à l'Angleterre d'avant 1066 – on serait tenté d'en lancer une volée à ces presses soi-disant universitaires françaises qui ont depuis longtemps envoyé par dessus bord la préparation de copie. On regrettera donc, pour ne citer qu'un exemple, de trouver ici Les damnés de la terre, là Les Damnés de la terre, et, dans l'ensemble, un usage assez incohérent des majuscules. Il est triste de constater de surcroît l'absence d'index, qui nuit gravement à l'utilité du livre. De même, plutôt que de se contenter de bibliographies distinctes à la fin de certains articles, eût-il été plus cohérent et plus philanthropique de les regrouper en fin d'ouvrage, ce qui aurait  évité des redites inutiles et permis une consultation plus pratique et plus fructueuse. Mais n'est-ce pas, une fois encore, la responsabilité d'un éditeur consciencieux que de prêter attention à ce genre de choses ?

Plus positivement parlant, le "Bilan critique" que propose in fine Y. Clavaron est bienvenu. Il aurait d'ailleurs pu, en sus ou même à la place des cororicos d'usage saluant l'impact de la French Theory outre-Atlantique, mettre l'accent sur le rôle pionnier et si remarquable des écrivains et théoriciens des Caraïbes francophones. Or si les noms d'Aimé Césaire et de Maryse Condé apparaissent au détour du livre, ceux d'Édouard Glissant, de Rafaël Confiant et de Patrick Chamoiseau sont à peine mentionnés. Il est vrai que nous n'en sommes pas là au stade post-colonial, n'est-ce pas ? À la fin de ce même bilan, il est question des  remises en cause actuelle de la théorie postcoloniale au nom des perspectives nouvellement ouvertes par la mondialisation. Dû à J.-M. Mourra, avant-dernier chapitre – qui aurait été plus logiquement à sa place en dernier – propose lui aussi des perspectives intéressantes, mais qui auraient gagné à être plus spécifiques.

Qu'on nous permette pour finir de pointer du doigt un détail que ni l'auteur du chapitre, ni le responsable scientifique du volume (ni, apparemment, l'auteur du livre en question) n'ont cru devoir relever, au moins par une note ou un commentaire entre crochets, dans une citation  tirée du recueil d'entretiens réalisés par Michel Laban au milieu des années 1980 avec le poète révolutionnaire angolais Mário Pinto de Andrade (1928-1990), où ce dernier fait allusion aux Noirs de Scottsboro, "lynchés ou exécutés sur la chaise électrique". L'affaire des Scottsboro Boys est assez triste et scandaleuse pour qu'on ne s'autorise pas à y faire référence avec une méconnaissance aussi nonchalante des faits pourtant bien établis. Hélas, nous touchons là à un des nœuds du problème. Les études postcoloniales ont beau relever, en principe, du savoir universitaire, elles touchent à des questions où les slogans tiennent parfois lieu de concepts et les présupposés politiques de rigueur scientifique. Nous ne sommes évidemment pas dans le domaine des sciences exactes, et il ne s'agit pas de prétendre que l'historien puisse lui-même échapper aux pièges de l'idéologie ou de la politique. Mais il n'en reste pas moins qu'avant de s'improviser historien ou sociologue, il est préférable que les critiques littéraires commencent par s'en donner les moyens..

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1 commentaire

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Encore rat

27/12/11 15:07
Si je comprends bien, les études postcoloniales ne sont pas encore à l'ordre de jour...
Et les candidats ne seront pas prêts de s'y risquer.

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